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Présidentielle turque : comment l’opposition a déjoué le blackout médiatique

© Capture d'écran YouTube | Dessin animé montrant le candidat du Parti de la félicité Temel Karamollaoglu, tel un Superman, sauvant la Turquie.

Texte par Leela JACINTO

Dernière modification : 22/06/2018

La plupart des médias turcs étant contrôlés par le pouvoir ou les partisans du président Erdogan, l'opposition a été contrainte de trouver des moyens ingénieux, souvent amusants, pour faire entendre sa voix avant les élections du 24 juin.

Lorsque l'image d'un homme rasé de près, vêtu d’un costume noir, apparaît soudain sur l'écran géant devant lequel est massée une foule, l’ambiance devient brusquement électrique. En ce dimanche 17 juin, les participants du meeting de campagne organisé dans la ville de Diyarbakir, dans le sud-est de la Turquie, agitent des drapeaux pourpres et verts du HDP (Parti démocratique des peuples, pro-kurde), en scandant : "Selo ! Selo !", le surnom de Selahattin Demirtas, candidat à la présidentielle du 24 juin.

Sourire en coin, le leader kurde débute son discours préenregistré : "Chers frères et sœurs, les belles personnes de mon pays, je vous salue avec mes sentiments les plus chaleureux, avec amour, ardeur et nostalgie". "Je suis malheureusement obligé de m'adresser à vous depuis la prison de haute sécurité d’Edirne", ajoute-t-il avec un sourire résigné.

Selahattin Demirtas, 45 ans, qui fait partie des six candidats à la présidentielle du 24 juin, mène sa campagne depuis une cellule de prison, où il est enfermé depuis son arrestation, il y a plus d'un an. Celle-ci avait été ordonnée dans le cadre d’une vaste campagne de répression contre l'opposition au président Recep Tayyip Erdogan, après la tentative de coup d'État de juillet 2016.

Ingéniosité en ligne

Cette incarcération n'a pas empêché cet homme politique kurde de s’organiser en s'appuyant principalement sur son compte Twitter, alimenté par ses avocats. Ces derniers postent ses messages, lui transmettent les questions des journalistes étrangers et relaient ses chroniques aux journaux internationaux basés hors des frontières turques.

>>> À voir sur France 24, l'infographie : Qui sont les 6 candidats à la présidentielle ?

Le HDP a fait montre d’ingéniosité pour faire passer le message de son candidat, en utilisant tous les stratagèmes qu’offrent les médias sociaux. Cela passe notamment par la diffusion d’un enregistrement vidéo d’une conversation téléphonique entre Selahattin Demirtas et son épouse, réunie avec des proches dans la maison familiale de Diyarbakir.

Dans un éditorial publié le 20 juin dans le New York Times, le candidat a rejeté la totalité des accusations de terrorisme portées contre lui, en affirmant une fois de plus que son arrestation était motivée par des questions politiques. "Je reste un otage politique", a-t-il écrit.

Celui qui est surnommé "l’Obama kurde" ou "le Mandela kurde " n'est pas le seul candidat à mener une campagne aussi peu orthodoxe, pour des élections présidentielle et législatives, qui pour la première fois, se tiendront le même jour. La plupart des médias turcs étant sous contrôle du pouvoir ou de proches de la famille du président Erdogan, les candidats de l'opposition n’ont pu profité que d’un temps d'antenne très limité pendant toute la campagne.

>>> À voir sur France 24 : En images : les années Erdogan en Turquie

Entre le 14 et le 30 mai, le temps d'antenne dont ont bénéficié le président sortant et son parti l’AKP, s'élève à plus de 67 heures, tandis que le principal parti d'opposition, le CHP (Parti républicain du Peuple), et son candidat, Muharrem Ince, n’ont bénéficié que de six heures. De son côté, selon un décompte de l’ONG Human Rights Watch, Meral Akşener, la candidate d’Iyi Parti (Le Bon Parti), n’a obtenu que 12 minutes, d'autres partis d'opposition encore moins, et rien pour l’HDP de Selahattin Demirtas.

Une semaine exactement avant les élections, Selahattin Demirtas a finalement obtenu un créneau de 10 minutes sur la télévision publique TRT, après que chaque candidat de l'opposition se soit plaint, et ce, à plusieurs reprises, du défaut de couverture médiatique des meetings de campagne.

"Ils en ont fait une histoire. Ince et Aksener ont constamment soulevé cette question, lors de chaque réunion politique, en critiquant les chaînes d'information qui les ignoraient. Ils ont joué la carte de la victimisation - et cela a fonctionné", explique Emre Demir, journaliste turc basé à Paris, du site d’information Kronos et ex-rédacteur en chef de Zaman France.

