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EUROPE

Violences faites aux femmes : la parole s’est libérée, pas les oreilles

© AFP | Manifestation dénonçant les violences faites aux femmes, le 8 mars, à Séoul.

Texte par Guillaume GUGUEN

Dernière modification : 08/03/2018

Cinq mois après l’affaire Weinstein, la Journée internationale des droits des femmes est célébrée ce 8 mars dans un contexte de libération de la parole. Mais dans de nombreux pays, les témoignages de victimes d’agressions sexuelles restent dénigrés.

#Metoo, #Yotambien, #Quellavoltache, #Jagockså, #Balancetonporc… Jamais depuis l’instauration, en 1977 par l’ONU, de la journée internationale des droits des femmes, la parole des victimes de viol et de harcèlement sexuel n’aura trouvé écho aussi retentissant. Depuis le scandale suscité par l’affaire Harvey Weinstein, en octobre dernier, il ne se passe plus un jour sans qu’un témoignage, venant d’une célébrité ou non, ne pointe des comportements abusifs dans les milieux artistiques, médiatiques, politiques ou encore sportifs.

Aux États-Unis, les accusations ont poussé de nombreuses personnalités à tirer un trait sur leur carrière professionnelle. Outre le producteur hollywoodien, les acteurs Kevin Spacey, Ed Westwick, Jeffrey Tambor ou encore l’humoriste Louis CK ont été immédiatement écartés des plateaux de tournage. Au Congrès, ce sont deux membres de la chambre de représentants et un sénateur qui ont dû quitter leurs fonctions. À Londres, c’est le ministre de la défense britannique, Michael Fallon, qui a démissionné à la suite d’accusations de harcèlement sexuel.

>> Retrouvez l'entretien de Marlène Schiappa : "L’égalité salariale, c’est un combat culturel à mener"

En France, de nombreuses personnalités issues du monde médiatique, politique ou syndical, ont été pointées du doigt. Mais, comme le rappelle Le Monde, aucune n’a été, pour l’heure, contrainte à la démission, ni inquiétée par la justice. À l’exception de l’islamologue Tariq Ramadan actuellement en détention après avoir été accusé de viols par deux femmes. Une troisième plaignante a affirmé, mercredi, avoir été victime d'une dizaine de viols avec sévices entre 2013 et 2014.

"Nous ne sommes pas en Amérique ou en Europe"

D’abord limité aux pays occidentaux, le mouvement s’est exporté dans le monde entier. En Corée du Sud, un homme politique influent a démissionné, le 6 mars, de son poste de gouverneur et annoncé qu'il se retirait de la vie politique après avoir été accusé par sa secrétaire de multiples viols. Avant sa chute, Ahn Hee-jung bénéficiait d'une énorme cote de popularité auprès de la jeunesse de gauche grâce, notamment, à son image d'homme politique intègre. Celui que d’aucuns voyaient comme le dauphin de l’actuel président sud-coréen, Moon Jae-in, avait même publiquement affiché son soutien au mouvement #Metoo.

En Chine, où le contrôle étatique exercé sur les réseaux sociaux est loin d’encourager les dénonciations publiques, le mot-clé "#YeWoShi" a permis de mettre au jour plusieurs cas d’agressions sexuels dans les universités. Face à l’ampleur du mouvement, le ministère de l'Éducation a annoncé une "tolérance zéro" envers les délinquants sexuels et promis un nouveau programme de prévention. Reste qu’à l’heure actuelle, la portée des accusations chinoises est restée cantonnée aux campus universitaires.

>> À voir : "#Metoo pousse les portes du Vatican"

Car la parole des victimes, aussi libérée soit-elle, peine souvent à être entendue. En Russie, par exemple, le mouvement #MeToo a reçu un accueil très froid, certaines actrices ayant même pris la défense d’Harvey Weinstein. Accusé d’agressions sexuelles par deux journalistes, le député Léonid Sloutski a reçu un soutien quasi unanime de la part de ses collègues à la Douma, dont de nombreuses femmes. "Nous ne sommes pas en Amérique ou en Europe. Pourquoi devrions-nous tout copier ?", a affirmé la présidente du Comité parlementaire pour la Femme, Tamara Pletnevaa, selon l’AFP.

Seule parlementaire à s'être publiquement rangée du côté des journalistes accusant Sloutski, la députée Oksana Pouchkina a regretté le vide juridique entourant le harcèlement sexuel. Lorsqu’elle a annoncé sa volonté de faire une loi qui "oblige les hommes à contrôler leurs mains et leurs émotions" au travail, ses collègues de la Douma lui ont dit "qu'il faudrait 15 ans pour faire de cette loi une réalité", a-t-elle rapporté à la télévision.

Harcèlement en ligne

Dans de nombreux pays, les prises de parole visant à dénoncer la condition des femmes ne suscitent pas seulement du dédain. Selon un rapport de Reporters sans frontières (RSF) publié le 5 mars, les journalistes qui enquêtent sur les droits des femmes font régulièrement l’objet d’attaques verbales ou physiques. Entre 2016 et 2017, l’organisation a recensé plus de 60 cas de violation des droits des journalistes répartis dans plus d'une vingtaine de pays, en raison d'enquêtes ou de reportages sur les violences faites aux femmes.

Du côté des responsables de ces exactions, RSF cite les groupes religieux (Taliban, organisations anti-avortement), les organisations criminelles et les gouvernements autoritaires (Chine, Turquie, Égypte en tête). Dans 12 % des cas étudiés, les journalistes ont été tués, selon RSF, qui relate notamment les cas de la Mexicaine Miroslava Breach, assassinée en 2017 alors qu'elle couvrait depuis des années les agissements de la pègre locale et notamment les féminicides de Ciudad Juarez, et celui de l'Indienne Gauri Lankesh, rédactrice en chef d'un magazine laïc et féministe, abattue par deux hommes à moto.

>> À lire : "#MosqueMeToo dénonce le harcèlement sexuel dans les lieux de culte musulmans"

Le cyber-harcèlement est ainsi "l'exaction la plus fréquente subie par les journalistes traitant de la cause féminine. Ce fléau est un phénomène qui n'a aucune frontière, qui touche les pays pauvres tout comme les plus démocratiques", souligne RSF qui a repéré de nombreux cas en Inde, aux États-Unis et en France.

Ces attaques en ligne visent exclusivement les journalistes femmes, contrairement aux autres exactions. En France, RSF revient sur le cas de la journaliste d'Europe 1 Nadia Daam, cible d'une intense campagne de cyber-harcèlement, avec menaces faites à sa famille et tentative d'intrusion à son domicile, pour avoir dénoncé le sabotage d’une opération destinée à aider les femmes victimes de harcèlement.

Plus récemment, ce sont des propos de la féministe Caroline De Haas sur le nombre d’agresseurs qui lui ont valu des torrents d’insultes sur les réseaux sociaux. Figure du cinéma français, le producteur et ancien agent de stars Dominique Besnehard a même confié sur une chaîne de télévision avoir "envie de gifler" la militante. Sans que cela n’émeuve son intervieweur.

Avec AFP

Première publication : 08/03/2018

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