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Inégalité des revenus et crise financière, les moteurs de l’extrême droite

Un homme regarde son téléphone portable à côté d'une femme mendiant sur le trottoir à Madrid, le 15 décembre 2015.
Un homme regarde son téléphone portable à côté d'une femme mendiant sur le trottoir à Madrid, le 15 décembre 2015. Gerard Julien, AFP

À travers le monde, les richesses sont de plus en plus concentrées entre les mains d'une classe privilégiée. Mais au lieu d’entraîner des appels à la redistribution, cette tendance a poussé de nombreux électeurs à soutenir l’extrême droite.

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Les inégalités de revenus ont augmenté dans presque toutes les régions du monde au cours des 40 dernières années, selon le World Inequality Report 2018. Depuis 1980, les 1 % les plus riches de la planète ont profité deux fois plus de la croissance mondiale que les 50 % les plus pauvres.

Si ce ratio diffère de manière significative entre les régions du globe (avec les disparités les plus faibles en Europe de l’Ouest et les plus élevées au Moyen-Orient), la tendance à la concentration des richesses parmi les plus riches reste comparable. Et même si les 50 % les plus défavorisés ont, eux aussi, profité de la croissance mondiale, ils n’ont bénéficié que de 10 % du revenu mondial contre 20 % pour les 1 % les plus riches.

Des déséquilibres aussi prononcés peuvent mener à "des catastrophes politiques, économiques et sociales" s’ils ne sont pas "correctement contrôlé et traités", préviennent les auteurs du rapport.

La mondialisation a "augmenté les revenus et les conditions de vie en Occident, mais largement plus pour certains que pour d’autres", note Russell Foster, enseignant au Department of European and International Studies du King’s college de Londres. "Ainsi, alors que tout le monde va mieux, l’écart entre ceux qui possèdent, et ceux qui possèdent beaucoup plus, est énorme." Au Royaume-Uni, "le fossé entre riches et pauvres est aujourd'hui au plus haut depuis les années 1860", selon lui.

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Et pourtant, malgré ces constats extrêmes, il n’y a pas eu d’augmentation notable de la conscience de classe sociale ou de renouveau de la solidarité entre les plus démunis. Les inégalités croissantes ont plutôt affaibli cette solidarité entre classes, écrit l’économiste Thomas Piketty dans un rapport de mars 2018.

"Étant donné les évolutions récentes, on aurait pu s’attendre à voir émerger une demande politique pour la redistribution [des richesses]", décrit-il. Pourtant, "nous observons en règle générale l’émergence de formes variées de ‘populisme’ xénophobe et de politiques identitaires" - il cite Donald Tump, le Brexit et Marine Le Pen, entre autres - plutôt qu’un "retour à des politiques basées sur les classes".

L’émergence de la droite

Dans un article du magazine Foreign Affairs, les auteurs d’une précédente étude de 2015, dans laquelle ils avaient compilé des données sur près de 100 crises financières, ont observé que "les partis d’extrême droite sont les principaux bénéficiaires des effondrements financiers".

"Après une crise, la part des votes en faveur des partis de droite augmente de plus de 30 %", ont découvert les auteurs. Il devient alors plus difficile de gouverner quand des petits partis anti-establishment entrent dans les parlements nationaux.

Pour ceux qui cherchent à attribuer des fautes, il est "souvent facile de trouver des échecs politiques et du copinage parmi les riches et les puissants, de sorte que la confiance dans le système politique s’érode. Cela ouvre la porte aux entrepreneurs politiques qui essaient de positionner ‘le peuple’ face à ‘la classe dirigeante’".

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Et pourtant, les partis d’extrême gauche, qui ont eux aussi une longue tradition de critique des élites, ne profitent pas des mêmes avantages après un crash financier. "Nos recherches montrent que la part du vote d’extrême gauche reste sensiblement la même après une crise", disent les auteurs de l’étude. "Il semble que lorsque les groupes sociaux craignent le déclin et une perte de richesse, ils se tournent vers les partis de droite qui promettent la stabilité et le maintien de l’ordre."

Quand la gauche évite de stigmatiser les étrangers et les minorités pour expliquer les problèmes nationaux, les politiciens d’extrême droite choisissent souvent une rhétorique provocante qui suggère que la culture nationale "est attaquée par des forces extérieures", comme l’immigration de masse qui peut entraîner des pertes d’emplois, note le docteur Paul Jackson, maître de conférence en histoire à l’Université de Northampton et spécialiste des mouvements d’extrême droite.

Russell Foster, du King’s college de Londres, signale qu’en Europe, les dix années d’austérité qui ont suivi à la Grande récession ont exacerbé ces tensions. Selon lui, des électeurs en colère et "désabusés" sont de plus en plus attirés par "le soutien aux partis nationalistes et aux politiciens qui attribuent les problèmes du peuple aux centristes, aux socialistes, ou aux boucs-émissaires pratiques que sont l’Union européenne et les immigrants".

"Abandonnés par la politique"

Un sondage d’avril 2018 dans 16 pays européens, publié par le journal Economic Policy, a démontré que les privations économiques ont non seulement accru la popularité du populisme d’extrême droite, mais aussi que les disparités de revenus alimentaient encore plus ces tendances. Sam Van Noort, co-auteur du rapport, estime que les personnes se sentant "économiquement moins nanties" sont plus susceptibles d’être attirées par l’extrême droite.

L’étude a aussi confirmé les résultats d’autres enquêtes : les personnes sensibles à la droite radicale "sont souvent des hommes, subjectivement pauvres, peu éduqués et jeunes".

