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ONG et ONU dénoncent les camps d’internement pour Ouïghours en Chine

Un manifestant participe à un rassemblement de la communauté ouïghoure devant les institutions européennes à Bruxelles, le 27 avril 2018, pour demander une intervention de l'UE auprès de la Chine au sujet des "camps de rééducation".
Un manifestant participe à un rassemblement de la communauté ouïghoure devant les institutions européennes à Bruxelles, le 27 avril 2018, pour demander une intervention de l'UE auprès de la Chine au sujet des "camps de rééducation". Emmanuel Dunand, AFP

Malgré les dénégations de la Chine, les Nations unies ont dénoncé le 10 août les persécutions subies par la minorité ouïghoure. Sous couvert de lutte antiterroriste, Pékin a mis en place des "camps d’internement".

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"Nous sommes profondément troublés par les nombreux rapports crédibles que nous avons reçus, décrivant qu’au nom du combat contre l’extrémisme religieux et du maintien de la stabilité sociale [en Chine], la région autonome ouïghoure ait été transformée en ce qui ressemble à un camp d’internement géant", a déclaré vendredi 10 août à Genève Gay McDougall, vice-présidente du comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale, face à une délégation chinoise qui a démenti.

Les Ouïghours sont une minorité ethnique majoritairement musulmane vivant au nord-ouest de la Chine, dans la région du Xinjiang. Cette dernière, riche en matières premières, est stratégique pour Pékin puisqu'il doit y passer la "Nouvelle route de la soie", projet commercial international phare du président Xi Jinping.

En affirmant qu’au moins un million d’Ouïghours sont détenus dans des "camps de rééducation", victimes de lavage de cerveau, de torture et en interrogeant des représentants chinois sur le fondement légal de ces pratiques, les Nations Unies ont permis d’"attirer l’attention du monde sur le sort des Ouïghours", a souligné auprès de France 24 Peter Irwin, du Congrès ouïghour mondial, une organisation de la diaspora basée en Allemagne, considérée par Pékin comme terroriste. Elle fait partie des organisations qui ont fourni des rapports sur la région à l’ONU, avec notamment Human Rights Watch, Amnesty international et le Réseau de défenseurs chinois des droits de l’homme.

Confondus avec des terroristes

Après des émeutes meurtrières en 2009 dans la capitale régionale Ürümqi entre Ouïghours et Hans (ethnie majoritaire en Chine), et plusieurs attaques au couteau et à la voiture piégée en 2013-2014, le gouvernement s’estime visé par une vague d’attaques terroristes qu’il attribue à des "extrémistes ouïghours".

Il a entamé en avril 2017 l’installation de "camps de rééducation" pour "dissoudre" les Ouïghours dans la société chinoise, selon le Congrès ouïghour mondial. Pour ses défenseurs, la minorité dans son ensemble subit ainsi une "punition collective" pour les actions et revendications du Parti islamiste du Turkestan (PIT), affilié à Al-Qaïda et basé au Pakistan depuis 1998.

Le PIT revendique la création d’un califat islamiste dans la région ouïghoure. Actif en Syrie aux côtés des groupes armés, notamment à Idlib, il est composé de "quelques centaines de combattants, dont une bonne partie provient de la diaspora qui n’a jamais mis les pieds en Chine", précise Wassim Nasr, journaliste spécialiste des mouvements jihadistes à France 24.

Ce mouvement est résiduel et très peu représentatif des aspirations du peuple ouïghour, estime Peter Irwin, mais son spectre servirait de justification à la répression de millions de personnes.

"Écraser une mouche avec un missile"

Dans le Xinjiang, cette répression revêt de nombreuses formes. Plusieurs ONG, dont Human Rights Watch, et des journalistes étrangers ont décrit et documenté un vaste réseau de caméras de surveillance, d’analyseurs de réseaux sans fil, de dispositifs de reconnaissance faciale et de checkpoints policiers installés à chaque coin de rue. Un système orwellien mis en place par le gouverneur de la région, Chen Quanguo, auparavant chef d’orchestre de la répression et de la surveillance du Tibet entre 2011 et 2016.

Les forces de l’ordre contrôleraient systématiquement les Ouïghours, reconnaissables physiquement (ayant la peau plus foncée), et laisseraient passer les Hans, indique Peter Irwin à France 24. Les jupes jugées trop longues seraient coupées en public, les barbes longues rasées et les prénoms à consonance musulmane interdits. Selon un rapport de Human Rights Watch, des familles ouïghoures seraient forcées d’accueillir chez elle un fonctionnaire chinois pendant plusieurs jours, qui rendrait ensuite un rapport aux autorités.

