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Réfugiés vénézuéliens : l'Amérique latine se crispe mais s'organise

Les migrants vénézuéliens affluent massivement à Tulcan, à la frontirèe entre la Colombie et l'Équateur.
Les migrants vénézuéliens affluent massivement à Tulcan, à la frontirèe entre la Colombie et l'Équateur. Luis Robayo, AFP

Avec l'explosion de l'économie du Venezuela, 1,6 million de personnes ont fui le pays depuis 2015, provoquant des tensions dans les pays voisins. Cependant, plusieurs experts réfutent l'idée d'une vague de xénophobie inédite en Amérique latine.

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"Nous avons tous peur. Mais nous aurions plus peur encore si nous devions nous en retourner", affirme Daisy Santana. Cette Vénézuélienne de 48 ans a fui son pays comme des centaines de milliers de ses compatriotes. Depuis début 2015, plus de 1,6 million d'entre eux se sont exilés loin de la crise économique et politique qui secoue le pays de Nicolas Maduro.

Rencontré par l'AFP à Tulcan, à la frontière entre l'Équateur et la Colombie, Daisy Santana donne un visage à l'exode massif des Vénézuéliens. En bus, ils partent vers le Brésil, la Colombie, l'Équateur, le Pérou, le Chili ou encore l'Argentine, en quête d'une vie meilleure. Cependant, leur afflux massif provoque des tensions et certains pays de la région ont restreint l'accès à leur territoire. Le Pérou a notamment durci les conditions d'acceptation des réfugiés vénézuéliens en exigeant d'eux désormais qu'ils présentent un passeport.

Vendredi 24 août, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) a prévenu : l'exode des Vénézuéliens est sur le point d'atteindre un "stade de crise", comparable à la situation des migrations en Méditerranée. L'ONU évalue à 2,3 millions le nombre de personnes ayant fui ces dernières années la misère au Venezuela, soit 7,5 % de sa population de 30,6 millions, selon le dernier recensement.

Signe de l'inquiétude des autorités, l'Équateur a invité les ministres des Affaires étrangères de 13 États de la région, dont le Venezuela, à une réunion les 17 et 18 septembre sur ce sujet.

"Les boucs émissaires vénézuéliens ont été une bénédiction pour les politiciens locaux"

Au Brésil, la région du Roraima jouxte le Venezuela. Dans la petite localité de Pacaraima (12 000 habitants), la présence d'un millier de réfugiés vénézuéliens attise les tensions. Un incident impliquant des commerçants brésiliens et des réfugiés qu'ils accusaient de vol et d'agression a mis le feu aux poudres. Des dizaines d'habitants ont attaqué les deux principaux campements improvisés et ont brûlé leurs biens. Les images ont fait le tour des médias latino-américains.

>> À lire : Dans le nord du Brésil, beaucoup redoutent que les violences contre les Vénézuéliens se reproduisent

Faut-il y voir le début d'une vague xénophobe inédite en Amérique latine ? Oliver Stuenkel, professeur de relations internationales à la Fondation Getulio Vargas de Sao Paulo, relativise en replaçant les violences de Pacaraima dans leur contexte local : "Dans le cas de Pacaraima, c'est une manifestation qui a dégénéré. Elle était due à un évènement spécifique, mais ces violences ne devraient pas pour autant devenir quelque chose de régulier".

"Le Roraima est un État très pauvre. Les services publics y sont à l’abandon ou inexistants. L'arrivée massive de migrants a donc créé des tensions sur leur prise en charge et cela a fait irruption dans le jeu politique de cet État", explique l'expert des migrations. "Les boucs-émissaires vénézuéliens ont été une bénédiction pour les politiciens, qui ont pu leur mettre sur le dos la dégradation des services publics et attiser les braises."

Suely Campos, gouverneure du Roraima et candidate pour un nouveau mandat en octobre, a appelé à de multiples reprises à la fermeture de la frontière entre le Brésil et le Venezuela. "La gouverneure de la région se sert de ça. Cette fermeture de frontière, c'est du populisme pur et simple", estime Oliver Stuenkel.

Pour cet expert, le gouvernement de Michel Temer fait plutôt du bon travail pour faciliter l'intégration des Vénézuéliens. En réactions aux violences de Pacaraima, l'armée a été rapidement dépêchée sur place pour éviter que la situation ne s'envenime. Nom de code du déploiement : "Operación Acogida" (opération accueil). Depuis le début de l'année, un plan gouvernemental a également permis le transfert de 820 Vénézuéliens vers d'autres villes brésiliennes, comme Sao Paulo (sud-est) et Manaus (nord).

"Michel Temer devrait évidemment faire beaucoup plus, notamment pour empêcher toute xénophobie de s'installer, mais la vérité est que le gouvernement est très faible politiquement et miné par les affaires de corruption", constate Oliver Stuenkel. "Le gouvernement qui sera élu en octobre devra se saisir de ces questions."

Le Pérou ferme sa frontière

Le Brésil n'est pas le seul pays de la région à faire face à ces arrivées massives de Vénézuéliens : au Pérou, on estime leur nombre entre 2 500 et 3 000 par jour, attirés par le dynamisme économique du pays andin ou la perspective de rallier le Chili ou l'Argentine par cette route.

