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Pourquoi la diplomatie d’Emmanuel Macron n’a pas vraiment aidé la Libye

Le président français, Emmanuel Macron, entouré d'Hafez al-Sarraj (à gauche) et Khalifa Haftar, le 25 juillet 2017 à la Celle-Saint-Cloud.
Le président français, Emmanuel Macron, entouré d'Hafez al-Sarraj (à gauche) et Khalifa Haftar, le 25 juillet 2017 à la Celle-Saint-Cloud. Jacques Demarthon, AFP

L'intervention d'Emmanuel Macron, qui a conduit à la conclusion d'un cessez-le-feu entre les deux hommes forts de Libye, Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar, n'a rien changé à la situation dans le pays. Un désaveu pour le président français.

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Le 25 juillet dernier, le président de la République française, Emmanuel Macron, signait un apparent succès diplomatique. Réunis au château de La Celle-Saint-Cloud (78), en région parisienne, les deux principaux hommes forts libyens, le civil Fayez al-Sarraj et le militaire Khalifa Haftar, qui contrôlent chacun un pan du pays, ont agréé un cessez le feu (sans le signer) sous la houlette du président français et de l’envoyé spécial pour l’ONU, Ghassan Salamé.

Rien n’a changé

Selon plusieurs spécialistes de la question libyenne, l’intervention d'Emmanuel Macron a plutôt aggravé la situation, en plaçant sur un pied d’égalité Fayez al-Sarraj, chef d’un gouvernement d’union nationale constitué au terme de négociations rassemblant théoriquement toutes les sensibilités libyennes et reconnu par la communauté internationale, et Khalifa Haftar, chef militaire qui a imposé son contrôle de l’ouest du pays par la force. Et ce dernier est sorti grandi de la rencontre de La Celle-Saint-Cloud.

>> À lire sur France 24 : La baisse d’afflux de migrants vers l'Italie attribuée à un groupe armé libyen

"Emmanuel Macron confère ainsi au maréchal Haftar reconnaissance et légitimité, explique à France 24 le chercheur doctorant Jalel Harchaoui, spécialiste du conflit libyen à l’université Paris 8. Il encourage la continuation de sa campagne militaire, peu propice à la paix, qui se poursuit depuis trois ans." Le principal mérite de Khalifa Haftar, jusqu’ici, est de stabiliser la région grâce à sa puissance militaire, tout en faisant fi des maigres acquis démocratiques de la révolution. Il a notamment remplacé les maires de la région qu'il contrôle, la Cyrénaïque, élus démocratiquement en 2012, par des gouverneurs militaires sous prétexte sécuritaire. Et de façon symétrique, le soutien de la France affaiblit le gouvernement d’union, basé à Tripoli.

"Dès le lendemain, Haftar affaiblissait la déclaration"

La rencontre entre les deux hommes n'a pas non plus déclenché de véritable mouvement de collaboration. "Les deux hommes n’ont pas poursuivi dans cette dynamique de rapprochement, depuis la rencontre en région parisienne, confirme la journaliste et chercheuse  Mary Fitzgerald à France 24. Leur relation s’est même dégradée, étant donné que Khalifa Haftar a publiquement dénigré Fayez al-Sarraj en plusieurs occasions. Dès le lendemain, il affaiblissait la déclaration commune en avançant dans des entretiens que la plupart des points abordés ne pourraient être mis en place."

Depuis la rencontre, le général n’a pas fait qu’affaiblir le gouvernement de Tripoli avec des mots. Ses actions ont suivi. "Le siège sur Derna s’est affermi, détaille Jalel Harchaoui. Et le 3 août, Haftar a menacé les bateaux de la marine italienne" présents dans les eaux territoriales libyennes. Hafez al-Sarraj les y avait invité, la veille, afin que les Italiens apportent un soutien technique aux garde-côtes libyens dans la lutte contre les passeurs de migrants.

"Non seulement il a menacé de viser les navires italiens, mais il a déclaré que la coordination d’Al-Sarraj avec Rome était 'illégitime et illégale'", renchérit Mary Fitzgerald. Pour la diplomatie française, le résultat est catastrophique.

Le leurre des élections de 2018

En outre, l’un des éléments de la déclaration présenté par Paris comme une grande avancée, l’organisation d’élections au printemps 2018, rencontre également la réserve des chercheurs, puisqu'il fait encore une fois le jeu du général Haftar.

D'abord, les élections ne peuvent intervenir qu’après avoir mis un point final à la nouvelle Constitution libyenne et l’avoir adoptée par référendum, un processus complexe. Or, la réalisation de cet objectif revient entièrement au gouvernement de Tripoli, donc si le calendrier échoue, on demandera des comptes à Fayez al-Sarraj, pas à Khalifa Haftar, explique Jalel Harchaoui. "Offrir une telle légitimité au maréchal Haftar sans demander de contrepartie, c’est assez naïf de la part d’Emmanuel Macron, qui s’est un peu précipité", regrette le chercheur.

D'autre part, le charismatique maréchal "ferait un solide candidat s’il décidait de se présenter, étant donné que peu d’autres figures libyennes bénéficient d’assez de célébrité et de soutien parmi la population pour remporter bientôt un scrutin national", estime Mary Fitzgerald.

>> À lire sur France 24 : Khalifa Haftar : "Nous traiterons avec tous les groupes terroristes par les armes"

Enfin, "il est possible que d’avoir lancé cette idée contribue à une aggravation de l’instabilité", analyse Jalel Harchaoui. En mettant l’accent sur ces hypothétiques élections, la déclaration commune omet le principal problème de la Libye, la surabondance de groupes armés, selon le chercheur "Si le résultat de l’élection déplaît aux groupes armés, ils ne déposeront pas les armes. C’est ça la diplomatie, parler aux vrais adversaires. C’est ce qu’a refusé de faire le maréchal Haftar. Et la France a accepté cette vision des choses, l’exclusion de ces groupes. Cela va à l’encontre d’une vraie diplomatie de paix", conclut-il.

En termes d’effets tangibles ressentis par les Libyens, la rencontre de La Celle-Saint-Cloud est donc déjà un lointain souvenir.

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