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La réalité virtuelle, une nouvelle terre d'exploration pour l'art contemporain

© ECAL/Mélanie Courtinat | L'artiste Mélanie Courtinat et son œuvre en réalité virtuelle "I Never Promised You A Garden".

Texte par Louise WESSBECHER

Dernière modification : 20/07/2018

Après le gaming et le cinéma, la réalité virtuelle investit doucement mais sûrement un nouveau genre, la création artistique, dans lequel des artistes expérimentent plus que jamais son potentiel immersif.

Installé au frais dans le couvent Saint-Césaire à Arles, le VR Festival côtoie les Rencontres de la Photographie jusqu’au 26 août 2018. Une vingtaine d’expériences en réalité virtuelle, pour la plupart inédites en France, y sont présentées dans les catégories "fiction", "documentaire", "création" et "jeune public", d’une immersion "Dans la peau de Thomas Pesquet" à l’histoire ludique aux décors entièrement dessinées à la main de "Recall".

VOIR AUSSI : Et si la réalité virtuelle n’avait du sens que dans le documentaire ?

Et pour cette 3e édition, c’est l’œuvre "Treehugger: Wawona" du collectif d’art numérique Marshmallow Laser Feast qui a tapé dans l’œil et dans le cœur du jury, qui lui a décerné le prix du meilleur film VR. L’occasion parfaite pour nous intéresser plus particulièrement à l’incursion de la réalité virtuelle dans la création artistique, où cette technologie repousse – peut-être plus qu’ailleurs – le champ des possibles.

Au-delà de la numérisation d'œuvres en 3D

"Loin des sensations gratuites des montagnes russes ou des zombies, il existe une autre réalité virtuelle qui réenchante nos perspectives et génère de la poésie", écrivent Benoît Baume, cofondateur du VR Arles Festival, et Fabien Siouffi alias Fabbula, ancien producteur de jeux vidéo passionné de réalité virtuelle et curateur du festival, en édito d’un hors-série du magazine Fisheye qui propose un panorama de la création artistique contemporaine en VR. C’est grâce à eux que huit œuvres d’art en réalité virtuelle ont rejoint la sélection du VR Arles Festival 2018 que les visiteurs pourront découvrir tout l’été.

Car plus loin que les numérisations en 3D de tableaux, de sculptures ou même de musées que propose notamment le lab Arts & Culture de Google, des artistes expérimentent depuis une poignée d’années la réalité virtuelle comme un médium à part entière pour exprimer leur créativité. Lors de notre passage à Arles, casque de VR sur les yeux, on a ainsi découvert le jardin magique et coloré "I Never Promise You A Garden" de l’artiste parisienne Mélanie Courtinat dans lequel on peut faire fleurir ou mourir les plantes d’un simple geste de la main ; l’œuvre en noir et blanc "DCT: Siphoning" de Rosa Menkan où l’auteure joue avec le bruit numérique des images, comprenez "le glicht, la compression et les interférences, en fait la matière même des images", nous explique Fabbula ; ou encore les installations "Treehugger: Wawona" et "In The Eyes of The Animal" du collectif londonien Marshmallow Laser Feast qui nous plongent respectivement dans "la peau" de gouttes d’eau remontant le tronc d’un séquoia géant ou de petits insectes survolant un marais dans une clairière.

"La VR repousse complètement les limites de notre perception"

 

"On n’en est encore qu’aux balbutiements, mais le potentiel de ce nouveau média est énorme", s’enthousiasme Barnaby Steel, cofondateur du collectif d’art numérique Marshmallow Laser Feast basé à Londres. "La VR repousse complètement les limites de notre perception, elle permet de s’évader et de transmettre aux gens des sens qu’on n’a pas en tant qu’humains" comme par exemple le champ de vision réduit d’une libellule. Habitué des expériences en VR, le collectif s’intéresse plus particulièrement à notre rapport à la nature, et collabore pour cela régulièrement avec des scientifiques. "Peut-être qu’un jour, les productions en réalité virtuelle auront le même impact positif que des documentaires comme 'Blue Blanet' ou 'Planet Earth'", espère Barnaby Steel.

