Turquie: candidat prokurde en prison, son parti fait campagne pour lui

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Ankara (AFP)

"Vous êtes Demirtas": sous ce slogan, le parti prokurde turc HDP en appelle à ses militants pour incarner son candidat à la présidentielle, Selahattin Demirtas, incarcéré depuis novembre 2016.

Dans un message écrit transmis aux membres du Parti démocratique des peuples (HDP) vendredi, M. Demirtas appelle chacun à faire campagne en son nom.

"Je vous fais confiance parce que vous êtes ma voix et mon souffle", écrit-il.

Le leader kurde, 45 ans, a été arrêté avec une dizaine d'autres députés du HDP le 4 novembre 2016, dans le cadre des purges lancées après le coup d'Etat manqué du 15 juillet 2016.

Accusé d'appartenance à et de faire de la propagande pour le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation classée "terroriste" par Ankara et ses alliés occidentaux, M. Demirtas risque jusqu'à 142 ans de prison.

Mais cela n'a pas empêché le parti de le désigner comme candidat à la présidence aux élections du 24 juin.

Cet avocat de formation s'était imposé comme un rival sérieux de Recep Tayyip Erdogan en frôlant les 10% lors de la présidentielle de 2014.

Le HDP avait ensuite créé la surprise lors des législatives de juin 2015 en obtenant 80 sièges, privant le Parti de M. Erdogan, l'AKP, de la majorité absolue, avant de perdre 21 députés lors de nouvelles élections convoquées en novembre de la même année.

"Le fait que (Demirtas) soit en prison est illégal et injuste. Nous avons voulu montrer que nous n'acceptons pas cette injustice", explique à l'AFP le coordinateur de sa campagne, Saruhan Oluç.

- "Obstacles" -

Depuis sa cellule dans la prison d'Edirne (nord-ouest) qu'il partage avec un autre élu du HDP, M. Demirtas tweete quasi-quotidiennement par l'intermédiaire de ses avocats, alternant messages politiques, commentaires sur l'actualité et traits d'humour.

"Lorsque je fais des sondages dans ma cellule, je gagne toujours à 100%. Je plaisante :) Une fois, lorsque je me suis agacé et n'ai pas voté pour moi, j'ai obtenu 50% des voix", a-t-il par exemple tweeté.

Pendant ce temps, les deux co-présidents du HDP sillonnent le pays.

"C'est difficile (de faire campagne ainsi), mais l'idée d'échouer ne nous vient pas à l'esprit", assure l'un d'eux, Sezai Temelli, interrogé par l'AFP à bord de son bus de campagne à Ankara.

Plusieurs responsables du HDP affirment que leurs rassemblements sont souvent perturbés, voire empêchés, par les forces publiques.

"Toutes les institutions (...) travaillent actuellement main dans la main pour que le HDP reste sous cette barre (des 10% qui permet d'entrer au parlement, ndlr) et ne puisse pas faire campagne", déplore M. Temelli. "Ils ont recours à tous les obstacles possibles".

Le parti bénéficie d'une couverture limitée aux rares médias d?opposition.

Selon Transparency International Turquie, la télévision publique TRT n'a accordé que 3 secondes de temps d'antenne à M. Demirtas lors de ses principaux journaux télévisés en mai, contre 105 minutes à M. Erdogan.

Le Haut-comité électoral (YSK) a néanmoins autorisé M. Demirtas à enregistrer un message de campagne pour la TRT, comme les autres candidats.

Le HDP prévoit en outre d'organiser une "conférence de presse" sur les réseaux sociaux: les questions publiées seront transmises par ses avocats au candidat qui y répondra par la même voie vendredi.

- "Charnière" -

Le parti a beau se dire confiant, le fait que M. Demirtas soit incarcéré "peut briser la motivation des électeurs du HDP", qui partiraient du principe que la bataille est perdue d'avance, estime Murat Gezici, président de l'institut de sondages Gezici

Selon ses sondages, M. Demirtas obtiendrait 8 à 9% des voix à la présidentielle, et son parti 9,7% aux législatives.

Özer Sencar, PDG de l'institut Metropoll, dont les sondages donnent à M. Demirtas 11,4% des intentions de vote, et 11% au HDP, est d'un autre avis.

"Le fait qu'il soit en prison n'est pas une chose négative", estime-t-il. "Demirtas est le meilleur candidat que pouvait choisir le HDP: jeune, intelligent, avec un bon sens de l'humour, apprécié des Kurdes et pour lequel des Turcs, surtout de gauche, ont de la sympathie".

Un constat appuyé par Dürüst, une électrice du HDP rencontrée lors d'un rassemblement à Ankara: "Nous avons une idéologie, une croyance, un combat à mener. Demirtas peut être en prison, (...) mais ce combat ne s'arrête pas".

"Nous sommes à un moment charnière: c'est soit le HDP, soit notre fin", ajoute-t-elle.