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Alan Turing n'était pas vraiment le génie torturé de "The Imitation Game", et son neveu nous explique pourquoi

Dermot Turing, neveu d'Alan Turing et auteur de "Prof: Alan Turing Decoded"
Dermot Turing, neveu d'Alan Turing et auteur de "Prof: Alan Turing Decoded" Alexandre Néracoulis/Mashable FR

Dermot Turing est le neveu d'Alan Turing, ce mathématicien britannique, père intellectuel de l'informatique et cryptologue pour les Alliés durant la Seconde Guerre mondiale. Il nous parle des passages méconnus de la vie de ce génie du XXe siècle.

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Alan Turing est un personnage fascinant. En à peine quarante et un an d'existence, ce génie anglais a marqué le monde des mathématiques, de l'informatique et de l'intelligence artificielle. En 1936, il présente une expérience de pensée qu'on nommera ensuite machine de Turing et qui permettra de donner une définition au concept d'algorithme et de procédure mécanique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il rejoint les services secrets britanniques et réussira à briser les secrets des communications allemandes et de la machine Enigma. Après la guerre, Alan Turing travaillera sur le concept de l'ordinateur à programme enregistré (ACE), le premier ordinateur moderne. Une vie si remplie qu'elle est impossible à résumer en quelques lignes.

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Alan Turing a connu une fin tragique, puisqu'il fut forcé de subir une castration chimique à cause de son homosexualité. Il finira par se suicider, en 1954. Heureusement, l'Histoire a réhabilité ce personnage énigmatique, ce génie au destin brisé. Au travers de films comme "The Imitation Game", sorti au cinéma en 2014, son œuvre est désormais accessible au plus grand nombre. Nous avons eu l'occasion de rencontrer son neveu, Dermot Turing, auteur de la biographie "Prof: Alan Turing Decoded" (The History Press, 2015, non traduit), pour parler de la personnalité, des succès et des périodes les plus méconnues de la vie de ce scientifique visionnaire.

Pourquoi avez-vous décidé de consacrer une biographie et une part de votre vie professionnelle à l’histoire et à l’héritage de votre oncle ?

En 2012, c’était le centenaire de la naissance d’Alan Turing. Il y a soudainement eu beaucoup d’intérêt autour de sa vie et de ses travaux, notamment au travers de rencontres et de conférences. J’ai alors commencé à me poser beaucoup de questions sur lui.

J’y pensais déjà vaguement depuis un certain temps, mais les interrogations sur son enfance, sur les bribes que mon père avait pu me raconter, sur la fin de sa vie et son suicide se multipliaient sans que je n'arrive à obtenir de véritables réponses. Je voulais aussi savoir d’où venaient les idées qu’il avait développées durant sa courte vie.

J’ai lu les biographies existantes sur Alan Turing et elles m’ont apporté certaines réponses. Mais elles ne me semblaient pas toujours justes ou convaincantes et j’ai simplement décidé d’enquêter par moi-même.

Comment expliquez-vous l’intérêt récent pour Alan Turing ? Est-ce lié aux évolutions de l’intelligence artificielle ?

C’est une bonne question que je ne peux pas complètement expliquer. Il y a différents facteurs. Clairement, la sortie du film "The Imitation Game" a fait entrer le nom d’Alan Turing dans de nombreux foyers. Mais même avant ça, il était déjà en train de devenir assez célèbre ! Alors que quand j’étais gamin, personne ne connaissait Alan Turing. Personne.

Il y a quelque chose qui s’est passé entre la fin des années 1980 et le début des années 2000. Et je pense savoir à peu près quoi. Prenez cette histoire folle à propos de la machine Enigma et comment les Britanniques et les Américains, sans oublier les Français et les Polonais, ont réussi à briser son secret. Quand cette histoire a été connue du grand public, elle a changé la manière dont était perçue la Seconde Guerre mondiale. Chacun connaissait le rôle central qu’a joué Alan Turing et les gens se sont demandés qui était cet homme-là. Ils ont alors découvert une histoire de vie excitante et très shakespearienne.