Dans une autre galerie d’Arles, Julien Creuzet expose lui sa toute première création en réalité virtuelle. Imaginée par l’artiste de 32 ans sur une invitation du Palais de Tokyo, "Maïs Chaud Marlboro" retrace le chemin du maïs, des cultures ancestrales de la plante au Mexique aux vendeurs à la sauvette d’épis de maïs grillés à la sortie du métro de Barbès. S’il apprécie le fait que la VR offre "la possibilité de partager un espace mental", il n’était pas question pour lui de proposer un simple casque dans une pièce blanche aux visiteurs. "Il faut intégrer la réalité virtuelle dans un tout", insiste Julien Creuzet qui a imaginé un décor physique et auditif pour son œuvre. "C’était notamment important pour moi de protéger les corps par une sculpture, parce qu’ils deviennent vulnérables avec un casque de VR." En tout, il aura fallu trois mois et une quinzaine de personnes pour réaliser "Maïs Chaud Marlboro". Alors si créer en réalité virtuelle s’avère plus coûteux, le trentenaire ne s’interdit pas de retenter l’expérience, "mais que lorsque cela fait sens dans un projet".

Hors du VR Arles Festival, où sont exposées toutes ces œuvres ? Hé bien notamment dans un musée… en réalité virtuelle lui aussi. En 2013, Alfredo Salazar-Caro et William Robertson, deux jeunes artistes mexicain et américain, se rencontrent à Chicago et ont l’idée de concevoir DiMoDa, Digital Museum of Digital Art, pour exposer virtuellement les œuvres numériques d’artistes à travers le monde. "Les possibilités de la VR sont immenses, alors on ne veut pas de choses faites avec Tilt Brush où toutes les œuvres se ressemblent", raconte Alfredo Salazar-Caro. Ces deux génies de la création artistique en réalité virtuelle se sont donnés l’objectif "d’accompagner les artistes pour qu’ils réussissent à faire ce qu’ils imaginent", peu importe s’ils n’en ont pas (encore) les compétences techniques.

Le musée virtuel DiMoDa se pérennise

Depuis le mois de mai 2018, l’exposition 3.0 "New Talismans", disponible gratuitement en ligne (à condition d’être équipé d’un casque de réalité virtuelle bien sûr), met à l’honneur le travail de sept artistes parmi lesquels l’Américain Rindon Johnson ou l’Iranienne Morehshin Allahyari – à qui l’on doit les modélisations en 3D d’artefacts détruits par le groupe État islamique. Et les créateurs de DiMoDa travaillent déjà sur les quatrième et cinquième éditions avec leurs commissaires d’exposition.

Les deux hommes en sont convaincus : plus la technologie avancera, plus l’utilisation de la réalité virtuelle se démocratisera. "Aujourd’hui en fait, on est au niveau de ce qu’étaient les premiers téléphones portables immenses avec antenne pour la téléphonie mobile", compare avec humour William Roberston. À l’avenir, ils imaginent notamment intégrer de la réalité augmentée et proposer "des expériences à plusieurs pour pouvoir visiter DiMoDa avec des amis" – même si pour William, le côté individuel du casque de VR apporte la même satisfaction que lorsqu’on visite un musée en dehors des heures d’ouverture, au calme sans la foule des grands jours.

La VR pousse la porte des institutions

Et lorsqu’on n’a pas de casque de réalité virtuelle à la maison, on fait comment ? En 2013, Kelani Nichole, pionnière des arts nouveaux médias, a ouvert la galerie Transfer à Brooklyn pour exposer le travail de ces artistes. "Le marché est encore embryonnaire pour ce genre d’œuvres. Et les jeunes artistes restent toujours peu soutenus. Mais l’intérêt et le désir de comprendre le phénomène VR sont palpables à New York", raconte-t-elle dans les colonnes du hors-série du magazine Fisheye, elle qui reçoit parfois la visite des curateurs du Whitney Museum of American Art, du Museum of Moving Image ou même du célèbre MoMa.

"Il est encore prématuré de parler d’une scène parisienne de la VR artistique"

 

En Europe, c’est en Allemagne que le mouvement semble prendre de la place. En 2013 aussi, Wolf Lieser a fondé la galerie DAM, Digital Art Museum, à Berlin, où il expose des œuvres en VR en permanence. Et certaines galeries de Cologne et Stuttgart s’aventurent parfois aussi vers ce médium. "Pour Wolf Lieser, l’attention pour la VR s’est détournée du seul aspect technologique pour se porter sur 'de sérieuses expériences artistiques'", rapporte Fabbula.

