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EUROPE

Irlande : "Mary Lou McDonald à la tête du Sinn Fein, c'est surtout un numéro d'image"

© Daniel Leal-Olivas, AFP | Mary Lou McDonald, la nouvelle présidente du Sinn Fein, s'est adressé pour la première fois à la presse étrangère jeudi 22 février.

Texte par Romain HOUEIX

Dernière modification : 25/02/2018

Mary Lou McDonald, la nouvelle présidente du parti irlandais Sinn Fein, prône un référendum sur la réunification de l'Irlande face au Brexit et de nouvelles négociations pour une sortie de la crise de gouvernance que traverse l'Irlande du Nord.

"Le Brexit et l’accord du Vendredi Saint [qui a scellé la paix en Irlande en 1998] sont incompatibles." Dans sa première interview devant la presse depuis qu'elle a pris la tête du parti nationaliste irlandais Sinn Fein, Mary Lou McDonald a dévoilé, jeudi 22 février, sa feuille de route pour les années à venir. Face à la sortie imminente de la Grande-Bretagne de l'Union européenne (Brexit), "L'option de la réunification est évidemment sur la table", a-t-elle déclaré à cette occasion.

>> À lire aussi : Irlande : Mary Lou McDonald succède à son mentor Gerry Adams à la tête du Sinn Féin

Cette réunification est le but ultime du Sinn Fein, seul parti présent à la fois en République d'Irlande et en Irlande du Nord. Ces dernières années, le parti nationaliste, plutôt à gauche sur l'échiquier politique, s'est imposé comme la deuxième force électorale en Irlande du Nord et la troisième en République d'Irlande.

"C'est indéniablement une force qui monte", analyse Christophe Gillissen, professeur d’études irlandaises à l’université de Caen, pour France 24. "En République d'Irlande, avec 24 députés sur les 160 de l'Assemblée, le Sinn Fein enregistre des résultats remarquables. Cependant, le parti se trouve aujourd'hui confronté à un plafond en raison de la personnalité de Gerry Adams, son dirigeant de 1983 et 2018."

Mary Lou McDonald, une rupture dans la continuité

Gerry Adams est en effet l'incarnation de l'histoire du Sinn Fein et de ses controverses. Dans l'opinion publique, il est l'artisan de la paix qui règne depuis 20 ans sur l'île, mais conserve aussi l'image d'un homme ayant du sang sur les mains en raison de ses rapports présumés avec l'Armée républicaine irlandaise (IRA), auteure de nombreux attentats sanglants contre la présence britannique des années 1960 et 1990.

L'intronisation de Mary Lou McDonald, 48 ans, qui n'a pas de lien direct avec le groupe paramilitaire, marque le début d'une nouvelle ère pour le Sinn Fein et correspond à une volonté de donner un visage plus apaisé au parti.

"Choisir Mary Lou McDonald, née en République d'Irlande, qui n'est devenu membre du Sinn Fein qu'après les accords de paix, c'est important pour rallier des nouveaux électeurs", analyse Christophe Gillissen. "Il y a une volonté d'infléchir la ligne du parti car Mary Lou McDonald insiste davantage sur certains enjeux sociaux comme la justice sociale, l'égalité et le droit des femmes, ce qui peut avoir son importance lors des prochains scrutins, notamment le référendum de mai sur la légalisation de l'avortement."

Difficile cependant de parler de rupture totale, Mary Lou McDonald ayant été durant 10 ans la vice-présidente de Gerry Adams. "La transition a été préparée de longue date", abonde l'universitaire caennais. "Gerry Adams a choisi quelqu'un qui sera fidèle aux principes du Sinn Fein."

"C'est une continuité mais surtout un grand numéro d'image", renchérit Richard Deutsch, professeur émérite de l'université de Lyon, spécialiste du conflit nord-irlandais, interviewé par France 24. "On veut donner l'image d'un parti féminisé et intellectuel qu'incarne Mary Lou McDonald. Devenir un parti démocratique traditionnel en somme."

Gouverner au Nord et au Sud

L'objectif affiché est de poursuivre la conquête démocratique du pouvoir en République d'Irlande et en Irlande du Nord et Mary Lou McDonald l'a clairement annoncé lors de son discours d'investiture le 10 février 2018.