Face à cet exode massif, le Pérou a fermé samedi 25 août la frontière aux Vénézuéliens ne disposant pas de passeport. Jusqu'à présent, une simple carte d'identité suffisait. Cette décision revient à leur fermer la porte au nez, car obtenir un passeport est devenu un parcours du combattant en raison de la crise économique et de la pénurie généralisée, notamment celle affectant le papier servant à imprimer les documents officiels.

Pour Feline Freier, professeur de Sciences politiques à l'université du Pacifique au Pérou, certains politiciens péruviens tentent également de capitaliser sur le rejet des migrants. Elle évoque notamment le cas de Ricardo Belmont. Ce candidat à la mairie de Lima pour le parti Peru libertario s'est fendu d'une vidéo, en juillet 2018, où il dénonce "ces Vénézuéliens qui venaient voler le travail des Péruviens" et "à qui le gouvernement donne des avantages que les Péruviens n'ont pas". La vidéo a commencé à devenir virale avec l'annonce de la fermeture de la frontière.

Des fake news polarisant la population

"Une vague de xénophobie commence à s'exprimer en Amérique latine, des politiciens tentent de gagner de l'influence sur le dos des migrants et les réseaux sociaux servent de caisse de résonance à ces opinions", affirme la chercheuse à France 24.

Ces derniers mois, de nombreuses rumeurs ont circulé concernant les exilés vénézuéliens. RFI les a recensées : on les accuse d'être porteurs du VIH, de venir briser les mariages, de vivre grassement des aides des gouvernements…

Oliver Stuenkel a également relevé la démesure de ces rumeurs au Brésil : "Certains affirment l’ONU va obliger le Brésil à accueillir un million de réfugiés. On entend également régulièrement que des bateaux vont débarquer plein de Vénézuéliens. C'est faux, mais cela créé un climat de tensions et de crispations."

Cela explique la vague de mesures restrictives quant à l'accueil des Vénézuéliens dans plusieurs pays d'Amérique latine, pourtant traditionnellement terre d'accueil, des Italiens de la fin du XIXe siècle aux récents Syriens et Haïtiens.

"Ce processus de restriction n'est cependant pas à sens unique. C'est beaucoup plus complexe que cela. Le Pérou a annoncé limiter les entrées. Le Chili a également resserré ses exigences pour le 'visa de responsabilité démocratique'. Mais dans le même temps, la Colombie s'éloigne du répressif et parle désormais d'une régularisation de Vénézuéliens à grande échelle", nuance Feline Freier.

L'Équateur en "corridor humanitaire", la Colombie régularise

Symbole de la complexité de la situation, les hésitations de l'Équateur sur le sujet. Dans un premier temps, l'Équateur avait suivi le Pérou en exigeant désormais des Vénézuéliens la présentation d'un passeport. Il a rétropédale une semaine plus tard, la justice équatorienne ayant levé cette obligation de passeport.

"La juge accepte le référé suspensif présenté par le Défenseur du peuple face à l'exigence de l'État équatorien de demander un passeport aux ressortissants vénézuéliens", a annoncé sur Twitter l'organisme public chargé de la protection des droits.

L'Équateur s'érige désormais en "corridor humanitaire" pour les personnes fuyant le régime de Nicolas Maduro. Quito avait mis en place un service gratuit d'autocars pour les Vénézuéliens qui passent par le pays pour rejoindre le Pérou. "Trente-cinq (autocars transitent) en ce moment par le corridor humanitaire et nous allons continuer tant que ce sera possible", a promis le ministre équatorien de l'Intérieur, Mauro Toscanini.

Le grand voisin du Venezuela, la Colombie, elle, a dénoncé les mesures restrictives prises par ses voisins latinos. Alors qu'elle a enregistré l'entrée sur son territoire de plus d'un million de Vénézuéliens lors des 16 derniers mois, Bogota a entrepris la régularisation temporaire d'au moins 820 000 d'entre eux.

Maduro veut ramener la diaspora à la maison

Depuis Caracas, le gouvernement vénézuélien garde un œil sur sa diaspora ayant fui la crise économique. Après les incidents de Pacaraima, le minisre des Affaires étrangères, Jorge Arreaza, a tancé le Brésil en demandant aux autorités locales des "garanties concernant les citoyens vénézuéliens et de prendre toutes les mesures pour la protection et la sécurité des familles et de leurs biens". Le ministère a manifesté sa "préoccupation au sujet des informations confirmant des attaques contre des immigrés vénézuéliens, ainsi que des expulsions massives", des faits qui "violent le droit international".

Le président vénézuélien a fait de la fin de la crise économique sa priorité. Nicolas Maduro a dévoilé de nouvelles mesures pour tenter de l'enrayer, ainsi que les pénuries et l'hyperinflation, qui a atteint 82 000 % en juillet. Son ministre de l'Information, Jorge Rodriguez, a assuré que ces mesures convaincraient les Vénézuéliens de rentrer chez eux.

"Les Vénézuéliens vont rentrer et nous les invitons même à rentrer car nous avons besoin d'eux pour que le pays se relève", a-t-il affirmé lors d'une conférence de presse le 24 août.

Dans le même temps, Caracas a inauguré un plan intitulé "Retour à la patrie" pour ramener la diaspora dans son pays d'origine : 97 Vénézuéliens vivant au Pérou ont ainsi été rapatriés contre la promesse d'une aide de gouvernement pour trouver un emploi. Les opposants au régime de Maduro dénoncent d'ores et déjà une manœuvre de communication politique.

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