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Emmanuel Macron – Manuel Valls : ambitions, rivalités et ralliement

Manuel Valls et Emmanuel Macron lors d'un déplacement commun en Algérie en avril 2016.
Manuel Valls et Emmanuel Macron lors d'un déplacement commun en Algérie en avril 2016. Farouk Batiche, AFP

Manuel Valls a annoncé mardi sa volonté de se présenter aux législatives avec l'investiture d'En Marche ! Du côté de Macron, on traîne des pieds. Faite de hauts et de bas depuis cinq ans, la relation entre les deux hommes est plutôt tendue.

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Ancien Premier ministre, réformiste de centre-gauche, Manuel Valls a le parfait CV du politique macron-compatible. Mais du côté d'En Marche !, on ne déborde pas d'enthousiasme depuis que celui-ci a annoncé sur RTL mardi 9 mai qu'il souhaitait devenir le candidat de la majorité présidentielle dans sa circonscription d'Evry.

"Il faut qu'il fasse acte de candidature et qu'ensuite la commission nationale d'investiture se prononce", a répondu Christophe Castaner, porte-parole d'Emmanuel Macron. "Ce n'est pas une injonction négative, positive, je suis en train de vous dire que c'est nécessaire qu'on ait tous les mêmes règles. La République des privilèges est terminée."

Si l'équipe d'En Marche ! n'est pas particulièrement ravie du ralliement de l'ancien Premier ministre, c'est que le passif entre Manuel Valls et Emmanuel Macron est tumultueux. La relation entre les deux hommes est une danse à trois temps : premièrement un amour commun du réformisme socialiste, puis une rivalité féroce avec la présidentielle en ligne de mire, et enfin un ralliement tardif de Manuel Valls à son ancien rival, que d'aucuns qualifient d'"opportuniste".

Tout avait si bien commencé

Le début de l'histoire entre les deux hommes ressemble presque à un coup de foudre. En avril 2014, fraîchement nommé Premier ministre, Manuel Valls pousse pour récupérer dans l'équipe gouvernementale Emmanuel Macron, alors secrétaire-adjoint de l'Élysée. Il veut le nommer ministre du Budget, relate Le Monde. En vain. François Hollande veut le garder près de lui et ne veut pas comme ministre d'un technocrate n'ayant jamais affronté l'épreuve du suffrage universel. Déçu par le manque de confiance du président, le jeune homme de 36 ans quitte la rue du Faubourg Saint-Honoré pour fonder une société de conseil. Pas pour longtemps.

Deux mois plus tard, le ministre de l'Économie Arnaud Montebourg défie François Hollande lors de la Fête de la rose de Frangy-en-Bresse avec sa "cuvée du redressement". Le remaniement est inévitable. De nouveau, Manuel Valls avance le nom d'Emmanuel Macron, comme lui chantre du réformisme. François Hollande aurait préféré Gérard Collomb ou Louis Gallois mais, devant leurs refus, il cède à son Premier ministre.

Dans les premiers temps, l'entente entre les deux hommes est cordiale. Ici en décembre 2014 à la sortie d'un conseil des ministres.
Dans les premiers temps, l'entente entre les deux hommes est cordiale. Ici en décembre 2014 à la sortie d'un conseil des ministres. Martin Bureau, AFP

Manuel Valls est ravi. Il est convaincu qu'il a renforcé l'aile droite du gouvernement, confortant par là même sa propre position. "Il ne sait pas encore qu’il a mis le ver dans le fruit", se souvient un ancien ministre, anonymement cité par le Monde.

Un turbulent ministre de l'économie

À l'époque, la comparaison entre les deux hommes va de soi. Ils prétendent tous les deux incarner le renouveau du parti socialiste. Aucun tabou ne leur fait peur. Mais Emmanuel Macron a 36 ans, Manuel Valls, 53, et le benjamin va finir par ringardiser son aîné.

Emmanuel Macron s'autorise toutes les transgressions. En août 2015, il ose remettre en cause les 35 heures, marotte du PS. Puis, en septembre, c'est au tour des fonctionnaires de recevoir quelques flèches de la part du ministre de l'Économie. En coulisses, Manuel Valls est irrité de voir le jeune loup chasser sur ses terres, mais ne va pas au clash. Il préfère recadrer avec humour son ministre dans l'émission politique de France 2 "Des Paroles et des Actes" : "T'as pas fait ça Emmanuel !", sourit-il.