'Liberté totale sur Internet'

Les candidats de l’opposition ont rapidement compris que le président Erdogan - avec toutes ses faiblesses et ses mesquineries - était une cible particulièrement propice pour la satire. "Après 15 ans de pouvoir de l’AKP, ils ont réalisé que l'humour était la plus grande arme contre Erdogan. Il n'aime pas les dessins animés, il n'aime pas les caricaturistes, il n'aime pas l'humour et l'opposition en est consciente", souligne Emre Demir, interrogé par France 24.

Par exemple, le Bon Parti de Meral Aksener a utilisé les publicités sur le moteur de recherche Google pour contourner le blackout médiatique total organisé par le pouvoir. Pendant un certain temps, les recherches concernant les offres d'hôtels en Turquie ont renvoyé vers une annonce très spéciale, affichée tout en haut des résultats de recherche. Celle-ci avisait malicieusement de la disponibilité de logements dans le gigantesque palais présidentiel aux 1 100 salles de Recep Tayyip Erdogan, à saisir dès le lendemain du scrutin du 24 juin.

En outre, lorsque les internautes tapaient dans Google "VPN", pour Virtual private network (des programmes non autorisés, souvent payants, qui permettent de contourner la cyber-censure et que de nombreux Turcs utilisent) un message ingénieux apparaissait en pop-up, stipulant : "Ne gaspillez pas votre argent, gardez-le, car quand nous serons au pouvoir, vous pourrez profiter d’une liberté totale sur Internet. "

Le chef du CHP (opposition laïque), Kemal Kilicdaroglu, âgé de 71 ans, a quant à lui fait une apparition dans un clip d'animation, publié sur YouTube, le mettant en vedette avec de jeunes turcs. Sur une musique rap très rythmée, il promet d'augmenter la vitesse de téléchargement sur Internet, d'éliminer la censure des émissions de télévisés, d'augmenter le nombre d'effets spéciaux sur Snapchat et le nombre de filtres sur Instagram. Il promet également de bannir la triche dans les jeux vidéo. À la fin du clip cependant, son message est très clair : "Mais d'abord, vous devez voter."

Dans un autre exemple de cette campagne humoristique en ligne, le candidat islamiste Temel Karamollaoglu, minoritaire et anti-Erdogan, a publié une vidéo animée qui est récemment devenue virale, dépassant ainsi toutes les attentes de son mouvement, le Saadet Partisi (Parti de la félicité).

Le clip animé s’ouvre en montrant le président Erdogan au volant d’une voiture rouge estampillée "Turquie", avec en fond sonore sa chanson de campagne, un air auquel les Turcs ne peuvent échapper depuis plus d'une décennie. Alors que le président fonce au volant de la Turquie donc, vers le précipice d’une falaise, Temel Karamollaoglu, âgé de 77 ans, apparaît tel un superhéros ultra-musclé pour bloquer la voiture et la ramener par magie aux années pré-Erdogan, avant que les droits et les libertés ne soient systématiquement attaqués.

Surmonter la peur

Toujours est-il que la satire exige aussi un certain degré de liberté afin qu’elle puisse s'épanouir. Lorsqu’il n’y a pas de liberté d'expression, les figures de l'opposition doivent au moins pouvoir surmonter leur peur pour se permettre de se moquer des autocrates ou des régimes autoritaires.

Ce n'était pas encore le cas l'année dernière, lorsque les Turcs s’étaient rendus aux urnes lors d'un référendum constitutionnel destiné à transformer le système parlementaire du pays en un régime présidentiel voulu par Recep Tayyip Erdogan.

Tandis que le camp du "oui" dominait l’espace avec des affiches géantes de l'homme-fort turc accompagné de l'omniprésente chanson-slogan éponyme "Recep Tayyip Erdogan", diffusée en permanence par les haut-parleurs du pays, les partisans du "non" menaient une campagne morose, et principalement limitée aux poches favorables à l’opposition laïque dans les villes de l’ouest de la Turquie telles qu'Istanbul.

Cependant, cette année, le contraste dans le ton et dans l’audace de la campagne est flagrant. "Il y avait un sentiment de peur pendant la campagne référendaire, et l'opposition était beaucoup plus discrète, prudente, et craintive. Le pays a vécu une tentative de coup d'État, suivie par des purges et l'instauration de l’état d'urgence, rappelle Emre Demir Cette fois-ci, le plus grand changement est venu de candidats comme Ince et Aksener, qui sont beaucoup plus féroces dans leur opposition. Ils n'hésitent pas à qualifier Erdogan de menteur. C'est un grand pas de parler d’Erdogan, de dire publiquement des choses que les gens avaient peur de dire dans leurs propres foyers. Cela a presque créé un sentiment d'euphorie".

