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EUROPE

Grande Guerre : le centenaire de la bataille du Dobro Polje, "point de départ de la victoire" 14-18

© https://macedonia1912-1918.blogspot.com | Le Dobro Polje, situé à 1 800 m altitude en Macédoine.

Texte par Stéphanie TROUILLARD , envoyée spéciale à Bitola

Dernière modification : 14/09/2018

En septembre 1918, pour la première fois lors de la Grande Guerre, au cours de la bataille du Dobro Polje, en Macédoine, les Français réussissaient à percer le front. Le souvenir de cette victoire oubliée est ravivée avec l'inauguration d'une stèle.

"Le 15 septembre au matin, après une violente préparation d’artillerie, des troupes serbes et françaises ont attaqué les organisations ennemies de la zone montagneuse du Dobro Polje. Toute la première position bulgare a été brillamment enlevée sur un front de onze kilomètres. Malgré les difficultés du terrain, de nombreux prisonniers, de l’artillerie et un important butin non encore dénombrés sont tombés entre les mains des troupes alliées".

Il y a cent ans, en septembre 1918, la victoire du Dobro Polje, en Macédoine, annoncée par un communiqué militaire, fait les gros titres de la presse hexagonale. L’événement est de taille. Il s’agit de la toute première rupture de front depuis le début de la Grande Guerre. "Cette percée a été fulgurante. Il y a eu un vrai effet de surprise sur ce massif", résume l’historienne Francine Saint-Ramond, auteur de "La Campagne d'Orient, 1915-1918, Dardanelles-Macédoine".

Le communiqué pour saluer la victoire du Dobro Polje en septembre 1918.
© Collection Franck Roger

Un 'feu d’artifice mortel'

Cette offensive menée par l’armée française, alliée aux troupes serbes, est imaginée par le général Franchet d'Espèrey, commandant en chef des armées alliées en Orient. "Il en a prisl’initiative pour soulager le front occidental et retenir les troupes des empires centraux sur ce front. Le gouvernement français lui avait adressé des messages dans ce sens", décrit Francine-Saint-Ramond. Le général opte pour un plan audacieux. Au lieu de briser les défenses des armées allemandes et bulgares en plaine, il décide d’attaquer à travers la montagne au niveau du Dobro Polje et du Sokol, deux sommets à plus de 1800 mètres d’altitude. "Il savait que la défense du côté bulgare y était faible et que c’était un secteur où on avait également repéré énormément de déserteurs", précise l’historienne.

>> À lire sur France 24 : "Front d’Orient : une Première Guerre mondiale toujours aussi présente en Macédoine"

Le 14 septembre, l’offensive est lancée par une préparation d’artillerie. Dans ses mémoires, le soldat serbe Stanislav Krakov, présent au Dobro Polje, raconte le déclenchement de la bataille : "Ce fut une nuit d'insomnie où le ciel était illuminé par éclairs de centaines de canons, les explosions qui se produisaient de tous côtés. Nous avons passé cette nuit à l'ombre de ce feu d'artifice mortel". Le lendemain, l’infanterie s’élance dans une zone particulièrement escarpée. En quelques heures, les sommets sont pourtant pris. "Tout le versant de la montagne situé entre nos groupes et nous se couvre maintenant d'une véritable mer humaine. Huit cents Bulgares s'efforcent de se faufiler à travers nos lignes. […] Les hommes affolés jettent leurs armes, hurlent, lèvent haut les mains et agitent des mouchoirs blancs. Tout le bataillon de fantassins bulgares se rend", décrit Stanislav Krakov.

Au sommet du Dobro Polje.