"Il n'y a aucune rivalité", clame Manuel Valls sur Europe 1, en novembre 2015. Il fustige au passage les rumeurs et "les papiers de presse qui ne reposent sur rien". Le Premier ministres lance même un appel à son jeune poulain : "Continue Emmanuel ! Ne te laisse pas impressionner et réformons ensemble !" Pourtant, l'unité de façade finit par se lézarder.

"C'est moi le chef du gouvernement"

Deux sujets parmi d'autres vont faire voler en éclats l'entente entre les deux hommes. En décembre 2015, Manuel Valls et Emmanuel Macron s'écharpent sur le chantier de la modernisation du régime social des indépendants (RSI). Le ministre de l'Économie n'est pas convaincu par les décisions du Premier ministre et lui reproche de ne pas aller assez loin. "C'est moi le chef du gouvernement" tranche Manuel Valls, glacial, au micro de Jean-Jacques Bourdin.

L'autre pomme de discorde concerne des sujets régaliens. Emmanuel Macron réprouve le discours sécuritaire de Manuel Valls. Il s'oppose notamment à la constitutionnalisation de la déchéance de nationalité. Cependant, contrairement à Christiane Taubira, il ne va pas jusqu'à démissionner. Trop tôt pour celui qui nourrit déjà des ambitions présidentielles.

Entre les deux hommes, désormais, le torchon brûle. La création par Emmanuel Macron du mouvement En Marche !, le 6 avril, ne peut qu'attiser les tensions. Alors que l'opposition reproche au ministre de l'Économie de mettre à profit ses voyages de fonction pour lever des fonds pour son mouvement, Manuel Valls est contraint de le défendre dans l'hémicycle, tout en se fendant d'un rappel à l'ordre à peine voilé : "Les membres du gouvernement sont pleinement et totalement engagés dans leurs tâches."

Et il suffit d'une sortie dans le journal Sud-Ouest pour consommer le divorce. "Je ne fais pas partie de cette caste politique et je m'en félicite", assène Emmanuel Macron. Dès lors, la séparation n'est plus qu'une question de temps. Lorsque le jeune premier tient meeting à la Mutualité le 12 juillet, deux jours avant l'allocution présidentielle, – sacrilège ! –, Manuel Valls tonne : "Il est temps que cela s'arrête !"

Emmanuel Macron comptait démissionner dans la foulée, l'attentat de Nice retarde ses plans. Il attend le 30 août pour partir du gouvernement. Manuel Valls lui dresse alors cette oraison funèbre : "Il n’y a pas de destin personnel en dehors du collectif, il n’y a pas de destin individuel dans l’ambiguïté. On ne peut pas partir, on ne peut pas déserter, c’est trop important, il y a tellement à faire", fustige son ancien chef avec fermeté. "Ce que l'on doit aux Français c'est de la loyauté. On ne s'improvise pas candidat à la présidentielle".

Invectives par médias interposés

Emmanuel Macron s'explique ainsi dans l'Obs : "Je suis parti sur un vrai désaccord intellectuel avec Valls sur la politique économique et avec Hollande sur la déchéance de nationalité et la politique européenne."

Au fond de lui, Emmanuel Macron n'a jamais digéré la manière dont a été votée la loi qui porte son nom. Il voulait faire de cette épreuve du feu parlementaire une vitrine de sa méthode : débattre inlassablement, jour et nuit s'il le faut, pour trouver un compromis et faire adopter les lois au centre. Manuel Valls en décide autrement : il fait passer le texte en force avec le 49.3. Un camouflet pour son ministre, qui n'apprécie pas non plus que ce qui aurait dû être la loi Macron-II soit détricotée et confiée à la ministre du Travail Myriam El-Khomry.

Manuel Valls ne mâche alors plus ses mots à propos du ministre démissionnaire. Le 2 octobre 2016, il fustige le manque de "loyauté" d'Emmanuel Macron : "La loyauté, c'est une valeur. C'est l'engagement d'une vie, on ne peut pas trahir, on ne peut pas être déloyal. C’est ma conception de la vie politique". Un mois plus tard, il en remet une couche en parlant de l'inexpérience du marcheur : "Pour briguer la présidence de la République, il faut - j'ose le dire devant vous - une éducation à la conduite du pouvoir, à la responsabilité, un sens de l’État. Il faut de l'expérience, une expérience qui a été éprouvée par le temps".

