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"Mondes tsiganes" : histoire d'une fascination-répulsion fabriquée par les images

Un portrait face-profil réalisé en 1908 par un photographe de police judiciaire.
Un portrait face-profil réalisé en 1908 par un photographe de police judiciaire. Archives nationales, service central photographique du ministère de l'Intérieur

Au Musée national de l'histoire de l'immigration jusqu'au 26 août 2018, l'exposition "Mondes tsiganes, la fabrique des images" démonte les clichés véhiculés sur les communautés romanès.

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Manouches, Kalé, Roms, Romanichels, Gitans, Tsiganes, gens du voyage… De nombreux mots ont été utilisés pour nommer ceux qui parlent le romani. Autant d’appellations réductrices qui font écho à une autre impossibilité : celle pour les "gadjés" (les "non-tsiganes") de représenter photographiquement, avec justesse, la diversité des "mondes romanès". C’est ce que met à jour, au Musée national de l’histoire de l’immigration, l’exposition "Mondes tsiganes, la fabrique des images"*.

Bien sûr, les clichés sur les "Tsiganes" ne sont pas nés avec la photographie : "Dès la fin du Moyen-Âge et le début de l’époque moderne, les Tsiganes sont présentés comme des figures à la fois fascinantes et repoussantes", explique Ilsen About, commissaire de l’exposition et spécialiste de l’histoire des sociétés romani. "À l’époque romantique, l’itinérance incarne le rêve d’une autre vie et nourrit la poésie et le roman", poursuit-il. Le regard est humaniste, mais aussi folklorique : ainsi, chez Victor Hugo, la bohémienne Esméralda est évidemment sensuelle.

Famille de Gitans près de la porte de Vanves André Kertész

À partir des années 1860, photographes amateurs et professionnels vont, à leur tour, être fascinés par les compagnies de chaudronniers venus d’Europe de l’Est et de Russie. Le regard curieux, parfois mis en scène, va rapidement devenir moins bienveillant : "À partir de 1880, l’anthropologie saisit ces populations pour les situer dans 'l'échelle des races'". Des portraits face-profil sont réalisés pour tenter de tirer des généralités physiques.

Les Tsiganes sont assimilés à des éternels étrangers et à des asociaux indésirables. "Les stéréotypes engendrés par la photo vont s’imposer dans la loi", analyse Ilsen About. "Dès des 1895-1900, les Tsiganes deviennent une des cibles du contrôle du territoire par la police".Pour l'État, ils sont une population à surveiller… et à ficher. L’exposition montre ainsi tout un mur de photographies judiciaires (face-profil) tirées des archives du ministère de l'Intérieur et plusieurs carnets anthropométriques instaurés en 1912 pour surveiller les déplacements des "nomades" sur le territoire français. "L’invention d’une catégorie spécifique 'nomade' relève d’une criminalisation de cette population", estime le commissaire de l’exposition.

Photographie judiciaire en plein air d'une famille, réalisée par la police mobile de Dijon vers 1910 Musée Nicéphore Niépce, ville de Chalon-sur-Saône

La presse a sa responsabilité dans la diffusion de stéréotypes sur les Tsiganes, cantonnés à la rubrique faits divers ou aux reportages plein d’exotisme, comme cette mise en scène du photographe de presse André Zucca, illustrant tous les stéréotypes de la Bohémienne lisant les lignes de la main.

Voilà, "le magazine du reportage", consacre sa une aux femmes tsiganes en décembre 1937 Collection particulière. Photo : B. Huet/Tutti-image

Ces photographies sont parfois des jeux de dupes, selon Ilsen About : "On lit dans les lignes de la main, on donne à voir ce que les autres veulent voir. On prête son image aux 'gadjés', ce qui est aussi une façon de se protéger".

Une femme tsigane aux Saintes-Maries-de-la-Mer en 1939 Médiathèque de l'architecture et du patrimoine, donation François Kollar

Parfois ces images sont réutilisées dans les magazines des dizaines d’années plus tard, si ce n’est avec des légendes différentes, contribuant à perpétuer des clichés éculés.

Au-delà de représentations écrasées par les stéréotypes, il y a aussi les images qui manquent. Comme celles de ces 6 500 Tsiganes internés sous Vichy dans une trentaine de camps sur tout le territoire français. Par ailleurs, très peu d’images montrent les Tsiganes français sédentarisés : "Ils n’intéressent pas, alors qu’une grande partie sont sédentarisés, dans le sud de la France notamment".

Photo rare d'un groupe de nomades détenus au camp de Linas-Montlhéry, en région parisienne, entre novembre 1940 et avril 1942 Collection privée. Photo : B. Huet/Tuttiimage

C’est là que la fin de l’exposition prend tout son sens, avec de nombreuses photographies, prises autour du monde, qui n’ont plus la trace d’une construction stéréotypée. L’exposition s’achève sur le travail du photographe Mathieu Pernot : les portraits d’une famille d’Arles, les Gorgan, où chaque membre est révélé dans sa singularité. Une galerie de portraits où figurent aussi des photos personnelles prises par la famille elle-même. Peut-être la voie la plus radicale pour approcher une représentation juste ?

La famille Gorgan à Arles en 1995 Mathieu Pernot

Vanessa Gorgan à Arles en 2015. Mathieu Pernot

*Exposition "Mondes tsiganes, la fabrique des images" au Musée national de l'histoire de l'immigration, Paris (12e). Jusqu'au 26 août 2018.

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