"Le début de la fin"

Cette bataille va bien au-delà d’une simple conquête de sommets. Elle entraîne dans les jours suivants la déroute complète de l’armée bulgare. Le 29 septembre, une convention d’armistice est signée entre le royaume de Bulgarie et les Alliés. "Les gouvernements français et anglais ont utilisé le front d’Orient, comme un front de diversion et finalement, il a été le point de départ de la victoire. Cela a été le début de la fin", estime ainsi Francine Saint-Ramond. "Je me bats pour cette reconnaissance. Même les Allemands l’ont reconnu. Dans ses mémoires, le maréchal Hindenburg [chef du Grand État-Major de l'Armée impériale allemande à partir de 1916 et Generalfeldmarschall] a expliqué que ce front avait été l’élément principal de la déstabilisation et de la démoralisation des empires centraux".

Pourtant, le nom du Dobro Polje ne résonne plus guère dans les mémoires. Il ne fait même plus l’objet de quelques lignes dans les livres d’histoire. "On en parle si peu, car les gouvernements occidentaux et, en particulier la France, ne voulaient pas de victoire en Orient. Il fallait que la victoire ait lieu sur le front occidental, face aux Allemands. Il y avait tout un aspect symbolique", explique l’historienne. Après-guerre, les Poilus d’Orient, qui ont représenté 350 000 hommes, se sont ainsi sentis mis de côté : "On les a méprisés. On valorisait bien d’avantage leurs compagnons qui s’étaient battus dans la Somme ou à Verdun".

>> À lire sur France 24 : "Un mémorial en Macédoine pour se souvenir des poilus du front d'Orient"

Une première stèle volée

Malgré ce manque d’intérêt, ces soldats oubliés ont continué à entretenir la mémoire de leurs années passées sur le front. Vingt ans après la bataille du Drobo Polje, en 1938, une délégation de Poilus d’Orient est retournée en Macédoine. Sur les lieux mêmes des affrontements, ils ont inauguré une stèle commémorative, une plaque de bronze représentant un soldat français. Elle avait été réalisée à l’époque par Marcel Canguilhem, dit Cel le Gaucher, un ancien poilu qui avait perdu son bras droit au cours de la bataille. "Il leur a fallu deux jours de marche pour monter là-haut", raconte Franck Roger, membre de l’association du souvenir du front d’Orient, qui a fait de nombreuses recherches sur cette inauguration."Mais cette stèle a disparu très rapidement. Elle a été volée par des récupérateurs de métaux. C’était une tentation pour les paysans pauvres des environs".

Le monument, le jour de son inauguration. Il s'agit d'un soldat de bronze sculpté par un Poilu français, Marcel Canguilhem, amputé d'un bras à la bataille du Dobro Polje.
© Collection Franck Roger

Au cours de l’un de ses voyages en Macédoine, ce passionné de la Première Guerre mondiale retrouve l’emplacement exact où avait été posée la stèle : "C’est un endroit assez inaccessible. J’ai essayé par deux fois d’y aller. Sans succès. Mais en 2012, j’ai finalement atteint le sommet du Dobro Polje". Franck Roger se fait alors une promesse : faire revivre la stèle. Aidé par d’autres membres de l’association, il retrouve une copie de l’original dans le cimetière de Mont-de-Marsan [Landes, sud-ouest de la France], d’où était originaire Cel Le Gaucher. À l’occasion du centenaire de la bataille, il parvient à en faire une réplique.

Celle-ci doit être inaugurée le vendredi 14 septembre, cent ans jour pour jour après la victoire. En raison des contraintes géographiques, elle ne sera pas placée en haut du Dobro Polje, mais à une cinquantaine de kilomètres de là, dans le cimetière militaire de Bitola [toujours en Macédoine], qui regroupe les dépouilles de 16 000 soldats de l’armée française. Pour Franck Roger, la boucle est enfin bouclée :"Je fais partie de ceux qui passent le relais de cette mémoire. Peu de personnes de leurs familles sont venus fleurir leurs tombes. Mais, il ne faut pas oublier ces hommes morts loin de chez eux, et qui n’ont jamais revu la France. Cent après, nous serons là".

Franck Roger et Laurent Castaing de l'association pour le souvenir du Front d'Orient lors de l'inauguration de la stèle dans le cimetière de Bitola.
© Franck Roger

Première publication : 14/09/2018

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