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FRANCE

"La femme est une jihadiste comme un autre"

© Handout / YPG Press Office / AFP | La jihadiste française Emilie Koenig, 33 ans, arrêtée par les forces kurdes (YPG) en décembre 2017 dans le nord est de la Syrie.

Texte par Assiya HAMZA

Dernière modification : 17/01/2018

Près de 300 jihadistes françaises étaient en Syrie et en Irak en novembre 2017. Certaines souhaitent rentrer en France mais peuvent-elles être réinsérées dans la société ? Entretien avec Géraldine Casutt, spécialiste du jihad féminin.

Elle s’appelle Émilie König et symbolise le jihadisme français au féminin. La Bretonne de 33 ans, première femme inscrite sur la liste noire des terroristes internationaux établie par les autorités américaines en 2015, a été arrêtée en décembre 2017 par les forces kurdes en Syrie. Aujourd’hui, elle demande à être "rapatriée" en France. Un cas loin d’être isolé. D’autres femmes, appréhendées ces dernières semaines sur les territoires repris à l’organisation État islamique (EI), ont même interpellé directement Emmanuel Macron pour revenir dans l’Hexagone. Les situations seront étudiées au "cas par cas", a affirmé le président de la République, ouvrant la boîte de Pandore sur le sort à réserver aux 295 Françaises et leurs enfants partis faire le jihad en Irak et en Syrie. Des avocats ont d'ailleurs annoncé, mercredi 17 janvier, déposer plainte contre les autorités françaises pour "détention arbitraire" et "abus d'autorité". "Le Kurdistan syrien n'ayant aucune existence légale et ne disposant par là même d'aucune institution souveraine, ces femmes et ces enfants sont tous détenus sans droit ni titre", ont-ils affirmé.

Qui sont ces femmes ? De simples épouses victimes de l’idéologie de l’EI qu’il faut sauver ou des jihadistes aussi dangereuses que leurs homologues masculins ? Faut-il les juger en France ou les laisser entre les mains de justices étrangères pratiquant la peine de mort ? Pour Géraldine Casutt, doctorante à l'Université de Fribourg et à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), spécialiste du jihad féminin, la France a tendance à sous-estimer les femmes et doit avant tout décider si elle souhaite réhabiliter ces jihadistes dans la société. Entretien.

>> À lire : Pourquoi il ne faut pas sous-estimer le rôle des femmes jihadistes

France 24 : Y a-t-il une différence fondamentale entre le jihad féminin et masculin ? Dans les médias elles sont souvent présentées comme des épouses et des mères alors que les hommes sont les combattants….

Géraldine Casutt : Il y a toujours ce biais de genre dans le jihadisme. Or, la femme est "une jihadiste comme un autre" dans le sens où elle adhère aux thèses de base de cette idéologie. Rien ne les différencie dans leurs convictions primaires, mais cette doctrine est basée sur la complémentarité des sexes. On ne fait pas le jihad de la même façon. Dans le langage courant, on a tendance à réduire la femme à son rôle et délaisser les convictions. L’autre différence fondamentale, c’est qu’elle sera toujours vue comme une victime, ce qu’on ne fait pas avec les hommes, hormis parfois les parents. L’engagement d’une femme s’explique par la manipulation et non par conviction. On ne conçoit pas la femme avec le même potentiel de dangerosité qu’un homme, notamment celles qui sont en attente de retour, parce qu’elles n’ont pas été dans une fonction de combat. Elles ont pourtant les mêmes convictions. Elles n’ont donc pas besoin de tenir une Kalachnikov pour être dangereuses. Les femmes sont capables de violence si l’idéologie le permet mais ce n’est pas leur rôle premier. Ce sont des équilibres qui peuvent évoluer en fonction des besoins stratégiques de l’État islamique. Lorsqu’elle a été mise en difficulté, notamment à la fin de la bataille de Mossoul, l’EI a mobilisé des femmes kamikazes car il n’y avait plus assez d’hommes.

L’État s’est-il fourvoyé à propos de la dangerosité des femmes jihadistes ?

Je pense qu’on doit rester prudent pour les femmes comme pour les hommes. On parle d’une catégorie de personnes, les jihadistes, que l’on connaît très mal car il y a très peu d’études empiriques. Je pense malgré tout qu’il y a eu une prise de conscience notamment avec l’attentat raté de la cathédrale Notre-Dame, c'est-à-dire le passage à l’acte violent d’une jihadiste. C’est comme si le danger devait seulement se matérialiser par une action violente et que tant qu’il n’y en a pas, il n’y a pas de danger. Pourtant, on sait que beaucoup de femmes ont été moteur dans la radicalisation de leurs conjoints, de leurs frères, et de leurs enfants sans doute. Ce n’est pas parce qu’on est dans les coulisses qu’on n’a pas d’influence. Au contraire. Mais aujourd’hui, il y a une amorce de prise de conscience. On le voit avec l’incarcération presque systématique des femmes qui rentrent de Syrie, de celles qui sont accusées d’apologie du terrorisme ou d’association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste.

Faut-il les traiter comme n’importe quel jihadiste et les incarcérer ?

