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Steve Bannon, futur grand ordonnateur des partis d’extrême droite européens ?

© Philippe Huguen, AFP | Steve Bannon et Marine Le Pen s'étaient exprimés devant la presse le 10 mars 2018 lors de la convention du parti à Lille.

Texte par Khatya CHHOR

Dernière modification : 16/08/2018

Avec The Movement, l'ancien conseiller de Donald Trump, Steve Bannon, espère unir les différents partis d’extrême droite européens en vue des élections de mai 2019. Mais ceux-ci auront peut-être plus de chances sans lui.

"Nationalistes de tous les pays, unissez-vous !" Tel est l'appel lancé par l'ancien conseiller stratégique de Donald Trump à la Maison Blanche, Steve Bannon. Cette figure de l'extrême droite américaine a repris en main, fin juillet, The Movement, une organisation politique visant à unir les partis nationalistes et populistes de droite en Europe, en vue d'une démonstration de force électorale lors des Européennes de mai 2019.

S'appuyant sur les récents succès de plusieurs partis d'extrême droite lors d'élections nationales, Steve Bannon souhaite mettre sur pied un centre d’opération à Bruxelles, afin de tenter de révolutionner l'ordre politique qui prévaut depuis la Seconde Guerre mondiale.

Ces derniers mois, l'ancienne éminence grise de Donald Trump a multiplié les contacts avec les groupes d'extrême droite en Europe. Il s'est entretenu, entre autres, avec la Française Marine Le Pen du Rassemblement national (ex-Front national), le Britannique Nigel Farage, pro-Brexit et ancien leader du parti Ukip, l'Allemande Alice Weidel du parti anti-migrants AfD ou encore le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, souvent cité en exemple pour ses positions nationalistes.

Lutter contre "le parti de Davos"

"Nous pensons fermement qu'il existe un mouvement mondial du Tea Party", déclarait en 2014, Steve Bannon, en référence au mouvement contestataire et réactionnaire qui agite les États-Unis depuis 2008. "Je pense que l'on voit aujourd'hui une réaction mondiale contre les gouvernements centralisés, qu'ils soient à Pékin, à Washington ou à Bruxelles."

"L'élément central qui unit cette contestation est un mouvement de centre droit de la vraie classe moyenne, ces hommes et femmes qui travaillent et qui en ont assez de la dictature de ce que nous appelons 'le parti de Davos'", analyse-t-il, en référence à la ville suisse où se réunissent chaque année les dirigeants politiques et économiques pour le Forum économique mondial.

Steve Bannon pense que la droite européenne a jusqu'ici souffert d'un manque de compétences et de fonds. Dans le Daily Beast, il explique que "The Movement" a pour vocation d'offrir des conseils en matière de stratégie, de sondages, d'activation de réseaux et de récoltes de données aux partis d'extrême droite du Vieux Continent.

"L'échéance de mai est extrêmement importante," affirme Steve Bannon. "Il s'agira de la première confrontation à l'échelle d'un continent entre le populisme et le 'parti de Davos'. Ce moment est capital pour l'Europe."

L'ancien patron du site ultra-conservateur américain Breitbart News espère que le bloc populiste réunira un tiers des députés du Parlement européen. Nigel Farage et Marine Le Pen deviendraient alors les fers de lance de la création d’un groupe parlementaire qui, dans la vision de Bannon, serait capable d'unir les partis d'Europe de l'Ouest avec ceux de l'Est, tels que ceux de la Hongrie ou de la Pologne. Un tel bloc serait alors en mesure de peser sur la vie parlementaire et surtout influencer les institutions européennes et le choix de leurs leaders.

Steve Bannon a déclaré que son organisation avait pour ambition de contrebalancer l'impact des fondations Open Society de George Soros. Ces dernières années, le milliardaire juif et bête noire de l'extrême droite a ainsi injecté 18 milliards pour promouvoir la démocratie outre-Atlantique.

