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Attaques de l'Aude : la révolution de l'antiterrorisme français n'aura pas suffi à éviter le pire

Les agents de la brigade de recherche et d'intervention perquisitionnent le domicile de Redouane Lakdim, dans la cité Ozanam de Carcassonne, le 23 mars 2018.
Les agents de la brigade de recherche et d'intervention perquisitionnent le domicile de Redouane Lakdim, dans la cité Ozanam de Carcassonne, le 23 mars 2018. Eric Cabanis, AFP

Comme après chaque attentat, il se trouve des voix pour dénoncer la passivité de l’État, pour estimer que le drame aurait pu être évité. Or, depuis 2012 et les attentats perpétrés par Mohamed Merah, l’État a beaucoup agi en matière antiterroriste.

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Les attaques terroristes de Carcassonne et Trèbes, vendredi 23 mars, qui ont fait quatre morts, ont, comme après chaque attentat, laissé réentendre le refrain "cela ne serait pas arrivé, si on avait fait mieux ou davantage". Bien vite, les premières informations ont révélé que l’auteur des attaques était connu des services de renseignements. Pire, il était fiché S [sûreté de l’État] depuis 2014, et a tout de même réussi à passer entre les mailles du filet.

L’opposition de droite s’en donne donc à cœur joie. Geoffroy Didier, secrétaire général délégué des Républicains, estime ainsi que les attaques auraient pu être "évitées". Tandis que du côté du FN, le sénateur David Rachline regrette "l'inaction coupable des autorités". Son collègue eurodéputé, Nicolas Bay, dénonce des "défaillances profondes". "Au fil des révélations, le ministre de l'Intérieur se révèle être en dessous de tout", lance la présidente du parti, Marine Le Pen.

Le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, s’est justement hâté d’expliquer que le suspect avait été "suivi", mais était "passé à l'acte brusquement". Et le procureur de la République de Paris, François Molins, de préciser : "En 2016 puis en 2017, [Redouane Lakdim, l’auteur des attentats], faisait l'objet d'un suivi effectif des services de renseignements, suivi qui n'avait permis de mettre en évidence aucun signe précurseur pouvant laisser présager un passage à l'acte terroriste."

L’État est-il resté inactif ? "Le risque zéro n’existe pas", avait crûment reconnu fin août 2016, au lendemain de la tentative d’attaque du Thalys, le ministre de l’Intérieur de l'époque, Bernard Cazeneuve. Mais, avait-il poursuivi : "la fatalité non plus". Loin de se résigner, la France a en effet beaucoup renforcé son arsenal antiterroriste, en particulier depuis la cavale meurtrière de Mohamed Merah dans la région de Toulouse et Montauban en 2012.

Ce dernier, connu des services au point que ceux-ci avaient tenté de le recruter comme indic', avait tué sept personnes – dont trois militaires en quelques jours –, avant d’être abattu. Sans le savoir, il avait alors déclenché une révolution au sein des renseignements antiterroristes français : une réorganisation, une augmentation des effectifs ainsqi qu'un renouvellement du corpus législatif.

  • Réorganisation des services

Bien vite, l’administration estime que les ratés, concernant Merah, sont venus d’insuffisances du renseignement local – assuré jusqu’en 2008 par les Renseignements généraux (RG) – qui périclite après la fusion, décidée par Nicolas Sarkozy, des RG et de la DST (Direction de la surveillante du territoire), en une Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI). En son sein, le renseignement de proximité est à la peine, assuré tant bien que mal par la sous-direction de l’information générale (SDIG).

En 2014, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls réorganise donc le renseignement. Il transforme la DCRI en Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), qui devra gérer les terroristes les plus dangereux.

Mohamed Merah, lui, n’avait pas été identifié comme tel par la SDIG. Fêtard en apparence, il ne suivait pas les commandements de l’islam rigoureux, et était parvenu à masquer ses intentions selon le mode opératoire de la "taqîya" (dissimulation). Pour identifier son projet, il aurait donc fallu percevoir ce qu’on a depuis appelé les "signaux faibles", maigres indices permettant de repérer les aspirants terroristes radicalisés dans la plus grande discrétion. Manuel Valls confie cette tâche, qui se révélera cruciale, au Service central du renseignement territorial (SCRT).

Cette nouvelle communauté du renseignement est censée favoriser la communication entre les services. Des gendarmes, au nombre de 300 fin 2017 selon Le Monde, intègrent le SCRT pour leur fine connaissance des territoires. En parallèle, chaque service accueille des agents des autres services pour améliorer la fluidité des échanges. Le SCRT héberge ainsi deux agents de la préfecture de police et cinq de la DGSI.

Enfin, Manuel Valls crée au même moment un État-major opérationnel de prévention du terrorisme (EMOPT), sous sa tutelle, à des fins de coordination et de suivi des individus, signalés par la DGSI ou le SCRT.