Quid de la France ? "Il est encore prématuré de parler d’une scène parisienne de la VR artistique", concède Fabbula. Pourtant cela pourrait peut-être bientôt changer. Après avoir accueilli au cours de l’été 2017 une première œuvre en réalité virtuelle – "L’Oiseleuse", de l’artiste sud-coréenne Hayoun Kwon – le Palais de Tokyo, dirigé par Jean de Loisy, envisage d’ouvrir "un lieu dédié aux œuvres immersives à l’intérieur du musée" pour le début 2019, glisse Fabbula. Deux ou trois œuvres devraient y être exposées chaque année.

VOIR AUSSI : Baobab Studios et ses petites bêtes en réalité virtuelle qui montent, qui montent

Si jusqu’à présent les créations artistiques en réalité virtuelle étaient cantonnées à des festivals ou des galeries dédiées, l’ouverture d’une salle permanente consacrée à la VR au sein du musée d’art moderne parisien pourrait marquer une vraie pierre angulaire dans l’histoire de ce courant. D’ailleurs tous les artistes avec lesquels on a échangé sont convaincus de l’importance d’exposer leur art en réalité virtuelle au milieu d’autres œuvres plus "traditionnelles". "Bien sûr que cela peut sembler bizarre pour certains de comparer une œuvre en VR à une sculpture de Rodin ou un tableau de Picasso, mais c’est aussi de l’art profond voire plus pertinent et d’actualité", soutient Alfredo Salazar-Caro.

"Il ne faut pas compartimenter les arts"

 

Le discours est d’autant plus engagé pour Julien Creuzet, défenseur d’un art transdisciplinaire, qui insiste pour "ne pas compartimenter les arts" : "Regardez ce qu’il s’est passé avec les œuvres du colonialisme par exemple, on a déjà fait du mal à beaucoup de choses en voulant les comparer. Je pense qu’il est essentiel que l’art entre en dialogue avec des choses d’un autre temps."

L'enjeu de la conservation des œuvres immatérielles

Reste alors à se poser la question de la conservation de ces œuvres immatérielles qu’on ne peut pas ranger sous cloche dans les sous-sols d’un bâtiment poussiéreux. À New York, Kelani Nichole collabore notamment "avec Small Data Industries, un studio spécialisé dans la conservation de nouveaux médias (…) et The Current, un musée d’un nouveau genre qui travaille sur la conservation des formes les plus difficiles : les logiciels, les œuvres open source et gratuite, la VR…" Également conscients de l’importance de ce sujet, les créateurs de DiMoDa prennent à cœur leur rôle de "collectionneur de l’art en réalité virtuelle" : depuis le lancement de ce musée en ligne, toutes les expositions sont gardées et disponibles pour tous en téléchargement gratuit.

"Dans l’idéal, on aimerait que ce soit disponible pour tous, partout, et pas juste sur un serveur unique. Mais il va falloir qu’on se pose pour en parler avec les artistes aussi", nous expliquent Alfredo Salazar-Caro et William Robertson. Trois ans après la mise en ligne de sa première exposition, DiMoDa doit maintenant réussir à trouver son modèle économique, pour financer son avenir et pouvoir rémunérer les artistes. Outre les dons et les subventions, ils envisagent peut-être de rendre payante une partie de l’expérience.

À Brooklyn, Kelani Nichole avoue que la galerie Transfer est loin d’être une source de revenus. "C’est tout le contraire même ! Mais j’ai décidé très tôt de considérer mon investissement comme une forme de mécénat en faveur de ces nouvelles formes d’art. Je soutiens de nouveaux talents (…) Après, on espère qu’ils progresseront et entreront dans les collections d’institutions." L’ouverture prochaine d’une salle permanente consacrée à la VR au Palais de Tokyo est le preuve que cela est en bonne voie. Et qui sait, peut-être que la création artistique finira même pas s’imposer comme la meilleure exploitation du potentiel immersif infini de la réalité virtuelle.

Quelque chose à ajouter ? Dites-le en commentaire.

BONUS : La préservation du patrimoine de l'humanité passe aussi par sa numérisation en 3D

 

Première publication : 20/07/2018