"Les Ouïghours sont arrêtés pour deux raisons principales : avoir eu ou tenté d’avoir des contacts à l’étranger et avoir exprimé leur foi. Pour cette raison, les familles exilées n’entrent pas en contact avec leurs proches restés sur place par peur de représailles", poursuit Peter Irwin. Plus de 100 étudiants ouïghours revenant en Chine depuis des pays comme l’Égypte ou la Turquie ont été emprisonnés. Certains sont morts en détention, a déclaré Gay McDougall, des Nations unies.

Des caméras de surveillance auraient également été installées à l’intérieur des mosquées, en ville comme à la campagne, note le chercheur spécialiste de la région James Leibold, de l’université australienne La Trobe, qui y voit le signe de mesures sécuritaires totalement disproportionnées : "C’est comme écraser une mouche avec un missile de croisière", déclare-t-il dans les colonnes de Foreign Policy.

Lavage de cerveau et torture par l’eau

Selon les Nations unies, au moins un million de personnes seraient détenues dans des "camps d’internement" où elles seraient forcées de réciter des chants et slogans à la gloire du gouvernement, d’apprendre la langue chinoise au détriment de la langue ouïghoure [proche du turc en alphabet arabe, NDLR] et de subir des séances de torture, notamment de simulation de noyade. De nombreux témoignages directs et concordants, obtenus notamment par Radio Free Asia, décrivent un système de "lavage de cerveau".

Certains camps ont été repérés et identifiés sur des images satellites par un étudiant en droit de l’université américaine de Colombie britannique. Photos à l’appui, il décrit des établissements entourés de hauts murs surmontés de fil barbelé et de cours surmontées de tours de surveillance. Selon le Congrès ouïghour mondial, il existerait au moins 200 camps de ce type dans le Xinjiang et plus d’une trentaine de détenus y auraient perdu la vie.

Image satellite extraite du travail de Shawn Zhang, étudiant en droit.

L’objectif du gouvernement chinois est de "créer de loyaux sujets par la force", selon l’historien Rian Thum, interrogé par le média canadien The Globe and Mail. Les autorités veulent "les forcer à renoncer à leur religion, à jurer ‘fidélité’ au gouvernement / Parti communiste chinois, et de livrer des informations sur d’autres soupçonnés d’actions ou de pensées ‘terroristes, séparatistes ou extrémistes’, telles qu’elles sont définies par le gouvernement chinois", détaille l’ONG Défenseurs chinois des droits de l’homme (CHRD).

Détentions illégales

Grâce à une loi antiterroriste votée en mars 2017, le gouvernement peut emprisonner une personne pour ses actions ou discours "extrémistes", sans jamais préciser sa définition du terme "extrémiste". Cette notion est "excessivement large", pour le Congrès ouïghour mondial, et "établit un lien direct" entre le terrorisme et la simple pratique religieuse.

Les ONG estiment par ailleurs que ces détentions sont "illégales". "Tous ces détenus ont vu leur droit à un procès équitable violé, la plupart n’ont jamais été accusés d’avoir commis une infraction, n’ont jamais comparu devant un tribunal et n’ont jamais eu l’opportunité de contester l’illégalité de leur détention", a déclaré Gay McDougall devant la délégation chinoise à Genève.

La Chine continue de nier

Ces accusations, adressées pour la première fois en public aux autorités chinoises, "ne changeront rien sur le terrain pour les Ouïghours", regrette Peter Irwin. D’autant que Pékin les a rejetées en bloc lundi 20 août à Genève, face au comité des Nations unies.

"Les centres de rééducation n’existent pas", a déclaré Hu Lianhe, un officiel du Parti communiste chinois présent à Genève. Il a affirmé que la Chine ne visait aucune minorité ethnique et que ces dernières vivaient en paix, satisfaites de profiter de la liberté de culte. "Il n’y a pas de torture, de persecution, de disparitions de personnes rapatriées", a-t-il ajouté.

Ces accusations émanent, pour l’ambassadeur de Chine auprès des Nations Unis à Genève Yu Jianhua, de groupes politiques qui cherchent à diviser la Chine et qui sont liés à des organisations terroristes. "Prenant en considération certaines questions non factuelles, nous ne pouvons pas fournir les réponses que vous cherchez", a-t-il conclu.

Gay McDougall lui a répondu : "J’aimerais que des réponses soient apportées à mes questions, parce que des vies sont en jeu".

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