Manuel Valls se proclame fidèle parmi les fidèles de Hollande. Pourtant, quand le chef de l'État renonce à briguer un second mandat le 1er décembre, il n'hésite pas une seconde : il annonce sa candidature à la primaire de la gauche. Du pain bénit pour Emmanuel Macron qui affirme, lors d'une réunion téléphonique avec ses conseillers, que "s'il y a un traître et quelqu'un qui a flingué Hollande, là, c'est Valls".

Une stratégie de communication qu'il reprend dans les médias : "J'aime le combat à visage découvert", affirme-t-il, le 4 décembre, dans le Journal du dimanche. "Tout le contraire des tireurs couchés." "Toi-même" lui répondent en substance les soutiens de Valls : "Le sniper, c'est le leader d'En marche !", rétorque-t-on.

Ralliement tardif à l'ancien rival

Les deux hommes préparent leur duel pour s'attirer les voix du centre-gauche au premier tour de la présidentielle. Mais Manuel Valls se voit sanctionner par les électeurs de la primaire de la gauche, qui lui préfèrent le frondeur Benoît Hamon, issue de l'aile gauche du PS. Après la photo protocolaire entre les deux finalistes, l'ancien Premier ministre promet logiquement de soutenir son ancien ministre de l'Éducation nationale.

Mais il fait rapidement le grand saut : hors de question pour l'élu d'Evry de soutenir Benoit Hamon dont les positions économiques et sociétales sont contraires aux siennes. Le 29 mars, il annonce qu'il votera Emmanuel Macron dès le 1er tour. Les socialistes hamonistes hurlent à la trahison. "Chacun sait désormais ce que vaut un engagement signé sur l’honneur d’un homme comme Manuel Valls : rien", tweete Arnaud Montebourg. Et Patrick Mennucci l'interpelle sur Twitter : "Tu nous fais honte." Tous raillent l'opportunisme du ralliement

"Je ne demande rien", assure Manuel Valls. Sur Europe 1, Emmanuel Macron temporise : "Je le remercie [mais] je serai le garant du renouvellement des visages, du renouvellement des pratiques". Comprendre : les anciens ministres, ralliés des dernières heures, n'ont que peu de chances d'être investis pour la députation et encore moins d'être repris dans l'équipe gouvernementale.

>> À lire aussi : Manuel Valls, un soutien encombrant pour Emmanuel Macron

Pourtant l'ancien Premier ministre ne manque plus une occasion de dire du bien d'Emmanuel Macron. Une photo de la cérémonie du 8-Mai, où on le voit en arrière plan, derrière les deux présidents, semblant forcer pour entrer dans le cadre, illustre parfaitement les tentatives désespérées de Manuel Valls pour s'attirer les faveurs du nouveau président. Sur les réseaux sociaux, on appelle ça un "photobomb" et on en fait des gorges chaudes.

Poker menteur sur l'investiture

En annonçant se présenter sous l'étiquette de la majorité présidentielle mardi 9 mai, Manuel Valls semble avoir pris tout le monde de court. Il n'a pas consulté En Marche !, qui avait visiblement d'autres projets pour la circonscription. Une candidate aurait même déjà été pressentie.

Et du côté d'Emmanuel Macron, on semble prêt à vouloir lui faire boire le calice jusqu'à la lie. Benjamin Griveaux, l'un des porte-parole du nouveau président, s'empresse d'indiquer à plusieurs journalistes que Manuel Valls "n'est pas inscrit sur nos listes. Pas vu son nom à la commission d'investiture. Il lui reste 2 jours". Le député Christophe Castaner se fait moins condescendant mais tout aussi ferme : "J'ai beaucoup de respect pour Valls mais l'investiture n'est pas automatique. Il devra faire acte de candidature, comme moi."

Le premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis a affirmé mardi devant le Bureau national du parti que les socialistes qui choisiraient d'être candidats aux législatives sous l'étiquette La République en marche devraient affronter un candidat soutenu par le PS et qu'il serait "impossible pour Manuel Valls d'avoir sa carte au PS avec une investiture En Marche !".

La candidature unilatérale de Manuel Valls est sans doute une tentative désespérée de forcer le destin. Il se trouve cependant désormais dans une position précaire. Si ni En Marche ! ni le PS, le soutiennent, il aura tout perdu. Au poker, on appelle ça "faire tapis".

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