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Turquie : la détention d'un journaliste germano-turc envenime les relations entre Berlin et Ankara

La détention en Turquie du journaliste germano-turque Deniz Yücel a suscité un vif élan de solidarité.
La détention en Turquie du journaliste germano-turque Deniz Yücel a suscité un vif élan de solidarité. Kay Nietfeld, AFP

Deniz Yücel, le correspondant en Turquie du quotidien allemand Die Welt, a été mis en examen à Ankara. Une décision politique inacceptable pour Berlin qui ignore toujours ce qui est reproché au journaliste.

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"Nous sommes Deniz". En reprenant le célèbre appel à la solidarité après l’attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo, en janvier 2015, le quotidien allemand Die Welt a voulu exprimer sa colère et son soutien à son correspondant en Turquie, Deniz Yücel, mis en examen lundi 27 février, à Ankara.

Un émoi partagé par la majorité du pays, jusqu’à la chancelière Angela Merkel, qui a “regretté une décision disproportionnée”. Le ministre allemand de la Justice, Heiko Maas, a souligné qu'"une presse libre [était] un élément fondamental d’un État démocratique et l’enfermement de journalistes critiques [n'était] pas compatible avec notre vision de la liberté d’expression”. Une lettre ouverte de plus d’une centaine de députés allemands a été adressée à l’ambassade de Turquie à Berlin pour réclamer la libération du journaliste. En France, le ministère français des Affaires étrangères a tenu à rappeler qu'il était "fondamental que la Turquie respecte ses engagements en matière de liberté d'expression, en particulier la presse qui est une composante essentielle de toute société démocratique".

Le cas Deniz Yücel - premier journaliste étranger à avoir été placé derrière les verrous en Turquie depuis l’instauration de l’état d’urgence en juillet 2016 - vire donc à l’incident diplomatique majeur entre Berlin et Ankara. Un incident de plus dans une relation de plus en plus dégradée entre les deux pays.

"Propagande pour une organisation terroriste"

Le journaliste de 43 ans, qui a la double nationalité – turque et allemande –, a été placé en garde à vue par la police le 14 février. Il a été détenu pendant quatorze jours par les autorités, qui n’ont pas donné de raison à cette arrestation inédite, si ce n’est que Deniz Yücel était soupçonné d’avoir enfreint les lois antiterroristes instaurées, après la tentative de putsch de juillet 2016. L’acte de mise en examen précise que Deniz Yücel est accusé de “propagande pour une organisation terroriste” et “incitation à la sédition”. Des motifs qui n’ont pas convaincu en Allemagne, où médias et officiels soupçonnent que le journaliste a été arrêté pour des motifs politiques.

La colère est d’autant plus grande en Allemagne que les autorités turques refusent de préciser en quoi Deniz Yücel aurait fait le jeu d’une organisation terroriste, malgré l’intervention du monde politique et les demandes répétées du quotidien Die Welt. "Il est innocent jusqu’à preuve du contraire et, pour l’instant, nous ne savons même pas de quoi il pourrait être coupable", a souligné Peter Altmaier, le directeur de cabinet d’Angela Merkel sur Twitter.

"Problème chronique en Turquie"

La piste la plus probable concerne la couverture par le journaliste de l’affaire des emails du ministre turc de l’Énergie - et gendre du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan - Berat Albayrak, rendus publics par le collectif de hackers turcs Redhack, considéré comme une organisation "terroriste" par Ankara. Ces messages électroniques illustraient la stratégie du pouvoir pour contrôler les médias à travers, notamment, l’utilisation de faux comptes Twitter.

Mais Deniz Yücel a écrit sur bien d’autres sujets susceptibles d’avoir irrité le pouvoir. Le journaliste du quotidien turc de gauche Evrensel, Fatih Polat, a estimé que la couverture de la question kurde par le correspondant de Die Welt aurait particulièrement déplu au gouvernement. En 2005, il s’est entretenu avec Cemil Bayik, l’un des fondateurs du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui a été surnommé par la BBC, "l'homme le plus recherché de Turquie". Deniz Yücel s’est ensuite illustré par différents articles couvrant les affrontements entre les services turcs de sécurité et des militants de la cause kurde en Anatolie du Sud-Est.

Peut-être, enfin, est-ce tout simplement pour l’ensemble de son œuvre que le journaliste germano-turc se retrouve dans les geôles turques. Il risque, en outre, d’y rester longtemps si la pression diplomatique allemande n’aboutit pas. L’organisation de défense des droits de l’Homme Amnesty International a souligné que l’utilisation des lois antiterroristes contre les journalistes est devenue “un problème chronique en Turquie”. Sur la centaine de journalistes mis en examen, une part importante a dû attendre des mois en prison avant que la procédure n'aboutisse à une inculpation ou une remise en liberté, rappelle l’ONG. La loi turque permet aux enquêteurs de prendre jusqu’à cinq ans pour mener leurs investigations à bien.

L’issue de cette crise dépend en grande partie de la détermination d’Ankara à assumer une escalade supplémentaire des tensions diplomatiques avec l’Allemagne. Les relations entre les deux pays sont, en effet, loin d’être au beau fixe depuis plus d’un an, notamment à cause de la liberté de ton des médias allemands à l’égard du pouvoir turc. Recep Tayyip Erdogan avait très mal pris, en mars 2016, une chanson satirique allemande, qui l'avait comparé à un autocrate corrompu. Le même mois, le ministre turque des Affaires étrangères avait qualifié de “ramassis de préjugés” un dossier spécial sur la Turquie paru dans le magazine Der Spiegel. En septembre, le ministre turc de la Justice avait fait saisir l’enregistrement d’un entretien qu’il avait accordé à la chaîne Deutsche Welle et dont les questions ne lui avaient pas plu. La chaîne avait alors pris la décision inédite de poursuivre le ministre en justice devant un tribunal à Ankara.

Pour Die Welt, si obtenir la libération de Denis Yücel est la priorité, ce combat est aussi celui de tous pour une "presse indépendante qui sait résister aux pressions qu’ils viennent de dirigeants de pays autoritaires ou de présidents de puissantes démocraties, comme Donald Trump aux États-Unis".

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