  • Effectifs augmentés

Cette "révolution copernicienne" du renseignement, telle que la décrit Le Monde, s’accompagne d’une forte montée en moyens financiers et humains. À sa création, le SRCT est ainsi doté de "1 840 postes et 270 millions d’euros de crédits de fonctionnement", détaille Francesco Ragazzi, chercheur associé au Ceri-Sciences-Po.

"Entre Charlie [l’attentat qui a frappé la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015] et le Bataclan [le 13 novembre de la même année], il y a eu un effort budgétaire d'à peu près un milliard d'euros", décompte sur France Info Nathalie Goulet, sénatrice et présidente de la commission d’enquête de 2015 sur l’organisation et les moyens de lutte contre les réseaux jihadistes en France et en Europe. "Entre 2010 et 2017, l'ensemble des budgets de sécurité ont été spectaculairement augmentés (…) : il y a plus de 16 % d'augmentation de tous les budgets, plus une forte augmentation du personnel, des effectifs", ajoute-t-elle.

Entre 2013 et 2018, les effectifs de la DGSI ont ainsi crû de 36 %, pour s'établir à 4 000 personnels, croit savoir Le Monde. Les douanes, à qui l’on demande aussi une vigilance accrue sur l’antiterrorisme, ont recruté 1 000 agents supplémentaires en 2017.

Cet effort en termes de moyens humains se manifeste également par un ralentissement de la réduction des effectifs militaires. Ceux-ci sont très sollicités par l’opération sentinelle (7 000 soldats patrouillent sur le territoire) et assurent les renseignements extérieurs via la DGSE. Alors que le ministère de la Défense devait perdre 33 000 postes entre 2014 et 2019, il n’en perdra finalement que 15 000. Son budget pour la période 2015-2019 a, dans le même temps, été augmenté de 3,8 milliards d’euros.

Et cela devrait continuer. Emmanuel Macron a par exemple annoncé en janvier un "effort inédit et incomparable" pour ce même budget, qui sera porté à 2 % du PIB d’ici à 2025. Au début de l’année, son ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, a indiqué la même direction. Le renseignement, dit-il, sera "la grande bataille" de 2018. Près de 2 000 nouvelles créations de postes à la DGSI et au SCRT sont prévues pendant le quinquennat.

  • Renouvellement législatif

En parallèle, le quinquennat de François Hollande a été marqué par une forte activité législative en matière antiterroriste. La loi de 2012 a permis la poursuite de Français pour des infractions terroristes commises à l’étranger ; celle de 2014 a créé la possibilité d’interdire la sortie du territoire à des personnes suspectée d’intentions terroristes et le délit "d'entreprise terroriste individuelle" ; et celle de 2016 a renforcé les contrôles de bagages, des jihadistes de retour en France, durci les possibilités d’achat d’armes et augmenté les moyens de surveillance.

En 2015, un texte très controversé élargit également les pouvoirs des renseignements, prévoyant par exemple l’installation de "boîtes noires" chez les opérateurs télécoms. Enfin, les principales dispositions de l’état d’urgence, mis en place après les attentats d’octobre 2013, ont été introduites dans la loi en 2017.

Pour Francesco Ragazzi, chercheur au Ceri, cette nouvelle législation n’a que légèrement renforcé les moyens judiciaires de la lutte antiterroriste, confiant "aux procureurs et au juges de nouveaux moyens d’investigation" tels que les perquisitions de nuit ou "l’utilisation de dispositifs techniques pour capter des données" y compris téléphoniques.

En revanche, ces lois ont largement accru les pouvoirs administratifs de la police en lui "accordant (…) une plus grande liberté dans la mise en œuvre de trois mesures administratives clés : les assignations à résidence, les perquisitions et la possibilité de dissoudre des associations ou groupements qui 'facilitent ou incitent à la commission d’actes portant une atteinte grave à l’ordre public' ", note le chercheur.

Enfin, l’antiterrorisme français a changé de paradigme en ce qui concerne la radicalisation. "Jusqu’en 2013-2014, la France refusait de [la] considérer comme un problème en soi", raconte Francesco Ragazzi. Mais le gouvernement Valls, à partir de mars 2014, lui accorde une importance toute particulière et met en place un numéro vert permettant de signaler des cas de radicalisation chez ses proches. Entre sa création et avril 2017, près de 5 000 avaient été enregistrés. En 2015, la plateforme stop-jihadisme.fr censée propager un contre-discours à l’intention des individus tentés par l’islam radical voit également le jour, avec un succès mitigé.

Quoi qu’en disent aujourd’hui Marine Le Pen, David Rachline et autres Geoffroy Didier, cette "révolution" de l’antiterrorisme français a permis, bon an, mal an, de faire échouer 17 attentats et d’en déjouer 42 autres depuis fin 2014, note Mediapart. Ceux de l’Aude ne représentent, donc malheureusement que la partie émergée de l’iceberg jihadiste.

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