Accéder au contenu principal

Guyane : les racines du malaise

Vue aérienne de Cayenne, chef-lieu de la Guyane avec 56 000 habitants.
Vue aérienne de Cayenne, chef-lieu de la Guyane avec 56 000 habitants. Jody Amiet, AFP

L’histoire récente de la deuxième plus grande région française explique le malaise social qui la secoue ces dernières années, et qui a atteint son paroxysme avec la grève illimitée déclarée fin mars.

PUBLICITÉ

C’est l’un des territoires les plus isolés de France. À 7 000 km de Paris, la Guyane, deuxième plus grande collectivité française, est le dernier territoire continental non-souverain d’Amérique du Sud. C’est aussi l’un des plus pauvres du pays : son PIB par habitant frôle les 15 000 euros, soit moins de la moitié qu’en métropole. Faute d’emplois disponibles ou de diplômes qualifiants, le taux de chômage y atteint des sommets, notamment chez les jeunes. Dans un contexte où l’insécurité, déjà historiquement forte, augmente, la population développe un ras-le-bol généralisé. Depuis plus d’une semaine, une grève illimitée est déclarée dans le territoire, et au moins 10 000 personnes ont défilé mardi dans les rues des deux principales villes, Cayenne et Saint-Laurent-du-Maroni, du jamais vu.

>> À lire : "La fusée ne décollera pas, c'est à la Guyane de décoller"

Une crise sociale qui s’explique par des raisons tant historiques que géographiques. "La Guyane vient d’extrêmement loin. On lui a demandé, depuis 1946, de faire en 50 ans ce que la France [métropolitaine] a mis des centaines d’années à accomplir", analyse pour France 24 Stéphane Granger, docteur en géographie à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine et professeur à Cayenne.

De l'"enfer vert" à la fusée Ariane

Longtemps, la Guyane a été un "enfer vert" redouté. Pendant près d'un siècle, de 1852 à 1938, des milliers de condamnés métropolitains y sont envoyés aux travaux forcés, d’abord par Napoléon III, puis par la Troisième République, dans les fameux bagnes. Les conditions de vie, très précaires (chaleur et humidité équatoriales, maladies, moustiques, forêt impénétrable), encouragent peu le développement de la colonie, devenue département en 1946.

Ce n’est qu’en mars 1964, onze ans après le retour en métropole des derniers bagnards, que le président Charles de Gaulle s’y rend. Il y fait un discours qui fera date : "La France, après avoir beaucoup espéré de la Guyane, s’en était non pas désintéressée, mais quelque peu détachée. Cette période est terminée." Un mois plus tard, le général entérine en conseil des ministres l’acte de naissance du Centre spatial guyanais, qui deviendra le "port spatial de l’Europe". Choisi pour des raisons purement géostratégiques, il apporte néanmoins des perspectives d’emploi dans un territoire alors peuplé d’environ 35 000 habitants. En quelques années, la population explose. Brésiliens et Haïtiens viennent en masse profiter de la demande croissante de main-d’œuvre, et découvrent un territoire certes défavorisé comparé à la métropole, mais aux standards de vie largement supérieurs à leur pays d’origine. Beaucoup ne repartiront pas, et le début de la vague migratoire commence.

Un territoire attractif

Si le phénomène migratoire a beaucoup diminué depuis dix ans, cette Guyane pauvre pour l’Europe mais riche pour ses voisins latino-américains, continue d’attirer : 35 % de sa population est étrangère, contre 6,4 % en métropole. Très vite, les emplois ont commencé à manquer, les hôpitaux ont été débordés, et les écoles ont eu du mal à accueillir tous les enfants. Ce cocktail explique en partie l’augmentation de la délinquance et de la criminalité (42 homicides en 2016). Autant de problèmes pointés unanimement dans les récentes manifestations. "Chez nous la violence n'a pas une couleur religieuse mais elle est portée par le manque de moyens alloués à l'éducation et au fort taux de chômage chez les jeunes", affirme aux Échos l’ancien footballeur guyanais Bernard Lama, devenu chef d’entreprise.

Au flux migratoire s’ajoutent une explosion démographique : le taux de fécondité atteint les 26 naissances pour 1 000 habitants, le plus élevé du continent. "S’il y avait plus d’accès au planning familial et à l’éducation, les gens auraient un comportement moins nataliste", remarque Stéphane Granger. Des milliers d’habitants, vivant en marge dans les bidonvilles ou dans des communes isolées, voire inaccessibles, dans la forêt, ont du mal à y avoir accès. De plus, l’enseignement est parfois inadapté, à l’image des cours dispensés en français, et avec le programme national, aux Amérindiens ne partageant pas la même culture, voire ne parlant pas la langue. Ce sont eux qui ont inauguré la manifestation de mardi, revendiquant également un meilleur accès aux soins.

"Les Outre-mers sont importants pour la France, mais il y a un total oubli des populations, des sociétés, de leur présent et de leur avenir. Le retard structurel est énorme. Il y a beaucoup de langues et de communautés différentes en Guyane. Que vont faire ces jeunes demain, et où vont-ils s’inscrire dans le monde ?", questionne l’historienne et politologue Françoise Vergès.

La vie chère

Les Guyanais font face à un coût de la vie très élevé, notamment dans le domaine alimentaire, la majorité des produits de consommation étant importés d’Europe. C’est là que réside un autre grand paradoxe du territoire : règlementation européenne oblige, les marchandises peu chères produites dans les États voisins (Brésil et Suriname) sont lourdement taxées, et donc peu accessibles. Françoise Vergès évoque un "théâtre de l’absurde dont on ne voit pas la résolution".

Pourtant, l’Union européenne aide le territoire, classé parmi les régions communautaires pauvres, qui bénéficie à ce titre de plusieurs financements. Parmi eux, le programme opérationnel FEDER et le programme de développement FEADER, d’un montant respectif de 392 millions et 112 millions d’euros pour 2014-2020. Mais Stéphane Granger craint qu’avec l’entrée récente de pays européens plus pauvres que la Guyane au sein de la communauté, les intérêts soient modifiés, entraînant à terme une baisse des subventions, pour un niveau de vie inchangé. "À moins que le Centre spatial reste une monnaie d’échange crédible". Mais face à la concurrence montante des programmes spatiaux chinois et brésilien, selon lui, rien n’est moins sûr.

Cette page n'est pas disponible.

Il semblerait qu'il y ait une erreur de notre côté et que cette page ne soit pas disponible. Nos équipes vont se pencher sur la question pour résoudre ce problème au plus tôt.