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Turquie: entre Erdogan et son principal opposant, un duel sans merci

© AFP | Des partisans du principal candidat d'opposition à l'élection présidentielle en Turquie, Muharrem Ince, l'acclament à Istanbul, le 16 juin 2018

YALOVA (TURQUIE) (AFP) - 

A une semaine d'élections déterminantes pour l'avenir de leur pays, les Turcs ont les yeux rivés sur le corps-à-corps entre le président Recep Tayyip Erdogan et son principal opposant, Muharrem Ince, un tribun de gauche au verbe tout aussi aiguisé.

Depuis plusieurs semaines, ces deux hommes charismatiques s'invectivent et se répondent par meetings interposés, faisant monter la tension avant le double scrutin présidentiel et législatif anticipé du 24 juin.

Au pouvoir depuis 2003, d'abord comme Premier ministre, puis comme chef de l'Etat, M. Erdogan a toujours compté pour dominer ses rivaux sur ses talents d'orateur, truffant ses discours d'expressions populaires, de références religieuses et de poésie nationaliste.

Mais cette fois, il doit composer avec un adversaire de sa trempe en la personne de M. Ince. Poids lourd du principal parti d'opposition (CHP, social-démocrate), cet ancien professeur de physique est réputé pour son caractère bien trempé et ses formules assassines.

La ville de Yalova (nord-ouest), où M. Ince est né et dont il est aujourd'hui député, a été cette semaine la scène du combat acharné qui oppose les deux hommes avant les élections.

En meeting jeudi dans le fief électoral de son principal adversaire, M. Erdogan a multiplié les salves.

"Môssieur Muharrem (...) en est à son quatrième mandat de député de Yalova. Mais a-t-il apporté quoi que ce soit à cette ville?", a-t-il lancé en rappelant que son gouvernement y avait fait construire une université.

Goûtant peu l'uppercut, M. Ince a répliqué dès le lendemain lors d'un meeting au même endroit: "qu'ai-je apporté à Yalova? Le candidat qui va remporter la présidentielle!"

- "Je suis commandant en chef" -

Si M. Erdogan garde un oeil sur les autres candidats à l'élection présidentielle, comme la "Dame de Fer turque" Meral Aksener et le dirigeant kurde emprisonné Selahattin Demirtas, il concentre ses critiques sur M. Ince.

Ce dernier le lui rend bien en l'attaquant sur tous les fronts: inflation en hausse, presse muselée, indépendance de la justice remise en cause, réfugiés syriens.

M. Ince se fait également un malin plaisir de diffuser lors de ses meetings des vidéos rappelant la coopération passée entre le cercle de M. Erdogan et le prédicateur Fethullah Gülen, aujourd'hui l'"ennemi public numéro 1" d'Ankara qui lui impute notamment la tentative de putsch de 2016.

Face à ces piques, M. Erdogan se pose en chef de guerre et bâtisseur, qualifiant son rival d'"apprenti". "Moi", répète le président turc, "je suis commandant en chef".

"C'est un chef pâtissier", martèle M. Ince depuis que M. Erdogan a promis des distributions gratuites de thé et gâteaux dans les bibliothèques.

Ece, une étudiante venue avec ses amis au meeting de M. Ince à Yalova, est conquise. "Il a de la répartie, il est drôle, c'est pour ça qu'on l'aime", dit-elle.

- Mener le débat -

Avec son style percutant, M. Ince s'est imposé comme l'une des principales révélations de cette campagne et a réveillé l'enthousiasme de la base électorale du CHP que les défaites successives avaient découragée.

L'art de la joute oratoire est "l'un des éléments essentiels qui ont permis (à M. Erdogan) de se maintenir au pouvoir et de remporter presque toutes les élections", souligne Emre Erdogan, professeur de sciences politiques à l'Université Bilgi à Istanbul.

"Tout le monde pensait qu'il n'y avait personne capable de défier Erdogan sur ce terrain. Mais la performance d'Ince a démenti cette idée reçue", explique-t-il à l'AFP.

Habitué à imposer ses sujets et polémiques à l'agenda, M. Erdogan a, de façon inédite, semblé courir après le débat à plusieurs reprises.

Ainsi, il s'est engagé mercredi à lever après les élections l'état d'urgence en vigueur depuis près de deux ans, une annonce survenue après que M. Ince eut déclaré qu'il lèverait cette mesure d'exception sous 48 heures en cas de victoire.

"Moi, je ne suis pas encore président, je ne peux pas mettre fin à l'état d'urgence", a répliqué M. Ince vendredi à Yalova. "Mais toi, Erdogan, pourquoi ne le fais-tu pas dès maintenant?".

© 2018 AFP