#Tamam, assez !

Les scrutins de 2018 sont eux aussi organisés sous le régime de l’état d'urgence, qui n'a pas été levé depuis la tentative de coup d'État de juillet 2016. Mais, ironie du sort, la libération de la parole peut être attribuée, rétrospectivement, à un faux-pas involontaire du président Erdogan.

Lors d'une réunion de l'AKP en début de la campagne, le président turc a proclamé que ses ennemis "n'ont qu'un seul but–: celui de détruire Recep Tayyip Erdogan. Si, un jour, notre nation nous dit ‘assez’, alors nous nous écarterons [du pouvoir]." Pour exprimer son idée, il a utilisé le mot "Tamam", qui peut signifier à la fois "ok" et "assez" en turc.

La réplique des Turcs ordinaires, lassés du pouvoir et de la dérive autocratique de leur président, fut immédiate et électrique. En quelques heures, Twitter a été submergé de messages créatifs accompagnés du hashtag #Tamam. Certains se sont contentés de poster le mot autant de fois (124) que permet la limite de caractères sur Twitter. Les candidats à la présidentielle se sont jetés dans la mêlée, avec Muharrem Ince tweetant, "Vakit tamam", en turc "le temps est écoulé".

De son côté, un groupe de jeunes musiciens a diffusé une chanson écrite par un professeur d'université anonyme, qui avait perdu son emploi dans les purges qui avaient suivi la tentative de coup d'État. Enregistrée dans les rues d'Istanbul, le clip de la chanson met en scène des Turcs de différents âges et sexes, issus de toutes les classes chantant "Sikildik" (nous sommes épuisés), "Usandik" (nous en avons assez), suivi d'un retentissant et enthousiaste "Bitti artik Tamam" (ok, assez maintenant).

Messages de la théière

Peu de Turcs pensent que les scrutins du 24 juin auront raison du président Erdoga, au pouvoir depuis 15 ans.

En juin 2015, alors que son parti avait perdu sa majorité parlementaire et que l'opposition se montrait incapable de former une coalition, Recep Tayyip Erdogan convoqua rapidement un nouveau scrutin, à peine six mois plus tard. Il a ensuite torpillé le processus de paix avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), lancé une campagne militaire dans le sud-est de la Turquie, à majorité kurde, et s'est auto-déclaré comme étant le seul à pouvoir sécuriser le pays. Résultat : l’AKP a remporté les législatives de novembre 2015.

À l’approche du scrutin de dimanche, les derniers sondages d'opinion montrent que le président Erdogan n'atteindrait pas les 50 % de voix nécessaires pour éviter un deuxième tour. Si un tel scénario se confirmait dimanche, le HDP, avec sa solide base de Kurdes turcs - qui constituent environ 20 % de la population totale - est susceptible de jouer un rôle de faiseur de roi.

Les partisans de Selahattin Demirtas soutiennent que le sort du leader du HDP est écrit dans les feuilles de thé. Une analogie qu'ils lient à un puissant symbole associé à leur candidat emprisonné : une théière.

La théière électrique est devenue une star de la campagne électorale, lorsque Selahattin Demirtas a posté un message décrivant la réaction de ses gardiens de prison turcs, peu de temps après qu’il eut autorisé ses avocats à utiliser son compte Twitter l'année dernière.

Craignant que le prisonnier n’ait tweeté depuis sa cellule de prison, les gardes ont lancé une fouille des lieux. "Naturellement, ils n'ont pas trouvé de tweets dans la pièce", a-t-il plaisanté sur le réseau social. Il y avait une théière, mais ils ont fini par conclure qu'elle n'était pas en mesure d'envoyer des tweets."

Alors que ce symbole s'étendait à travers le pays comme une traînée de poudre, deux lycéens ont été arrêtés au début du mois pour avoir peint une théière sur le mur de leur maison d'Istanbul.

Enfermé derrière les barreaux de sa geôle, Selahattin Demirtas a tardé à rebondir sur ce phénomène devenu tendance sur les réseaux sociaux. Mais quand il a finalement tweeté sa réponse, elle est devenue virale, avec plus de 23 000 retweets et 92000 likes en à peine 40 jours. "Il y a eu une complication avec la théière", a écrit le leader kurde. "C'est pourquoi je suis en retard. TAMAM. "

Article adapté de l'anglais par Marc Daou.

Première publication : 22/06/2018

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