"Notre but est de gagner, de gagner des élections, d'augmenter notre poids politique, de réaliser notre ambition d'être au gouvernement au Nord et au Sud, d'engranger des victoires politiques tous les jours et finalement d'aboutir à l'unité irlandaise", a-t-elle martelé.

"La stratégie du Sinn Fein, c'est de continuer à être membre du gouvernement à Belfast et parvenir à entrer dans une coalition gouvernementale à Dublin. Avoir le même parti au pouvoir dans les deux Irlandes serait une réunification symbolique", explique Christophe Gillissen. Et du symbole, le Sinn Fein voudrait ensuite aboutir à la réunification réelle, envisagée par les Accords du Vendredi Saint (Ou accords de Belfast) signés le 10 avril 1998.

Les accords de Belfast prévoient en effet que le secrétaire d’État britannique à l’Irlande du Nord peut lancer cette consultation si l'opinion publique y semble favorable en Irlande et en Irlande du Nord. Mary Lou McDonald, qui a été reçue par Theresa May pour la première fois le 21 février, affirme avoir consulté la Première ministre britannique, qui a opposé une fin de non-recevoir dans l'immédiat. En clair : avec le Brexit, le gouvernement britannique a d'autres chats à fouetter.

Le Brexit, catalyseur de la réunification ?

Pourtant, c'est bien le référendum tenu sur la question d'une sortie de l'Union européenne de la Grande-Bretagne qui est à l'origine du retour de la question de la réunification en Irlande du Nord.

"Avant ce référendum, les nationalistes du Sinn Fein avaient appris à s'accommoder de la partition car la frontière entre les deux Irlandes était invisible grâce au marché unique", rappelle Christophe Gillissen. "La perspective du Brexit a tout changé. Il y a désormais un risque de retour aux contrôles frontaliers, ce qui serait un recul par rapport aux accords de paix."

Or, 53 % des Britanniques ont fait le choix de la sortie de l'UE. Dans l'Irlande du Nord, 56 % de la population a fait le choix inverse. Aux voix de l'électorat du Sinn Fein pro-Europe se sont même ajoutées celles de partisans du DUP, pourtant traditionnellement plus eurosceptiques.

"La réunification qui paraissait une idée abstraite jusqu'au référendum sur le Brexit est devenu possible, à défaut de probable", continue Christophe Gillissen

Certes, dans les faits, les deux Irlandes partage déjà le même réseau électrique, le même système médical, un même office du tourisme. Les tarifs téléphoniques sont les mêmes des deux côtés. Sans parler du droit qu'ont tous les Nord-Irlandais de posséder deux passeports : celui de la Grande-Bretagne et celui de la République d'Irlande.

Mais, la question de l'Irish Border, seule frontière terrestre de la Grande-Bretagne avec l'UE, cristallise toutes les inquiétudes autour du futur Brexit. Sur le plan économique, une frontière dure serait désastreuse. Selon le Financial Times, en 2015, des marchandises agricoles et forestières d'une valeur de 750 millions d'euros ont transité du sud vers le nord et de 565 millions en sens inverse. 35 000 personnes traversent quotidiennement la frontière pour travailler. Des entreprises basées d'un côté ont des fournisseurs et des clients de l'autre. Sur le plan politique, le gouvernement craint un retour des violences en cas de séparation brute des deux territoires.

Pour protéger l'Irlande du Nord du Brexit, Mary Lou McDonald réclame aujourd'hui a minima un statut spécifique pour la province insulaire britannique dans tout futur accord régissant les liens entre le Royaume-Uni et l'UE. Mais l'option est rejetée absolument par le gouvernement britannique et le DUP.

La question irlandaise au cœur des négociations avec l'UE

Fort de sa majorité pro-européenne, les Irlandais ont lancé une campagne de lobbying auprès de leurs partenaires européens pour que la question sur la frontière ne soit pas laissée de côté lors des discussions sur le Brexit. Michel Barnier et son équipe de négociateurs pour l'UE l'ont inclus dans les trois points à régler avant toutes discussions sur le futur partenariat entre la Grande-Bretagne et l'Union européenne, aux côtés de la facture de la sortie de la Grande-Bretagne et des droits des citoyens européens vivant au Royaume-Uni.

Dans l'île, l'idée d'une réunification pour échapper au Brexit trouve des supporters au-delà du Sinn Fein. " Pour certains unionistes, l'idée commence à faire son chemin qu'il vaut mieux rester dans une Irlande réunifiée que de prendre le grand large", affirme Christophe Gillissen.