Avant cela, Alan Turing était déjà célèbre auprès de quelques personnes : les informaticiens. Principalement à cause de l’écrit mémorable qu’il a rédigé en 1936, "On Computable Numbers", dans lequel il met en place sa théorie de la calculabilité. Il était aussi connu de quelques-uns pour avoir travaillé sur le premier projet d’ordinateur anglo-américain. Et parce qu’il avait popularisé la notion d’intelligence artificielle. Mais encore une fois, avant les années 2000, on n’entendait pas parler d’intelligence artificielle. Ce n’est devenu une réalité pour les gens que ces dernières années.

Alan Turing est désormais connu pour son rôle dans la Seconde Guerre mondiale. Le grand public connaît moins son œuvre de mathématicien.

Après ses travaux sur les nombres réels calculables et ses premiers travaux sur la machine de Turing, il est allé à l’université de Princeton, aux États-Unis, pour se joindre à d’autres mathématiciens et pionniers de l’informatique. C’est d’ailleurs là qu’il a rencontré John von Neumann. Il a passé deux ans là-bas à approfondir ses travaux.

Mais il y faisait également d’autres choses. À l’époque, il était très intéressé par la manière dont nous pourrions concevoir une machine qui réaliserait des calculs mathématiques très précis. Il s’était construit lui-même une calculatrice mécanique et avait élaboré les plans d’une autre machine pour résoudre des équations bien plus complexes comme la fonction zêta de Riemann. Pour la réaliser, il avait besoin de différentes pièces qui ne lui étaient pas accessibles, alors il a infiltré le laboratoire d’ingénierie avec l'aide d'un ami ingénieur, quand les employés étaient absents, pour récupérer ce dont il avait besoin.  

Cette période montre un peu la personnalité d’Alan Turing. Son œuvre est fondée sur la théorie, mais il était intéressé, avait envie de mettre les mains dans la partie pratique des choses. Même s’il n’était pas très doué pour ça, il aimait avoir les mains dans les choses métalliques et les objets.

Son article "On Computable Numbers" est considéré comme un fondement de l’informatique. Comment l’idée qu’une machine qui puisse "penser" par elle-même lui est-elle venue ?

Sa réflexion sur les machines et la pensée est venue plus tard dans la phase de développement de l’informatique. Réfléchissez à quels étaient les modèles de pensée en 1945, quand un homme développait quelque chose que les journaux nommaient The Electronic Brain, une machine qui pouvait être reprogrammée et réaliser des calculs mathématiques. C’était une idée assez angoissante. Les gens l’appelaient "Le Cerveau" et discutaient déjà du fait qu’une machine puisse penser ou non.

Réfléchissez à quels étaient les modèles de pensée en 1945, quand quelqu’un développait une chose que les journaux nommaient The Electronic Brain

Alan Turing essayait de trouver une manière de faire en sorte que la machine puisse apprendre par elle-même. Je pense que le fait de partir de cette idée d’un appareil programmable et finalement assez simple, en 1936, et d’aller vers une réalité ingénierique – quelque chose qui devient un ordinateur – était déjà un changement phénoménal. Certaines personnes commençaient déjà à se questionner sur le futur des ordinateurs et des machines et comment ils pourraient remplacer les humains. Peu après, c’est aussi la naissance de l’idée d’intelligence artificielle. Une période passionnante.

Vous avez eu accès à ses correspondances et ses carnets de notes. Pourriez-vous nous en dire plus sur sa personnalité et comment il percevait le monde qui l’entourait ?

Il n’a pas laissé tant de documents personnels. C’est assez difficile de dresser un portrait précis à partir de ça. Il a écrit à certains de ses amis et à sa mère, en particulier, qui était donc ma grand-mère. Elle a conservé une grande partie de cette correspondance, mais seulement les extraits montrant son fils sous un jour favorable ! (Rires). En réalité, les meilleures informations que j’ai pu obtenir viennent de conversations directes avec des personnes qui l’ont côtoyé.

