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Avant la délocalisation en Pologne, 24 heures avec les "Whirlpool" d'Amiens

Anne, 49 ans, travaille depuis 24 ans chez le fabricant d'électroménager.
Anne, 49 ans, travaille depuis 24 ans chez le fabricant d'électroménager. AW/FRANCE 24

Alors que Whirlpool a annoncé la fermeture de son usine d’Amiens-Nord en 2018, France 24 est allé à la rencontre des ouvriers du site, au moment où l'équipe du soir relaie celle du matin. Les salariés oscillent entre colère et désillusion.

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12 h 20 sur le parking de l’usine Whirlpool, sur la zone d’activités de Montières, à Amiens-Nord. Les ouvriers sont aux deux-huit et c’est l’heure où l’équipe de l’après-midi (13 h -21 h) relaie celle du matin (5 h -13 h). Les mines sont sombres : il y a quelques semaines, Whirlpool a annoncé que sa dernière usine française - 290 salariés - fermerait le 1er juin 2018 pour être délocalisée en Pologne. "Les collègues sont tristes", confirme Jean-Philippe, qui vient prendre son poste. À 59 ans, lui aura droit à sa retraite : "Dans un sens, j’ai eu chaud", souffle-t-il.

"On va être en retard. Je ne vais pas pouvoir prendre mon café !" le presse un collègue qui a déjà passé le portique. Avant de le rejoindre, il confie qu’il votera "Marine" à la présidentielle : "Je pense à mes enfants, à mes petits-enfants. Il faut essayer quelque chose de nouveau", dit-il en plaidant pour davantage de "protectionnisme". La patronne du FN, qui a fait du "patriotisme économique" l’un des thèmes phares de sa campagne, souhaite instaurer une taxe sur les délocalisations et le représentant du Front national dans la Somme a été vu plusieurs fois la sortie de l’usine pour relayer son discours.

"On veut être les derniers en France à être délocalisés comme ça"

12 h 40, voilà Anne qui vient prendre son poste. Cheveux courts et silhouette frêle étoffée d’une polaire "Whirlpool", elle travaille ici depuis 24 ans. À 49 ans, elle a un an de plus que la moyenne d’âge des salariés de l'entreprise, "un âge où on a envie de se poser", pas de rechercher un travail - "sans formation pendant 20 ans, comment voulez-vous ?"

"On faisait un beau sèche-linge", dit-elle avec fierté avant de raconter "les sacrifices" dans cette usine qui a déjà connu trois plans sociaux depuis 2002 : les samedis travaillés, le renoncement aux RTT, le salaire gelé pendant des années... "On a tout fait pour que ça continue et on finit tous dehors. Et c’est une entreprise qui fait des bénéfices". Le groupe américain a dégagé 850 millions d’euros en 2016.

"Vous savez, ma fille aînée a fait son stage découverte collège ici et quand elle a vu ce que c’était de travailler à la chaîne, elle m’a demandé comment j’avais pu faire ça tant d’années. À demander le droit d’aller faire pipi", raconte celle qui élève seule ses deux filles. Au sujet de la plus jeune, qui a 10 ans, elle dit : "Avant, elle ne comprenait pas bien ce que c’était le chômage, mais je peux vous dire que maintenant elle a bien compris". Anne voudrait que la vente de produits Whirlpool soit interdite en France : "Si on ne peut pas les fabriquer en France, je ne vois pas pourquoi on aurait le droit de les vendre. C’est logique, non ?".

Les politiques ? "On en espère pas grand-chose", lâche-t-elle. "Tout ce qu’on veut, c’est être les derniers en France à être délocalisés comme ça". Un collègue passe et lui glisse : "Demain, le rassemblement, ce sera entre la mairie et la préfecture". À l’occasion de la venue à Amiens du Premier ministre Bernard Cazeneuve, "les Whirlpool" ont en effet décidé de se mobiliser. Anne acquiesce mais elle sait déjà qu’elle n’ira pas : "Avec mon petit 1 400 euros nets, je ne peux pas me le permettre. Même pour deux heures".

"Je ne vote plus"

13 h 15, Christophe sort de l’usine. Après huit heures debout, il n’a qu’une envie : rentrer chez lui prendre une douche et se reposer. Il sort tout de même son étui à cigarettes en métal et s’en grille une sur le parking. "Vingt-sept ans que je travaille ici. Quand j’ai commencé, c’était Philips. J’ai toujours fait que du montage. Retrouver ce ne sera pas simple", dit-il. La recherche d’un repreneur comme l’impose la loi Florange ? "Ce serait l’idéal. On espère, mais y croire c’est beaucoup dire".

