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Dmitriev et Titiev, dissidents russes oubliés pour cause de Mondial

Yuri Dmitriev lors de son acquittement le 5 avril 2018 à la cour de justice de Petrozavodsk, dans le nord-ouest de la Russie.
Yuri Dmitriev lors de son acquittement le 5 avril 2018 à la cour de justice de Petrozavodsk, dans le nord-ouest de la Russie. Olga Maltseva, AFP

Deux activistes russes, Yuri Dmitriev et Oïoub Titiev, sont poursuivis par la justice dans des dossiers "montés de toutes pièces", selon l'ONG Memorial. Cette dernière s’alarme des timides pressions politiques européennes, à l’heure du mondial.

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Amnesty International s’inquiète d’une "nouvelle vague d’oppressions" contre des militants des droits de l’Homme en Russie, au moment où le monde entier regarde le mondial de football sans se soucier de ses dissidents. Avant le coup d'envoi du championnat du ballon rond, des personnalités, comme l'écrivain américain Stephen King ou l'ex-ministre française de la Justice Christiane Taubira, ont bien appelé à la libération du cinéaste ukrainien Oleg Sentsov, qui purge une peine de 20 ans dans une prison du Grand Nord russe, et a entamé une grève de la faim le 14 mai.

Autre appel resté sans effet : le Parlement européen, faisant écho à l'ONG Human Rights Watch (HRW), a exigé la libération du responsable du centre des droits de l'Homme Memorial, en Tchétchénie, Oïoub Titiev, accusé d’avoir caché de la drogue dans sa voiture. Ces pressions internationales ont été vaines.

Depuis le 27 juin, c’est une autre figure emblématique de Memorial qui se retrouve de nouveau derrière les barreaux, un historien qui a consacré sa vie à mettre au jour des charniers de l’époque soviétique : Yuri Dmitriev. Le 3 juillet, le parquet a prolongé sa détention provisoire et l’a inculpé pour agression sexuelle sur mineur.

"En 2014, il y avait eu plusieurs prisonniers politiques libérés avant les Jeux olympiques de Sotchi, sous la pression internationale", rappelle Alexander Cherkasov, président de Memorial, principale organisation des droits de l’Homme en Russie fondée en 1989, du temps de la Perestroïka, par le dissident Andreï Sakharov. "Pour cette Coupe du monde, il n’y a rien eu, peu d’intérêt international ou de pressions. Les autorités russes ont compris qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent et que l’Europe sera muette", estime-t-il dans un entretien au téléphone.

"Quoi de plus humiliant, de plus honteux ?"

L’affaire Dmitriev est donc reprise en main par la justice russe, après un premier acquittement trois mois plus tôt. Accusé dans un premier temps d'avoir réalisé des images "pornographiques" de sa fille adoptive, ce qu'il a toujours démenti, l'historien Yuri Dmitriev avait passé un an en détention provisoire puis avait été libéré sous contrôle judiciaire en janvier 2018. Début avril, Iouri Dmitriev avait été formellement acquitté des accusations de pédopornographie. Il avait cependant été reconnu coupable de détention illégale d'armes et condamné à deux ans et demi de contrôle judiciaire. À sa sortie de prison, l’historien avait simplement commenté : "J’ai vécu dans la même cellule que des prisonniers de la Grande Terreur en 1937-1938."

Mais le parquet a rouvert le dossier fin juin et procédé à son arrestation, en se fondant sur de nouveaux témoignages de la grand-mère de sa fille adoptive, qui accuse l’homme d’agression sexuelle sur l'adolescente. D’après les proches de Dmitriev, ces aveux ont été obtenus par l’intermédiaire d’un psychologue mandaté par la justice.

"Cette nouvelle affaire est inventée de toutes pièces pour sauver la première", a affirmé l’avocat de Yuri Dmitriev, Me Anoufriev à l'AFP, ajoutant que son client rejetait ces accusations comme des "mensonges". Tanya Lokshina, responsable du bureau moscovite de Human Rights Watch, y voit aussi un acharnement de la justice. "Dans plus de 99 % des cas, une procédure judiciaire aboutit à un jugement. Les acquittements, tels que celui obtenu par Dmitriev en avril, sont rarissimes", note-t-elle dans une interview à France 24. "Pourquoi rouvrir le dossier à tout prix ?"

Pour Tanya Lokshina, l’innocence de Yuri Dmitiev ne fait pas de doute, et les raisons de son emprisonnement seraient liées à son activisme. "Les autorités essaient de discréditer ce défenseur des droits de l’Homme. Quoi de plus humiliant, de plus honteux, que de s’en prendre sexuellement à un enfant ? Son crédit dans la société en prend un coup", analyse la responsable de HRW à Moscou.

"Agents étrangers"

L’affaire ne serait effectivement que d’ordre privée, si Yuri Dmitriev n’était pas un activiste et historien capable de déranger les autorités. Il a consacré sa vie à exhumer des charniers de l’époque soviétique, découverts dans la région de Carélie, au nord de Saint-Pétersbourg. Pendant près de 30 ans, il a dressé la liste de 40 000 noms de personnes exécutées et déportées dans cette région frontalière de la Finlande, pendant la terreur stalinienne. Il est à l'origine de la découverte de l'un des plus grands charniers de la région, à Sandarmokh, où ont été fusillées environ 9 000 personnes. Yuri Dmitriev s’est consacré à la reconnaissance de ces morts sans sépulture. Son travail dénote avec la volonté du Kremlin de réhabiliter l’époque stalinienne et d’écarter toute critique historique. "Cette activité est indésirable dans la Russie actuelle", commente sobrement Alexander Cherkasov, dans une interview téléphonique à France 24.

"Le procès Dmitriev, c’est un maillon dans la chaîne des attaques contre la société civile et contre Memorial", poursuit le président de Memorial, qui s’alarme de l’existence de dizaines de prisonniers politiques comme au temps soviétique. Il cite comme autre "dossier fabriqué de toutes pièces", le cas Oïoub Titiev. "Le cas Titiev est aussi préoccupant que celui de Dmitriev, prévient Alexander Cherkasov. Si Titiev est condamné, la Tchétchénie deviendra un trou noir, aucune information sur les droits de l’Homme n’arrivera à la connaissance du monde".

Ce n’est pas la première fois que le Kremlin cherche à intimider l’organisation Memorial. Depuis 2016, l’ONG est classée parmi les "agents étrangers", c’est-à-dire recevant des fonds internationaux, en application d’une loi datant de 2012. Dans cette liste figure aussi Transparency International, qui lutte contre la corruption, et plusieurs organisations, qui luttent pour les droits humains en Oural ou en Tchétchénie, les droits sociaux, défendent la cause LGBT ou alertent sur l’état environnemental.

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