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Du prix du soudjouk à celui de l'iPhone, les Turcs face à la chute de la livre

Un marchand turc attend des clients sur un marché d'Istanbul le 14 août 2018.
Un marchand turc attend des clients sur un marché d'Istanbul le 14 août 2018. Osman Orsal, Reuters

Après la forte dévaluation de sa monnaie face au dollar, la Turquie traverse une crise économique sans précédent. Les Turcs, eux, en payent le prix, se disant cependant que cela pourrait être pire.

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Un dollar contre 6,43 livres turques le 15 août 2018. Un an auparavant, il s’échangeait contre 3,53 livres. Depuis un an et demi, le modèle économique turc jugé exemplaire dans les années 2000 s’est enrayé. Les causes en sont multiples : fort endettement pour alimenter la construction d’infrastructures, pressions de l’exécutif sur la Banque centrale censée être indépendante, nomination de responsables de la politique économique jugés incompétents.

La crise diplomatique entre Washington et Ankara autour du sort du pasteur américain Andrew Brunson, assigné à résidence en Turquie, a accéléré la chute de la monnaie. Le 10 août, la livre turque a perdu 16 % de sa valeur en quelques heures, après l’annonce par Donald Trump de l'imposition de taxes douanières sur l’acier et l’aluminium turcs.

La dessinatrice turque Aslı Alpar ironise sur le cours du dollar "plus haut que ma joie de vivre" en Turquie. Dessin traduit en français par ses soins pour France 24.
La dessinatrice turque Aslı Alpar ironise sur le cours du dollar "plus haut que ma joie de vivre" en Turquie. Dessin traduit en français par ses soins pour France 24. Aslı Alpar

>> À lire sur France 24 : Crise de la livre turque, l’inquiétante onde de choc

Depuis lors, les Turcs suivent avec appréhension les aléas de leur monnaie, certains envoyant toutes les heures, sur Whatsapp, le dernier cours du dollar à leurs proches. Des centaines de messages sont aussi échangés tous les jours sur le forum eksisözlük, prisé de la jeunesse turque. L'inquiétude, que traduit l'activité des internautes, s’explique par les conséquences directes de l'effondrement de la lire sur la vie quotidienne des Turcs.

"S’échanger quelques messages romantiques avant son mariage sur Whatsapp, comme '6,2', '6,3', '6,5'", ironise le journaliste canadien Nick Ashdown sur Twitter.

Smartphones hors de portée

Le 14 août, Recep Tayyip Erdogan a appelé les Turcs à un boycott des produits électroniques américains, notamment Apple, en représailles des sanctions américaines contre l’aluminium et à l’acier turcs. "S'ils ont des iPhone, il y a des Samsung de l'autre côté", a-t-il déclaré, alors que les portables, comme d'autres produits, sont devenus trop onéreux pour l’immense majorité des Turcs.

"C’est beaucoup trop cher maintenant, car ces produits sont d’abord vendus en dollars puis importés ici. Mon frère voulait s’acheter un nouveau smartphone. Il avait difficilement économisé 2 000 livres turques (287 euros) pour se l’offrir. En quelques jours, le prix est passé à 2 600 livres (soit une augmentation de 30 %). Il a dû renoncer", raconte un photographe basé à Izmir, interrogé par France 24. Le dernier modèle de l’iPhone est ainsi vendu environ 5 200 livres neuf, soit 740 euros ou trois salaires moyens turcs.

Les explications de Henri Barkey, professeur en relations internationales à Lehigh University.

Régime forcé

Outre les produits importés à haute valeur ajoutée, les prix des denrées et services de base augmentent avec l’inflation. En juillet 2018, celle-ci atteignait 15,85 % et serait appelée à augmenter "dans les prochains mois", selon Emre Deliveli, économiste turc interrogé par France 24.

"J’ai annulé mes vacances en Grèce", a confié à France 24 un étudiant qui assure avoir "réduit drastiquement" sa consommation de viande et remarqué que les prix des bananes – importées – avait doublé dans son supermarché habituel. Même chose pour le soudjouk, une charcuterie phare de la gastronomie turque, aujourd’hui vendue 65 livres (9,30 euros) le kilo contre 34 livres (4,89 euros) en 2016.