Prenons la question du retour : on met dans un panier les hommes, dans un autre les femmes et les enfants. Cela donne l’impression qu’il y a deux catégories de personnes : les récupérables et celles qui ne le sont pas. Il y aura toujours un biais de genre, même si des mesures sont prises au niveau judiciaire pour qu’elles aient un traitement égal à celui des hommes. Pour ce qui est de l’incarcération, l’administration pénitentiaire s’inquiète d’une potentielle radicalisation féminine au sein des prisons françaises. Et on n’a pas du tout anticipé cette question. Là encore, c’est une différence fondamentale avec les hommes jihadistes : aucune femme ne s’est encore radicalisée en prison. Avec l’incarcération systématique et un univers carcéral féminin que l’on connaît assez mal, il y a fort à parier que cela va nous occuper dans les prochaines années.

Les défaites militaires ont-elles amoindri les convictions des femmes ? Est-ce pour cela qu’elles veulent revenir ?

Le mythe est intact. Il y a toujours l’idéalisation d’un autre type de société promise par l’EI. Même en ayant perdu Mossoul et Raqqa, il y a toujours cette idée que l’État islamique est un phénix qui va pouvoir renaître de ses cendres, peut-être ailleurs. C’est peut-être juste le calme avant la tempête. Cependant, la chute de certains fiefs a été un soulagement pour celles qui avaient des doutes, pensaient à revenir, revoir la famille. Pour d’autres, le retour en France relèvera de la résignation. Il n’y aura pas un, mais des motifs de retour.

Comment faut-il prendre ces femmes en charge ?

Il y a d’abord des questions fondamentales à se poser avant de répondre à cette question : a-t-on a envie de réintégrer ces hommes et ces femmes jihadistes ? Peut-on leur donner une seconde chance ? C’est une question philosophique pour la France. Il ne semble pas y avoir de positionnement clair du gouvernement. Je ne suis pas sûre que l’on veuille tout faire pour les récupérer. On peut bien réfléchir à des prises en charge, mais pour savoir lesquelles et dans quels buts, il s’agit d’abord de poser les questions et d’assumer les réponses concernant les potentiels revenants et revenantes.

Peuvent-elles se réinsérer dans la société ?

Je suis persuadée qu’il est possible de désengager quelqu’un de la violence. Il faut parvenir à démontrer qu’elle n’est plus légitime, qu’elle n’est pas nécessaire pour justifier ses convictions. En revanche, vous ne pouvez pas désengager quelqu’un de ses convictions. Il y a des jihadistes qui le resteront toute leur vie. D’autres vous diront que c’est une erreur de jeunesse et commenceront une nouvelle vie. Il faudra regarder en fonction des profils. Je pense que l’on doit donner une seconde chance aux personnes qui donnent des garanties. Le seul objectif réaliste aujourd’hui c’est de les désengager de la violence. La déradicalisation n’est qu’un mythe. Cela amène une autre question, comment punit-on un jihadiste ? Je ne suis pas certaine que la prison soit une sanction pertinente.

Faut-il alors, comme le réclament certains, les laisser être jugés en Irak et en Syrie, pays qui pratiquent la peine de mort ?

La violence engendre la violence. Il ne faut pas tomber dans la logique de la loi du talion. Si on faisait ne serait-ce qu’un sondage dans la rue, les Français diraient qu’on ne peut rien faire avec ces gens, qu’ils ont trahi la patrie et que ça doit passer par la mort ou du moins les laisser là-bas. Les laisser aux mains de la justice d’un pays où il y a la peine de mort est un moyen de ne pas avoir de sang sur les mains.

La guerre contre l’EI est-elle gagnée ?

L’EI a essuyé une défaite. Mais, malgré la perte géographique, il tient encore quelques zones. Les mouvements jihadistes fonctionnent comme des hydres : vous coupez une tête, une autre repousse. Leur grande force est leur capacité à s’adapter à leur environnement. Ils se délocalisent et se reconstituent facilement. S’il n’est plus en Syrie ou en Irak, l’EI se reconstituera ailleurs. En outre, dans la doctrine jihadiste, il n’y a pas seulement une théorisation de l’État, il y a aussi une rhétorique de guerre contre l’Occident. Il y a plusieurs façons de la faire, de déstabiliser la société occidentale et de la fragiliser. Ils l’ont très bien fait, en faisant systématiquement des attentats avec des gens qui ont à peu près le même profil sociologique. On n’a jamais vu un Jean-Michel aux yeux bleus faire un attentat spectaculaire en France. En revanche, on l’a vu conduire un véhicule pour commettre une attaque-suicide dans des vidéos de propagande en Irak. Tout ça parce que ça crée des débats : le danger de l’islam, de l’immigration... C’est une stratégie de long terme, comme celle de la maternité. C’est propre à toute idéologie totalitaire : faire des enfants permet de faire perdurer l’idéologie. Ils portent le projet. D’après un livre blanc publié en 2016, il y avait environ 31 000 femmes enceintes dans l’État islamique. Le but affiché était d’avoir des enfants encore plus radicaux que les parents. Que va-t-on faire de ces enfants ? On peut avoir l’impression que la guerre est finie. Elle se poursuit simplement avec des modalités différentes.

Première publication : 17/01/2018

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