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Il y a 70 ans, à Jérusalem : "Mon père est parti, le Coran dans une main, sa mère dans l'autre"

© Curtesy Huda al-Imam | Farid al-Imam en 1928 (à gauche), la maison des Imam dans le quartier de Baq'aa en 2018.

Texte par Sarah LEDUC , envoyée spéciale à Jérusalem

Dernière modification : 15/05/2018

Alors que les Palestiniens commémorent le 70e anniversaire de la Nakba, la comédienne palestinienne Huda al-Imam raconte son combat pour récupérer la maison de son père, confisquée en 1948 par les Israéliens.

Cinquante carreaux de ciment peints à la main et deux fenêtres en bois. C’est tout ce qu’Huda al-Imam a pu récupérer de la maison de son père. De modestes reliques que la comédienne palestinienne chérit plus que tout. Elle ne se lasse pas de parler de la facture magistrale des carrelages qu’elle a fait incruster dans le sol de son salon et des fenêtres qu’elle a transformées en porte pour sa chambre.

Connue en France pour son rôle dans "Dégradé", film des frères Tarzan et Arab Nasser présenté en compétition à Cannes en 2015, Huda est une institution à Jérusalem. Impossible de faire trois pas avec elle sans qu’elle ne s’arrête pour rendre un salut, lancer un "habibi", embrasser un ami. Volubile, chaleureuse, elle se promène dans sa ville la tête haute, une écharpe élégamment jetée sur l’épaule, sans que l’on sache si c’est elle qui appartient à Jérusalem ou si c’est Jérusalem qui lui appartient. Mais derrière le large sourire dont elle ne se départit que rarement, Huda nourrit une colère plus vive que jamais.

Née à Jérusalem en 1959, à Sheikh Jarrah, "un quartier qui date de Salaheddine" [Saladin, sultan qui reprit Jérusalem aux Croisés en 1187], précise-t-elle, Huda appartient à une famille hiérosolymitaine depuis 950 ans. Mais en 1948, dans la foulée de la proclamation d’indépendance de l’État d’Israël, la maison de son père, bâtie dans le quartier de Baq’aa, dans l’ouest de la ville, a été saisie par les autorités israéliennes. Un drame intime qui fut celui de près de 750 000 Palestiniens : la "Nakba", littéralement la "Catastrophe".

750 000 Palestiniens expulsés

Comme chaque année depuis 1998 et une décision de l’Autorité palestinienne de marquer l’exode des populations palestiniennes en 1948, Palestiniens et Arabes israéliens marquent ce 15 mai l’anniversaire de la Nakba. De novembre 1947 à juin 1949, près de 750 000 Palestiniens ont quitté, de gré ou de force, les territoires sous contrôle israélien. Leurs biens ont été saisis. Seuls 150 000 Palestiniens – sur le 1,2 million qui vivait en Palestine en 1947 – sont restés établis dans le nouvel État.

Ce fut le cas de la famille Imam, qui n’a pas quitté son pays, mais qui a dû renoncer à sa maison. "En 1948, tout le monde écoutait la radio palestinienne qui était sous contrôle de l’Empire britannique [qui administrait la Palestine depuis 1920]. La radio disait aux Palestiniens qu’il fallait partir, sinon ils allaient être massacrés", raconte avec fougue Huda.

"Mon père, Farid al-Imam, est parti avec sa mère parce qu’il voulait la sauver. Il nous a toujours raconté qu’il a pris son Coran dans la main droite, sa mère dans par la main gauche, et il est allé se réfugier dans une autre propriété de la famille, dans la Vieille ville de Jérusalem", poursuit-elle. Mais quand son père a voulu regagner sa maison, la propriété avait été donnée à une famille juive venant d’immigrer en Israël.

La loi d’absence

En décembre 1948, la loi israélienne sur les "propriétés abandonnées" a permis la saisie des biens de toute personne "absente", à savoir celles qui n’étaient plus chez elles "pendant la période du 29 novembre 1947 au 1er septembre 1948", mais se trouvaient à l’extérieur du territoire d’Israël.

Issu d’une famille fortunée, Farid al-Imam reconstruit alors une maison dans le quartier de Sheikh Jarrah, dans l’est de Jérusalem, passé sous mandat jordanien. Sur trois étages, la maison, entourée d’un jardin planté de bougainvilliers, est majestueuse et héberge toujours Huda, sa mère et son fils. Mais elle n’est pas celle des "origines". Alors en 1967, lorsque les Israéliens reprennent le contrôle de l’intégralité de Jérusalem à l’issue de la guerre des Six jours, le vieil homme décide de retourner voir la maison de son enfance. La clé de la maison à la main, il emmène sa famille dans son pèlerinage.

Huda al-Imam dans sa maison de Sheikh Jarrah, à Jérusalem.
© Sarah Leduc, France 24

"En 1967, sept jours après la levée du couvre-feu, mon père a voulu nous montrer la maison de son enfance, là où il était né et avait grandi. J’avais 7 ans et je m’en souviens comme si c’était hier", raconte Huda. "Nous avons marché longuement, nous sommes passés par le quartier [juif orthodoxe] de Mea Shearim. C’était la première fois que je voyais des juifs."

Au bout d’un chemin, en face de la German colony [quartier fondé au XIXe siècle par la Société allemande des Templiers], apparaît la maison. Inchangée, mais habitée par d’autres. "C’est la seule fois où j’ai vu tant de douleur sur le visage de mon père. Il était profondément blessé par la Nakba", témoigne Huda. Son père meurt en 1979, sans avoir pu remettre les pieds dans la maison de son enfance.

L’impossible renoncement

"Mon père a été chassé de chez lui. Il est né à Jérusalem, il est mort à Jérusalem, il est enterré à Jérusalem, dans le cimetière de Mamilla où l’on peut trouver tous les noms des grandes familles palestiniennes. Mais même ça, ils [les Israéliens] ne veulent pas nous le laisser ! Ils ont le projet d’y construire le Musée de la Tolérance. Ils nous détruisent quand nous sommes vivants et ils nous profanent quand nous sommes morts", s’insurge Houda.

>> À lire aussi : Jérusalem déchirée entre joie des Israéliens et sentiment d'abandon des Palestiniens

En 1998, Huda passe devant la maison de son père et voit que la bâtisse est à vendre. "L’agence gouvernementale qui gérait la confiscation des biens en 1948 vendait les maisons palestiniennes avec le label 'arab style houses' ['maison de style arabe'] pour les rendre plus attrayantes", explique-t-elle. La maison imposante est alors scindée en quatre appartements qui sont vendus à des familles israéliennes, suisse et américaine.

Aujourd’hui, si la "loi d’absence" et le refus du retour des réfugiés palestiniens sont toujours appliqués en Israël et font largement consensus parmi les Israéliens, Huda n’a pas abandonné l’idée de récupérer la maison des siens. Quand elle n’est pas en tournage, par monts et par vaux, elle s’y rend en moyenne trois fois par semaine, juste pour "sentir l’odeur du jasmin". Juste pour montrer qu’elle est là et rappeler aux familles qui ont pourtant acheté leur bien et qui y sont légalement chez eux, que cette maison est à elle. Ou devrait lui revenir.

Première publication : 15/05/2018

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