Les usines qui ferment, comme celles de Continental en 2009 et de Goodyear en 2014, la région connaît : "Je voyais ça à la télé. Quand ça vous tombe dessus, c’est plus compliqué", reconnaît Christophe. À Amiens et dans ses environs, le taux de chômage atteint 11,9 %, plus de deux points au-dessus de la moyenne nationale. Il y a bien Amazon, qui a annoncé l’embauche de 500 CDI pour son nouveau centre de distribution à Boves, tout près d’Amiens. Mais "ils ne prennent que des jeunes en dessous de 30 ans", croit savoir Christophe.

La présidentielle, Christophe ne veut pas en entendre parler : "Je ne vote plus", tranche-t-il. "Les politiques, je les déteste. Je n’en veux pas à Whirlpool : un ouvrier gagne en moyenne 1 500 euros en France. En Pologne, c’est 400 à 500 euros. Ils peuvent en embaucher trois comme nous. J’en veux à nos hommes politiques qui permettent ça !". Pour lui, il faut que la droite et la gauche s’occupent du protectionnisme : "Le chômage ne peut pas baisser avec toutes ces fermetures de sites. Au lieu de faire de l’assistanat, il faudrait mieux aider les gens à garder leur emploi".

Une seule personnalité politique trouve grâce à ses yeux : François Ruffin qui a remis, fin février, son César du meilleur documentaire pour "Merci Patron !" à des ouvriers de Whirlpool. "J’adore cet homme, on voit qu’il comprend ce qu’est un ouvrier", estime Christophe. Ira-t-il pour autant voter pour lui aux élections législatives dans la 1re circonscription de la Somme où il se présente - notamment face au candidat FN Franck de Lapersonne - avec le soutien d'EELV, de La France Insoumise et du parti communiste ? "C’est trop tard : je ne me suis pas inscrit sur les listes électorales", balaie-t-il.

"On se sert de nous pour faire pleurer dans les chaumières"

Il est 14 h 30, un élu CFDT arrive pour une rencontre avec la direction. Il ne cache pas son agacement de la couverture médiatique de ce qui se passe chez Whirlpool. "On voit beaucoup de journalistes qui viennent nous demander si on vote Fillon, Mélenchon, Le Pen ou Macron. On a l’impression qu’on se sert de nous pour faire pleurer dans les chaumières ou pour avoir le TGV mais pour nous, rien ne bouge !", commente-t-il. Pour l’instant, seuls les élus locaux se sont rendus sur le site Whirlpool. Quid d’Emmanuel Macron, l’ancien ministre de l’Économie et candidat à la présidentielle qui a grandi à Amiens ? "C’est l’enfant du pays mais on ne l’a vu ni de près, ni de loin". Un autre délégué syndical confie craindre que des gens "pètent un plomb sur la ligne de production". "Il va falloir tenir 14 mois, c’est interminable".

Une manifestation pour accueuillir Bernard Cazeneuve

Le lendemain, jeudi 16 mars, un cortège de voitures traverse le centre-ville d’Amiens à vive allure : c’est Bernard Cazeneuve. Le Premier ministre est venu pour signer un contrat pour "le développement de l'Amiénois" promis après l'annonce de la fermeture de l'usine Whirpool. À la clef : 220 millions d'investissements d'État destinés notamment au projet de la nouvelle ligne ferroviaire Roissy-Picardie, ainsi que 900 formations supplémentaires. Dans l’édition du jour du Courrier Picard, il affirme : "Les services d’État sont mobilisés pour Whirlpool".

 

Une rencontre est organisée en fin de matinée à l’hôtel de ville entre les services du Premier ministre et une délégation Whirlpool. Au même moment, à quelques rues de là, devant le cirque Jules Verne, la manifestation Whirlpool débute. Ils sont une centaine à s’être mobilisés "pour montrer qu’on existe encore". Parmi eux, Dédé, 52 ans dont 27 chez Whirlpool. Sur un grand carton, il a dessiné un sèche-linge… sauf que dans le tambour de sa machine, ce sont des chômeurs qui sont essorés.

Il y a aussi des salariés de Prima, un sous-traitant de Whirlpool. Jessica et Jean Michel sont venus avec leur petit dernier dans la poussette : cinq enfants, une maison à rembourser et deux salaires en moins en 2018, ils sont "un couple Prima". "Rechercher un emploi c’est difficile, alors deux".

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