Optimiste, Mary Lou McDonald a déclaré le 22 février devant la presse étrangère "envisager un vote sur la question [de la réunification] dans les dix ans." Cependant, pour la nouvelle dirigeante du Sinn Fein, le plus urgent pour l'Irlande du Nord n'est pas là.

L'Irlande du Nord, toujours sans gouvernement exécutif

Les accords de Belfast prévoient un partage équitable du pouvoir en Irlande du Nord entre le premier parti unioniste protestant (aujourd'hui le DUP) et le premier parti républicain catholique (le Sinn Fein). Or, depuis janvier 2017, le Sinn Fein a claqué la porte du gouvernement partagé, ne s'estimant pas traité comme un partenaire équitable.

Depuis, plusieurs tours de pourparlers ont eu lieu entre les deux partis, pour aboutir à un nouvel accord de gouvernement. Sans résultats, les négociations achoppant sur la question de la reconnaissance de la langue gaélique comme langue officielle au même titre que l'anglais, réclamée par le Sinn Fein.

À l'issue du dernier en date, le 21 février, la présidente du parti unioniste Arlène Foster a appelé Londres à recourir au "direct rule" (l'administration directe de la province) par laquelle le gouvernement britannique se substitue aux autorités locales défaillantes.

"En temps normal, Londres et Dublin se serait concerté pour faciliter la fin de la crise nord-irlandaise", estime Christophe Gillissen. "Mais là, Theresa May a les mains liées par son pacte avec le DUP."

En effet, privée de majorité absolue au Parlement de Westminster (celui rassemblant les députés venant de l'ensemble du Royaume-Uni) suites aux législatives anticipées de juin 2017, Theresa May a passé un accord de gouvernement avec les élus issus des rangs unionistes d'Irlande du Nord. Une contradiction avec le statut de neutralité qu'est censé respecté le gouvernement britannique pour garantir les accords de Belfast.

"Il n’y a pas de doute que la confiance a été lourdement ébranlée. Dans certains esprits, toute idée d’impartialité a disparu", a reconnu Mary Lou McDonald devant la presse, inquiète que Theresa May ne tente de freiner un éventuel accord politique entre le DUP et le Sinn Fein sur la gouvernance nord-irlandaise au nom des intérêts de sa propre coalition.

"Theresa May n'a pas de plan, pas de stratégie"

Les récentes déclarations de plusieurs partisans du Brexit ne sont pas pour rassurer la nouvelle présidente du Sinn Fein. À l'instar d'Owen Paterson, secrétaire d'État pour l'Irlande du Nord de David Cameron de 2010 à 2012, beaucoup verraient d'un bon œil le fait de s'assoir sur les accords de Belfast pour mener à bien le Brexit. Car dans le texte de 1998, il est indiqué que les Irlandais doivent être consultés pour tout changement du statut de l'Irlande. "Or, la sortie du marché unique européen peut être interprété comme un changement de statut et les Nord-Irlandais ont voté contre", rappelle Christophe Gillissen.

"À ma grande déception, j’ai découvert en parlant à Theresa May que le gouvernement britannique n’a pas de plan, pas de stratégie", s'est désolée la présidente du Sinn Fein. "Il s’agit d’un appel à l’inertie. Et cela ouvre la voie à un vide dangereux ou au lieu de s’arranger, la situation va s’aggraver encore plus", prévient-elle.

Le long chemin pour une réunification irlandaise

Toutefois, le Sinn Fein joue une carte qu'il n'a pas encore en main, comme l'estime le spécialiste du conflit nord-irlandais Richard Deutsch. Ce dernier est beaucoup moins optimiste sur la capacité du Sinn Fein à aboutir à une réunification à court terme :

"Avant cela, il va falloir faire le ménage dans les dossiers Brexit et de la crise de gouvernance. En attendant, le Sinn Fein ne peut être que dans le bluff pour forcer la main de Londres", avance-t-il. "C'est habile politiquement mais, ça ne va pas forcément plus loin."

À l'approche des 20 ans des accords de Belfast, la nouvelle dirigeante du Sinn Fein aura fort à faire pour imposer petit à petit l'idée de la réunification. "Le processus sera forcément très très long, et Mary Lou McDonald veut que ça aboutisse un jour, elle a raison de s'y mettre dès maintenant", conclut Richard Deutsch.

Première publication : 25/02/2018

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