Accéder au contenu principal

Affaire Khashoggi : la lune de miel entre Hollywood et l'Arabie saoudite est-elle finie ?

Des Saoudiens se rendent au cinéma à Riyad à l'occasion des premières séances ouvertes au public, le 30 avril 2018.
Des Saoudiens se rendent au cinéma à Riyad à l'occasion des premières séances ouvertes au public, le 30 avril 2018. Fayez Nureldine, AFP

L’industrie naissante du cinéma saoudien pourrait être pénalisée par le meurtre de Jamal Khashoggi. Plusieurs exploitants américains freinent leurs investissements, mais les relations commerciales des producteurs saoudiens avec Hollywood persistent.

PUBLICITÉ

C’est un article du Guardian qui a mis les pieds dans le plat. Selon le quotidien britannique, Scarlett Johansson a déclaré qu’elle refusait d’être à l’affiche du dernier film de Ridley Scott s’il était financé par Mohammed ben Salmane. "Non. C’est hors de question !" aurait affirmé l’actrice, refusant d’être associée aux agissements du royaume, qui "entretient la guerre au Yémen" et "met les femmes en prison".

>> À lire : Malgré quelques avancées, les Saoudiennes restent condamnées au silence

L’actrice américaine doit interpréter le rôle de la journaliste Lynsey Addario, une reporter de guerre qui a couvert de nombreux conflits, notamment en Libye. Après la révélation de l’affaire au Guardian, le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, qui devait figurer parmi les bailleurs de fond du film, s’est finalement retiré du projet. Les soupçons qui pèsent sur lui dans l'affaire Jamal Khashoggi, journaliste saoudien assassiné le 2 octobre peu après son entrée au consulat turc à Istanbul, n'y sont sans doute pas étrangers.

Autre désistement, l’acteur hollywoodien Gérard Butler. Il a annoncé sur CNN avoir annulé la promotion en Arabie saoudite de son film Hunter Killer. "Le timing n'aurait pas pu être pire", a expliqué l'acteur écossais à la télévision américaine. "Nous avons appris que Khashoggi avait disparu la veille du jour où on était censés y aller, deux jours avant, mais le lendemain, on devait partir. On a estimé que ce n'était pas quelque chose d'intelligent à faire".

Deux grands exploitants de salle se rebiffent

Plus préoccupant pour le royaume saoudien, depuis le meurtre de Jamal Khashoggi, plusieurs gros acteurs du secteur du divertissement ont freiné leurs investissements dans le secteur du cinéma, en plein boom depuis que Mohammed ben Salmane a décidé en avril d’ouvrir les première salles du pays depuis plus de 35 ans. Ari Emanuel, le patron de William Morris-Endeavor (WME) – une agence de talents renommée dans les secteurs du divertissement et du sport aux États-Unis –, s'est dit "bouleversé" par la disparition de Jamal Khashoggi, lors d'une conférence au marché international des programmes Mipcom, le 16 octobre.

>> À lire aussi : Affaire Khashoggi : le monde du sport pris dans la tempête diplomatique

Lorsque MBS avait fait une tournée triomphale de trois semaines aux États-Unis en avril 2018, Ari Emanuel lui avait fait rencontrer le maire démocrate de Los Angeles, Eric Garcetti, ainsi que des personnalités du monde du cinéma : le PDG de Disney, Bob Iger, des responsables de 20th Century Fox, de la Warner Bros ou encore de Universal. Le PDG de WME – qui est aussi le frère du maire démocrate de Chicago, Rahm Emanuel – s’était à l’époque enthousiasmé pour les réformes promises par le prince héritier saoudien, qui s’apprêtait à autoriser les femmes saoudiennes à conduire.

Selon le Hollywood Reporter et le Washington Post, l'agence William Morris-Endeavor envisage désormais d'annuler un contrat de 400 millions de dollars passé avec le royaume. Le fonds public d'investissement saoudien avait en effet négocié en mars une part minoritaire – à hauteur de 7 à 10 % – dans WME. Cette dernière est également préoccupée par son image : elle est l'agent artistique de nombreux athlètes, de stars hollywoodiennes et de musiciens célèbres, comme Ben Affleck, Matt Damon ou Serena Williams.

