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"Le doute est une qualité", explique Anne Gruwez, la juge d'instruction de "Ni juge, ni soumise"

© Anne Gruwez | La juge d'instruction Anne Gruwez, dans son bureau à Bruxelles

Texte par Émilie LAYSTARY

Dernière modification : 19/09/2018

Pendant trois ans, une juge d'instruction belge a été filmée dans son quotidien, entre enquêtes criminelles et auditions difficiles. Rencontre avec Anne Gruwez de "Ni juge, ni soumise".

Premier long-métrage cuisiné par les réalisateurs de "StripTease", "Ni juge, ni soumise" est une fantastique peinture sociale d’une Belgique vue sous l’angle de ses classes populaires.

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Objet cinématographique non-identifié, le film est tourné dans le pur jus de ce qui a fait le succès de l’émission culte de la télévision belge : caméra posée, aucune interview, aucune voix off, pas de scénario. Dans l’antre du bureau d’une juge d’instruction, c’est la Belgique des défavorisés qui défile. Miséreux et lamentables, infortunés et repentis, tous essayent de trouver clémence aux yeux de la justice. Mais "Ni juge, ni soumise" fonctionne aussi comme un portrait. Celui d’Anne Gruwez, incroyable bout de femme, sévère mais juste, parfois grinçante mais toujours pleine d’humanité. Alors qu'est sorti ce mois-ci en DVD le film chez Sony Pictures Home Entertainment, nous avons rencontré cette héroïne de la vie quotidienne qu'est la juge d'instruction bruxelloise.

Lorsqu’on vous voit à l’écran dans des auditions avec des individus dans une véritable détresse sociale ou en visite sur des scènes de crime, on se demande si votre sang froid a toujours fait partie de vous ou s’il a été acquis au fil de votre carrière…

On me demande parfois si j’ai "toujours été comme ça". Tout ce que je peux vous apporter comme réponse, c’est celle des autres : ils disent que oui. J’aurais du mal à répondre à la question moi-même, je suis mal placée pour être objective… Est-ce que j’ai toujours été comme ça, dès le début de ma carrière ? Quand je suis arrivée à l’instruction, j’avais 37 ans. Mais avant ça, j’avais déjà une quinzaine d’années de vie professionnelle derrière moi. J’avais déjà eu l’occasion de voir pas mal de choses et bien sûr, je me suis déjà laissée berner par bien des bêtises ! Je me souviens par exemple de ce type qui avait un peu de shit dans la poche et un cutter. C’était il y a quand même 25 ans... On m’envoie le type en me disant "c’est probablement un dealeur". Il arrive chez moi et il me dit "non, mais pas du tout. Je fais des travaux chez moi en ce moment, je fais de la tapisserie". Moi qui venais justement de tapisser la chambre des enfants d’une amie, je l’ai cru sur parole…

Anne Gruwez © Anne Gruwez

Et alors, il s’est avéré qu’il vendait vraiment du cannabis ?

Oui. J'ai été bernée par un dealeur de drogues... Vous savez, les pains de cannabis sont épais, lourds et un peu huileux. Donc voilà, ça se découpe bien avec un cutter et c'est pour ça qu'il en avait un. Je vous parle bien entendu ici d’une expérience que je n’ai pas personnellement mais... scientifiquement.

Il ressort toujours comme une certaine bonne humeur dans votre façon de travailler.  Dans un milieu décrit comme sombre et dur, où l'on se trouve souvent au contact des pires comportements humains, ça détonne.

Dans ce métier, le plaisir est multiple. D’abord, il est celui de la rencontre de quelqu’un qu’on ne connaît pas, et dont on va faire la connaissance. La question qu’on se pose à ce moment-là est : qui est la personne qui a le plus peur ? Qui, du juge qui va poser des questions ou du prévenu qui est susceptible d’y répondre, et qui connaît beaucoup mieux, en principe, ce qu’il a fait, que le juge qui le lit dans le dossier ? Alors par principe, je n’ai jamais peur. Maintenant, le deuxième plaisir quand on a bien étudié le dossier, c’est celui de peut-être coincer quelqu’un dans ses contradictions. C’est donc le plaisir de l’enquêteur. Et puis une fois que c’est fait, le dernier plaisir est celui d’apprendre de la personne qui se trouve face à vous, quelque chose. N’importe quoi, mais quelque chose. Dans l’exemple que je vous citais juste avant, j’ai par exemple appris qu’un cutter pouvait servir pour autre chose que pour faire de la tapisserie.

Pouvez-vous nous dire un mot sur les débats concernant le statut du juge d’instruction en Belgique ?