"L'Histoire est de notre côté"

Pour cela, Steve Bannon cultive sa proximité avec les Le Pen. Il a invité la nièce, Marion Maréchal, à s'exprimer lors du sommet annuel de la Conservative Political Action Conference (CPAC), le grand raout annuel des conservateurs américains.

En retour, l'ancien conseiller de Trump a été invité à discourir lors de la convention du Rassemblement national (alors toujours nommé FN) en mars 2018 où il s'est fendu d'un message d'unité des nationalismes et populismes : "Ce que j'ai appris [en visitant l'Europe], c'est que vous faites partie d'un mouvement mondial, un mouvement, plus grand que la France, que l'Italie, que la Hongrie, que tout le monde", a-t-il déclaré devant les fidèles du parti des Le Pen. "L'Histoire est de notre côté. La vague de l'Histoire est avec nous et nous portera jusqu'à la victoire, victoire après victoire."

Il a exhorté la foule présente à continuer à se battre contre les médias et l'élite mondiale : "Laissez-les vous appeler racistes, laissez-les vous appeler xénophobes, laissez-les vous appeler anti-immigration. Portez cela comme un badge d'honneur. Car chaque jour qui passe, nous sommes plus forts et eux plus faibles."

>> À lire aussi : Steve Bannon aux adhérents du FN : "L’Histoire est du côté des populistes"

La convention de Lille a marqué un tournant pour Steve Bannon. Au Daily Beast, il confie cette anecdote. Il ne savait pas sur quoi devait porter son discours. Interrogeant Marine Le Pen, celle-ci lui aurait répondu : "Tout ce que vous devez dire, c'est 'nous ne sommes pas seuls'".

C'est à ce moment-là qu'il a réalisé que les mouvements nationalistes ne mettaient pas en commun leurs idées et leurs ressources avec leurs camarades du reste du continent.

L'émergence d'un nouvel ordre politique en Europe

L'ancien conseiller à la Maison Blanche est convaincu que l'Europe est à un tournant de son histoire. Après plus de soixante-dix ans d'intégration européenne, il estime que l'ordre politique issu de la Seconde Guerre mondiale perd finalement du terrain face aux mouvements nationalistes.

"Les mouvements populistes de droite vont gagner. Ils vont gouverner", clame Steve Bannon dans le Daily Beast. "Désormais, c'est l'État-nation qui prévaudra, chacun avec sa propre identité et ses propres frontières."

Steve Bannon est confiant : grâce à son expertise et à leur union, les groupes nationalistes peuvent devenir très rapidement une force majeure en Europe : "Ce sera instantané, comme si on appuyait sur un interrupteur", affirme-t-il.

L'international nationaliste

"The Movement" emploie pour le moment dix personnes à Bruxelles et Bannon a d'ores et déjà annoncé qu'il répartirait de manière égale son temps entre ses projets américains et européens. Mais en dépit de son optimisme quant aux futurs résultats de son organisation, il n'a aucune expertise des campagnes politiques en Europe. Son expérience américaine pourrait se heurter aux réalités européennes et aux différences politiques, culturelles et historiques entre les deux continents.

Le docteur Paul Jackson, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Northampton et spécialiste de l'extrême droite britannique et européenne, doute de la capacité de l'ancien patron de Breitbart à unir les extrêmes droites du Vieux Continent.

"Son approche très américaine des problèmes ne lui garantit pas d'être adopté par des groupes européens qui défendent leur indépendance et le respect de l'identité nationale."

De fait, la vision de Steve Bannon est profondément paradoxale : comment des groupes européens critiques d'une UE qui outrepasse, selon eux, les intérêts nationaux pourraient se rassembler au sein d'une autre organisation multilatérale, même si celle-ci encourage le nationalisme ?

Pour le porte-parole du Rassemblement national, Jérôme Rivière, la réponse est tout simplement : "Impossible". "Nous rejetons l'idée de toute entité supranationale et nous ne participerons pas à la création de Bannon", affirmait Jérôme Rivière dans Politico en juillet. "Steve Bannon est américain et n'a pas sa place dans un parti européen", a-t-il encore asséné, tout en reconnaissant avoir parlé avec ce dernier de la façon dont il pourrait aider l'extrême droite européenne.