Selon les statistiques officielles, les denrées alimentaires et boissons non alcoolisées ont subi une inflation de 12,8 % en juillet.

Dépendance énergétique

La Turquie importe par ailleurs l’essentiel de son pétrole, gaz et électricité. "Leurs prix, régulés par le gouvernement, sont donc indirectement liés au taux de change", explique l’économiste Emre Deliveli. Dans les stations-services, les prix sont restés inchangés ces derniers jours, le gouvernement ayant compensé l’augmentation des prix par une réduction des taxes.

Mais les factures de gaz et d’électricité ont déjà grimpé. "Ma facture de gaz a doublé, elle est passée de 13 à 28 livres (1,87 à 4 euros), alors que j’ai consommé la même chose", a précisé un développeur informatique stambouliote à France 24. Les prix de l’électricité et du gaz naturel ont respectivement augmenté de 9 et 49,5 %, selon des statistiques officielles rapportées par la presse indépendante turque.

Les villages épargnés, pour l’instant

Ces coups portés au portefeuille des Turcs restent cependant circonscrits. "La situation n’est pas catastrophique, c’est le début de la crise, mais les choses vont probablement empirer", analyse Emre Deliveli. Le phénomène semble par ailleurs concerner essentiellement les grandes villes pour le moment.

"Dans mon village les prix n’ont pas augmenté, parce que nous ne dépendons pas de l’extérieur. Les fruits et légumes sont produits dans les environs. Pour fabriquer mes tapis, j’achète de la laine à des éleveurs voisins, pas à des importateurs. Les prix vont probablement augmenter, mais pour l’instant rien n’a changé", explique Mehmet Arif, fabricant et vendeur de tapis à Hasankeyf, petit village touristique situé dans le sud-est du pays, près de la frontière syrienne, à France 24.

Exports et tourisme favorisés

Si l’inflation va toucher l’ensemble des consommateurs turcs, quelques chefs d’entreprises vont pouvoir tirer leur épingle du jeu et augmenter leurs marges. Il s’agit de certains exportateurs, qui ne dépendent pas de matières premières ou pièces importées achetées en devises étrangères. Mais aussi des acteurs du secteur touristique, fragilisés ces dernières années par la situation sécuritaire du pays.

"En plus de mes activités d’économiste, je suis directeur d’un hôtel dans la station balnéaire de Marmaris (Sud-Ouest). Certaines de mes dépenses ont augmenté, notamment la nourriture servie dans mon établissement. Le kilo de poisson nous revient ainsi à 24 livres (3,45 euros), contre 20 (2,87 euros) il y a quelques jours. Mais globalement je fais partie de ceux qui n’ont pas vraiment à se plaindre. Tous les mois les tour-opérateurs étrangers me règlent en euros, dollars ou livres sterling, alors que je paie des salaires en livres", détaille Emre Deliveli auprès de France 24.

Le talon d’Achille d’Erdogan ?

Si la crise dure, l’inquiétude des Turcs à la caisse des supermarchés pourrait avoir des conséquences aux prochaines élections. C’est en tous cas l’analyse d’Emre Deliveli, qui estime que si Erdogan a été élu sur des réussites économiques, le vent est désormais en train de tourner. "La question est de savoir combien de ses électeurs vont lui tourner le dos, une fois que leur niveau de vie aura baissé".

Selon plusieurs analystes économiques turcs et étrangers, la crise que traverse la Turquie est une conséquence directe de la politique économique d’Erdogan. Le président turc estime pour sa part que les difficultés rencontrées par son pays sont le résultat d’une guerre économique orchestrée par les États-Unis pour le destituer.

Cette rhétorique conspirationniste est, pour Emre Deliveli, une vieille et efficace recette lui permettant de ne pas assumer la responsabilité de la crise "pour tenter de s’assurer une victoire aux élections locales à venir". En mars 2019, les Turcs sont appelés aux urnes pour élire leurs maires, conseillers municipaux et mukhtars (présidents de quartier).

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