Le débat part d’une idée légitime au départ, c’est-à-dire uniformiser le traitement des affaires. Car pour le moment, les affaires passent chez le procureur du roi, qui en délègue certaines au juge d’instruction. L’idée de départ de la réforme est logique : mettre tout le monde sur un même pied d’égalité, c’est-à-dire que toutes les affaires vont rester chez le procureur et le juge d’instruction ne va plus qu’autoriser certains actes attentatoires à la vie privée ou juger de la liberté de la détention. C’est une bonne idée au départ, sauf qu'elle fait fi du paradoxe du juge d’instruction et des caractéristiques qui lui sont nécessaires, lequel est à la fois enquêteur pour faire la vérité sur les faits et les personnes concernées par les faits, garant de la loyauté des actes d’enquête qu’il prescrit, le tout en ayant la capacité de placer sous mandat d’arrêt des individus.

Anne Gruwez, dans les rues de Bruxelles. © Anne Gruwez

Pour exercer ce métier, il me semble que le juge d’instruction doit avoir trois qualités : la curiosité, l’énergie et le doute. La curiosité parce qu’il est le seul à pouvoir chercher la vérité sans hypothèse et donc à poser des questions dont il ne connaît pas la réponse. Tous les avocats savent qu’on ne pose jamais dans la défense d’un client une question dont on ne connaît pas au préalable la réponse. L’énergie, parce que quand même je passe dans la nuit de mercredi à jeudi dans l’appartement d’une femme retrouvée morte, je serai forcément jeudi matin au bureau pour travailler sur ce que j’aurai appris pendant la nuit pour pouvoir faire mes recherches sur un potentiel suspect. C’est en ce sens que je trouve que le métier de juge d’instruction est un métier d’indépendant payé comme un fonctionnaire… Et enfin, troisième qualité : le doute. Il ne faut pas partir d’hypothèses, ni de culpabilité, ni d’innocence. Il y a seulement l’examen de la réalité sur toutes les questions qui se posent.

Tout cela, la réforme semble l'ignorer. Une meilleure réforme sur le pouvoir d’enquête en Belgique serait, partant de l’utilité du juge d’instruction, de réaménager la nomenclature des crimes et délits. Par exemple, si vous êtes pris avec trois grammes d’héroïne sur vous manifestement destinés à la vente, je ne vois pas pourquoi l'on passerait par un juge d’instruction pour faire la lumière sur une affaire relativement simple. 

En France, on a décidé de dire qu’un juge d’instruction peut être tenté, lorsqu’il a une personne face à soi, d’y voir le coupable idéal. Un biais naturel qui est celui de l’envie de vite résoudre des affaires. C’est la raison pour laquelle en France, ce n’est pas le juge d’instruction qui prend la décision d’arrêter quelqu’un ou pas.

Tout à fait. Le juge d’instruction fait une proposition et c’est le juge des détentions et des libertés qui décide de s’il y a lieu ou non de placer une personne sous mandat d’arrêt. Mais les caractéristiques qui me semblent essentielles au juge d’instruction, le doute permanent et l’absence d’hypothèse, sont souvent ignorées. Si les éléments sont là et qu’on peut motiver un mandat d’arrêt, alors on peut déduire assez logiquement qu’on peut envoyer la personne prison. De la même manière que lorsque vous passez devant le juge civil avec un contrat, il va décider qui du demandeur ou du défendeur a raison. S’il ne sait pas le motiver, il ne peut pas faire de jugement. C'est aussi simple que ça.

Revenons-en maintenant au film. Comment les réalisateurs sont-ils venus vous trouver ? Il me semble que vous avez fait leur connaissance un peu par hasard il y a 16 ans ?

Ils ne m’ont jamais dit "faisons un film". Ils ont d’abord dit "écoutez, on a toutes les autorisations pour pouvoir faire un film sur un juge d’instruction de manière continue, est-ce qu’on peut essayer avec vous ?" Et comme ça n’engage à rien… Vous savez, le nombre de fois où une femme va dans un magasin et la vendeuse lui dit "essayez cette petite robe, elle vous irait probablement très bien". C’est la même chose. Je n’ai rien accepté du tout, ça s’est simplement fait comme ça.

Aujourd’hui, êtes-vous heureuse d’avoir finalement fait l’objet d’un film – ce que vous n’avez pas vu venir ?

Oui. C’est une expérience terriblement enrichissante. D’abord parce que ça vous fait voir autre chose. J’ai découvert un autre monde, une autre manière de vivre. Et surtout depuis la sortie du film, toutes les opinions qui m’arrivent aux oreilles et les discussions avec des personnes qu’elles soient choquées, mitigées ou favorables, me font réfléchir. Et je trouve ça pas mal…

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Première publication : 13/09/2018

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