Selon Alexander Clarkson, professeur d'études européennes au King's College de Londres, interrogé par la BBC, Steve Bannon sous-estime probablement l'anti-américanisme des partis qu'il tente de fédérer.

"Si ces partis venaient à se montrer trop proches de Trump, alors l'anti-américanisme rampant pourrait remonter très vite à la surface, particulièrement en France", explique-t-il. "C'est pourquoi la plupart de ces groupes pensent que s'associer à Bannon est risqué."

La désunion chronique de la droite

En dépit des dires de Bannon, l'union des droites nationalistes est depuis longtemps un vœu pieux. Comme le souligne le docteur Paul Jackson, "l'histoire des mouvements d'extrême droite est pleine de tentatives de mise en place de réseaux internationaux et de leurs échecs."

"Ces rassemblements fonctionnent tant qu'on s'en tient au général. Mais quand on en arrive aux détails, comme les différends frontaliers ou les blessures mémorielles liés à des conflits, la discorde remonte à la surface", explique l'universitaire. "Il y a toujours une tension entre le fait de travailler ensemble à une unité et celui de faire avancer des agendas nationaux."

Pour Angelos Chrysogelos, un expert du programme européen du think tank de Chatham House, Bannon sous-estime également la diversité de points de vue en matière d'économie. "Beaucoup des thèmes du trumpisme - bannonisme s'adaptent difficilement en Europe", explique-t-il à France 24 dans un email. "Par exemple, son obsession pour le commerce et le dumping économique de la Chine peuvent entrer en résonnance avec l'opinion publique en France et plus globalement en Europe de l'Ouest. Cependant, il sera difficilement compréhensible à l'Est, où les investissements chinois sont les bienvenus."

Même sur l'immigration qui pourtant fait l'unanimité contre elle dans l'extrême droite européenne, un consensus est difficile. Et pour cause, ces partis voient la crise des migrants comme un jeu à somme nulle : un pays reçoit un migrant de plus quand un autre le refuse.

Enfin, pour Angelos Chrysogelos, les partis d'extrême droite n'ont que peu à gagner au niveau national à s'unir avec d'autres groupes nationalistes : "Par exemple, la marque Le Pen reste toxique dans beaucoup de pays d'Europe à cause du racisme et de l'antisémitisme qui y sont associés", assure-t-il. "Pour les radicaux d'Europe du Nord, leur dédiabolisation passe par l'établissement d'une ligne rouge avec le Rassemblement national français."

"Les partis d'extrême droite obtiennent davantage aux élections en s’y présentant seuls et en défendant le nationalisme, l'euroscepticisme et l'opposition à l'immigration", ajoute-t-il. "Faire allusion à des liens transnationaux complique inutilement leurs affaires. Ils ont juste besoin de continuer de leur côté ce qu'ils font déjà très bien."

Hanno Burmester, spécialiste en politique européenne au sein du think tank berlinois Das Progressive Zentrum, qui a publié une note d'analyse sur le sujet en 2018, souligne que les bénéfices apportés par l'union des extrêmes droites européennes ne sont que marginaux.

"La raison pour laquelle les populistes d'extrême droite ne s'allient pas est qu'ils sont profondément différents, que ce soit en terme de politique ou de style", explique-t-il.

"La triste vérité, c'est que Steve Bannon n'est pas nécessaire à la puissance de l'extrême droite en Europe", affirme-t-il. "Les électeurs se chargent de ça parfaitement en ne votant pas ou en votant pour les forces nationalistes et anti-UE dans leur pays respectif."

Steve Bannon n'a pas souhaité répondre aux sollicitations de France 24.

Pour lire l'article dans sa version originale (en anglais), cliquez ici

Première publication : 15/08/2018

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