Une étude exhaustive menée par le think tank Das Progressive Zentrum, publiée en octobre, s’est appuyée sur 500 entretiens en porte-à-porte menés dans des régions déshéritées d’Allemagne et de France qui comptent une forte proportion d’électeurs de l’extrême droite. Les chercheurs ont découvert que les "conditions socio-politiques – et pas des facteurs comme la xénophobie – sont souvent les moteurs de la haine et de la crainte de l’avenir". Ces préoccupations incluent les bas salaires et le déclin d’infrastructures clés comme les transports.

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"De nombreuses personnes interrogées se sentent abandonnées. Elles pensent que ni les politiques ni les médias ne prennent suffisamment en compte leurs préoccupations", affirme Johannes Hillje, qui a mené l’étude. Il souligne que seule une infime minorité de participants ont répété le discours populiste ou fait des commentaires racistes ou xénophobes. Ils étaient plutôt préoccupés par des problèmes locaux immédiats et concrets.

"Les gouvernements doivent regagner la confiance des électeurs", précise Johannes Hillje à France 24. "Beaucoup d’électeurs des populistes pensent que les politiques n’améliorent pas leur vie. Ils pensent qu’ils favorisent leurs intérêts propres et non l’intérêt public. Les politiques doivent montrer que leurs mesures servent le peuple."

Nouvelle encourageante pour l’Union européenne, la plupart des participants à l’étude ont affirmé "voir l’Europe plus comme faisant partie de la solution que comme un problème".

Anxiété culturelle

L’incertitude économique n’est pas la seule composante émotionnelle qui nourrit l’émergence du populisme. Les soutiens à l’extrême droite ne sont pas non plus tous vulnérables économiquement. En moyenne, ceux qui ont voté pour le Brexit ne sont pas issus des classes ouvrières mais plutôt des classes moyennes à revenus raisonnables, note Russell Foster. Et le groupe d’extrême droite français Génération identitaire cible la jeunesse aisée, ayant étudié à l’université, qui "ne se sent pas à sa place dans la société moderne".

Selon lui, un facteur "bien plus significatif" de l’émergence de l’extrême droite est "un sens grandissant d’anxiété culturelle et de déclin de la civilisation". "De nombreux Européens sont inquiets du rythme rapide des changements culturels en Europe. Ils craignent ce qu’ils voient comme une prise de contrôle culturelle", affirme Russell Foster, notant que les soutiens de l’extrême droite ont tendance à en imputer la responsabilité à deux groupes : l’islam et les "élites" nationales.

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"Des millions d’Européens de l’ère postindustrielle qui ont déjà l’impression d’être abandonnés pensent que les cultures digitales, métrocentriques [orientées vers la capitale], xénocentriques [orientées vers l’étranger] et à la mode qui sont dominantes dans les médias ne respectent pas, ou se moquent des cultures traditionnelles des régions et des classes ouvrières", dit-il.

Résultat : les politiques d’extrême droite "peuvent faire appel à un désir d’appartenance, à un désir d’identité et à la nostalgie parmi ceux qui ne se sentent pas à leur place dans une culture de plus en plus vaste et sans âme".

L’émergence d’une chambre de résonnance

Les poussées de l’extrême droite après des crises sont souvent temporaires, notent les auteurs de Foreign Affairs, et sous cinq ans, "les schémas de vote retournent habituellement au statu quo d’avant crise". Mais plus aujourd’hui. Dix ans après la pire crise financière depuis la Grande dépression, les populistes marquent toujours des points, du Brésil aux Philippines, en passant par l’Europe.

L’avènement des réseaux sociaux peut être une raison. Les groupes d’extrême droite ont tiré les leçons du passé, affiné leur message et coordonné leurs actions. "Les dirigeants populistes apprennent les uns aux autres à utiliser la télévision et les réseaux sociaux pour créer la polarisation et la division. C’est crucial pour eux, car une société polarisée est la condition préalable fondamentale du succès populiste", écrivent les chercheurs de la revue Foreign Affairs. "Ils mettent l’accent sur le nationalisme, donnant une impression d’identité aux électeurs insatisfaits. Et ils utilisent un langage simple pour créer l’intimité."

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De nombreux populistes ont amélioré leur capacité à rester au pouvoir, en étant même parfois réélus plusieurs fois. "Ils cultivent leur image d’outsiders, même quand ils en arrivent à dominer le monde politique et celui des affaires. Ils érodent progressivement les contrepoids et prennent le contrôle des médias, toujours au nom ‘du peuple’."

Les gouvernements "doivent en faire plus pour préserver une société juste", dit Moritz Schularik, l’un des auteurs de l’étude pour le magazine. "Les services publics, les taxes, la sécurité sociale – tout cela a un rôle à jouer."

En fin de compte, la montée du populisme d’extrême droite s’explique "principalement par une stagnation relative [pour les classes sociales] du bas et du milieu" de la répartition de la richesse, associée à "des gains importants au sommet", selon lui.

Les gouvernements nationaux ont pu être trop lents à réagir aux problèmes économiques de leurs électeurs au cours de la dernière décennie. Et pourtant, s’en occuper pourrait être la partie la plus facile. S’attaquer aux problèmes économiques immédiats ne résoudra pas nécessairement les préoccupations de ceux qui pensent que leur culture nationale est menacée, ni la lassitude persistante envers la classe politique.

"S’il est certes important de répondre aux préoccupations économiques, il est également crucial d’en faire plus pour résoudre la méfiance générale contre le courant politique", précise le spécialiste de l’extrême droite Paul Jackson.

Les inégalités peuvent éventuellement être atténuées par les politiques gouvernementales, note Russell Foster. Mais "il est beaucoup plus difficile de réagir aux autres causes de la popularité de l’extrême droite".

Adapté de l'anglais par Rémi Carlier. Cliquez ici pour lire l'original.

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