Dans le film sur la vie d’Alan Turing, on voit notamment Benedict Cumberbatch jouer un personnage assez difficile, étrange, qui ne sait pas se comporter avec d’autres personnes et qui préfère travailler seul. Je pense que ce n’est pas vraiment représentatif de sa personnalité, que c’est exagéré. Les personnes qui ont vécu à ses côtés m’ont dit qu’il était totalement capable d’avoir une conversation ou d’expliquer ses sujets de recherche aux autres. Même si ceux-ci n’étaient pas toujours en mesure de comprendre ce dont il parlait ! Alan Turing n’était pas quelqu’un d’asocial. Le portrait qu’on en a fait est assez dur et je pense que le personnage était bien plus abordable.

Quelles sont les principales idées fausses que ce film et les autres fictions entourant Alan Turing ont propagé et que vous vouliez dissiper avec votre biographie ?

Est-ce que vous avez encore quelques heures devant vous pour parler de ça ? (Rires). On pourrait passer quatre heures sur le sujet. "The Imitation Game" est un très bon film et un super divertissement. Mais il diffuse notamment une idée fausse autour du problème de la machine Enigma, dont le code aurait été brisé par une seule personne après de longues années de labeur. Comme un homme qui aurait eu une véritable vision que personne d’autre ne partageait.

Et ce n’est pas juste du tout. Le design de la "Bombe", le surnom de l’instrument utilisé afin de casser les codes, a été le résultat d’un long travail de cryptologues polonais avant que leur pays soit envahi. Du côté britannique, Alan Turing n’était pas seul non plus, il y avait une équipe autour de lui. Sa propre conception de la Bombe était bonne en théorie, mais elle n'a pas fonctionné d'emblée. Il a fallu qu’un autre mathématicien améliore ce modèle et son efficience.

La création de la Bombe fut une affaire internationale, une affaire d'équipe et une affaire rapide. Ce n'était pas le projet d'un savant qui travaillait seul de son côté ! Mais évidemment, ça n'aurait pas fait un aussi bon film.

Il y a de nombreuses autres erreurs. Je pourrais citer la manière dont on envisage souvent la façon dont il a eu ses idées, comme s'il s'agissait d'une sorte d'illumination venant de l'espace. C'est évidemment faux. Toutes ses grandes réussites – l'idée de la machine de Turing, la Bombe pour Enigma, le développement de la science informatique ou son article sur les fondements chimiques de la morphogenèse – sont des travaux qui ont été influencés par les personnes qui l'entouraient et avec qui il travaillait au quotidien. Son nom est resté associé à ces idées et ce furent de grandes idées ! Des idées qui ont apporté de nouvelles visions. Mais elles ne sont venues qu'après des débats, des commentaires ou des relectures de ses pairs.

Avez-vous des connaissances particulières sur sa vie à Bletchley Park, où il travaillait au décryptage des communications allemandes durant la Seconde Guerre mondiale ?

C'est quelque chose de très intéressant parce qu'il reste une zone d'ombre dans la vie d'Alan Turing. Après avoir réalisé son travail sur Enigma, en 1942, il fut envoyé travailler avec les Américains durant trois mois sur des problèmes de cryptologie et de conception de machines. Il revient ensuite au Royaume-Uni, mais il ne vit apparemment plus à Bletchley Park. De 1943 à 1945, il est en Angleterre et travaille toujours pour l'armée, mais on ne sait pas vraiment sur quoi. Nous savons qu'il a collaboré à des travaux sur la manière d'encrypter des appels téléphoniques. Mais c'est apparemment un problème sur lequel il ne s'est penché que rapidement. Alors que fait-il ? Il ne faisait pas les mots croisés, très clairement. Il est dans un endroit secret et travaille sur un projet précis. Je ne pense pas que ce soit cette histoire d'appels téléphoniques, mais quelque chose de plus gros. C'est un mystère !

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