Il y a quelques jours, c’est Vue international, l’un des plus grands exploitants de salles de cinéma au monde, qui a décidé de freiner des quatre fers ses investissements au pays de l’or noir. En février, la compagnie internationale avait signé un mémorandum d’accord avec le groupe Abdulmohsin al-Hokair pour construire une trentaine de cinémas en Arabie saoudite.

>> À lire aussi : Affaire Khashoggi a été "étranglé" et son corps "démembré", selon le procureur d’Istanbul

"Nous ne nous sommes pas retirés de l’accord, mais nous avons pour l’instant retardé son application. Comme beaucoup de grandes entreprises dans le monde, nous sommes préoccupés par les derniers événements en Arabie saoudite. Nous attendons de voir ce qui va se passer dans les prochaines semaines", a déclaré Tim Richards, le PDG et fondateur de Vue international, qui ne s’est pas rendu au grand forum économique organisé par l’Arabie saoudite en octobre, le "Davos du désert".

Business as usual

La plupart des autres grands exploitants de salles de cinéma qui ont signé des partenariats avec la monarchie saoudienne se sont murés dans le silence depuis l’assassinat de Jamal Khashoggi. Ils s’exposent en effet à des problèmes légaux en cas de rupture de contrat. Rien n’indique à ce stade qu’ils vont remettre en cause leurs engagements.

"À part Vue et Endeavor, tous les autres exploitants de salles de cinéma n’ont pas changé leurs plans. L’affaire Khashoggi ne devrait pas affecter le marché saoudien sur le long terme", explique à France 24 Colin Brown, associé de Mad solution, une compagnie de distribution indépendante basée au Caire.

Depuis fin décembre 2017, quatre entreprises ont déjà pu obtenir des licences pour exploiter des salles de cinéma en Arabie saoudite. Le président de l’une d’entre elles, Vox Cinemas – qui appartient au conglomérat émirati Majid Al Futtaim – a annoncé en octobre vouloir y investir 100 millions de dollars en 2019, pour y construire 600 écrans.

Car le marché saoudien et ses 32 millions d’habitants représentent une manne financière. Une récente étude du cabinet d’audit PwC affirme que le secteur du cinéma pourrait représenter 950 millions de dollars de recettes par an en 2030, avec 300 à 370 salles de cinéma, et à la clé la création de 1 000 emplois directs dès 2020. "Nous comptons construire 30 à 40 salles de cinéma d'ici trois à cinq ans et 50 à 100 d’ici 2030, ce qui correspond aux objectifs du prince héritier dans le programme Vision 2030 [un plan de diversification de l’économie saoudienne, NDLR]", expliquait en août Adam Aron, le PDG du plus grand exploitant de salles de cinémas au monde, AMC Entertainment.

"L’un des dix plus grands marchés au monde"

Les autorités saoudiennes ont en effet décidé de mettre le paquet sur le secteur du divertissement, dans lequel elles prévoient d’investir 20 milliards de dollars d’ici quinze ans. Une aubaine pour les compagnies américaines, alors que la fréquentation des salles aux États-Unis a chuté de 15,1 % en 2017, notamment en raison de la concurrence féroce de Netfix et d’Amazon.

>> À lire aussi : L’Arabie saoudite mise sur le secteur du divertissement et du cinéma en particulier

"Le marché saoudien va faire partie des dix plus grands marchés du monde, avec 2 600 écrans d’ici 2030, alors qu’il était inexistant il y a encore quelques mois ", affirme Colin Brown, qui était présent lors de la première édition d’un forum de cinéma à Dubaï, fin octobre, où il a été beaucoup question du marché saoudien. L’événement a regroupé pas moins de 500 représentants de l’industrie mondiale du cinéma.

"Les discussions ont peu porté sur l’affaire Khashoggi ou la politique saoudienne, il y a été essentiellement question de business", soutient Colin Brown. "Mais si l’image de l'Arabie saoudite est encore écornée au cours des prochains mois, les studios d’Hollywood pourraient réévaluer leurs investissements et devenir réticents à projeter leurs films dans les salles de cinéma en Arabie saoudite."

Cette page n'est pas disponible.

Il semblerait qu'il y ait une erreur de notre côté et que cette page ne soit pas disponible. Nos équipes vont se pencher sur la question pour résoudre ce problème au plus tôt.