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Au lycée militaire de Saint-Cyr, l'enfer du harcèlement pour les femmes

Dans la cour et les salles de classe, les "ultras" taguent leur nom de code, le symbole "μ" ("mu", pour misogynes).
Dans la cour et les salles de classe, les "ultras" taguent leur nom de code, le symbole "μ" ("mu", pour misogynes). Wikimedia Commons

Libération dévoile, vendredi, une série de témoignages de jeunes étudiantes en prépa au lycée Saint-Cyr, près de Paris. Elles décrivent les humiliations quotidiennes que leur font subir des groupes d'élèves pour les décourager de leur vocation.

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"Coups de pied dans les portes la nuit pour empêcher les filles de dormir, défécation devant leur chambre, pancartes'À mort les grosses' affichées dans l'internat, chansons composées [du terme] 'salopes'"... Dans une enquête publiée le 23 mars, Libération décrit crûment le quotidien des filles inscrites aux classes préparatoires du lycée militaire de Saint-Cyr-l'École (Yvelines).

Une soixantaine d’élèves ultraconservateurs, surnommés les "tradis", organisés en puissantes "familles", y mènent la vie dure aux jeunes femmes, à coups de harcèlement moral, d’humiliation, de marginalisation, pour les décourager dans leur vocation et les faire abandonner le concours d’entrée de la prestigieuse École spéciale militaire (ESM) de Saint-Cyr. Certaines ont craqué. "J’ai honte d’avoir voulu aller dans une armée qui n’est pas prête à recevoir des femmes. J’ai appris que porter un vagin ruine une carrière, une vocation, une vie", lâche à Libération une étudiante en seconde année de prépa dans l’établissement, qui rêvait d’être officière de l’armée de terre.

"Un rejet systématique de l'autre"

Dans la cour et les salles de classe, les ultras taguent leur nom de code, le symbole "μ" ("mu", pour misogynes), et dans les dortoirs, ils "brandissent fièrement le drapeau des confédérés américains, devenu dans le monde entier un signe de ralliement raciste". Les meneurs, âgés de 17 à 21 ans, sont issus du sérail militaire, de familles "avec des noms à particule". "On parle souvent d’individus élevés au pied du drapeau", explique à Libération le sociologue Claude Weber, détaché aux Écoles militaires de Saint-Cyr-Coëtquidan.

Un ancien membre du lycée décrit à Libération comment, avec 18 garçons de sa promotion (sur 21), il a rejoint les rangs des tradis, séduit dès les premiers jours de son arrivée à l’école par les discours des "deuxième année", vantant dans les dortoirs une "famille fondée sur des valeurs de dépassement de soi et d’entraide entre frères". "Il faut attendre quelques semaines avant de voir le côté extrémiste du groupe. Ils se dévoilent entièrement quand ils savent que les petits nouveaux ne peuvent plus faire marche arrière", continue le jeune homme, qui s’est décidé en février 2018 à quitter le groupe et la prépa. "Ils ont de manière systématique un rejet de l’autre qui ne leur ressemble pas. Un petit délire de privilégiés réactionnaires."

"Ils n’ont aucune vision complexe du monde. La sensualité, la sexualité, ils ne connaissent pas", révèle un ancien professeur du lycée à Libération.

"Juste bonnes à être engrossées"

Dans le langage interne des "familles", les filles sont qualifiées de "grosses", car "juste bonnes à être engrossées". "Chez les tradis, les filles des classes prépa sont le diable. Elles sont les moins considérées parmi tous les groupes. Elles sont des pestiférées, les voleuses de concours qui devraient plutôt s’occuper du foyer", affirme l’élève repenti.

Interrogée vendredi matin sur RTL, la ministre des Armées Florence Parly confirme que "le problème est réel". "Depuis trois ans, l’ensemble des établissements scolaires ont été inspectés, et un certain nombre de dysfonctionnements, y compris graves, ont été relevés. Des mesures ont été mises en œuvre, mais dans certains établissements et en particulier un, des agissements inacceptables se poursuivent", précise-t-elle. Affichant une "tolérance zéro" face au harcèlement pratiqué par des "minorités agissantes", Florence Parly a annoncé son "engagement pour que des mesures soient mises en œuvre", telles que l’exclusion des élèves incriminés ou des "sanctions contre le corps enseignant s’il ne prend pas les mesures qui conviennent".

"Que des élèves fascistes me mènent la vie dure, je peux m’en remettre. Que mes futurs chefs de régiment fassent la sourde oreille, c’est inadmissible. Le manque d’engagement des cadres encourage les éléments perturbateurs", lance une des anciennes élèves en prépa littéraire, interrogées par Libération.

Selon le sociologue Claude Weber, les prépas les plus radicales aujourd’hui sont celles du lycée de Saint-Cyr et le Prytanée national militaire, dans la Sarthe, particulièrement dans la filière lettres (khâgnes et hypokhâgnes). Pour lui, "la question de savoir si les classes prépa militaires doivent être maintenues se pose réellement. (…) Recruter les futurs officiers dans l’ensemble des autres prépas favoriserait une diversité et une ouverture plus importantes (…). Cela permettrait une mixité sociale et de genre plus grande, qui atténuerait les comportements dont on parle".

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