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Un an après la chute de Mugabe, le Zimbabwe repart de zéro

"Plus d'essence", indique une station service de Harare, le 9 octobre 2018.
"Plus d'essence", indique une station service de Harare, le 9 octobre 2018. Philimon Bulawayo, Reuters

Le 21 novembre 2017, Robert Mugabe mettait fin, sous la pression de l’armée et de la rue, à 29 ans de pouvoir autocratique. Il laissait derrière lui un pays exsangue et ruiné. Un an après, le pays peine à sortir du gouffre et la population déchante.

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"En lisant les articles des journaux aujourd’hui, j’entends plus parler des ‘armes’ que des ‘roses’ qui ont fait [de la chute de Robert Mugabe] un épisode unique et enchanteur de changement social, sans précédent dans le monde." Par ces quelques mots, le nouveau président zimbabwéen, Emmerson Mnangagwa, se veut populiste et s’offusque, mercredi 21 novembre, de l’image négative de son pays donnée dans la presse nationale et internationale.

Pour le nouvel homme fort du pays, ancien vice-président, et proche de Robert Mugabe qui a conspiré, avec l’armée, à sa chute il y a exactement un an, le changement a amélioré les conditoins de vie des Zimbabwéens. Pourtant, dans les rues de la capitale Harare, la population a bien du mal à lui donner raison. Le pays, englué dans l’une des pires crises économiques du monde, pâtit toujours des politiques désastreuses mises en place par Robert Mugabe pendant ses dix dernières années de règne. Les devises en circulation sont rares, les étals des magasins sont vides, le prix des denrées et des médicaments atteint des sommets. Et depuis septembre, ils ont encore doublé.

L’année dernière, des dizaines de milliers de personnes avaient défilé dans les rues, avec la bénédiction des militaires, pour réclamer le départ de Robert Mugabe, au pouvoir depuis 1987. "Il y avait tellement de joie dans l’air, se remémore Munya Chihota, 41 ans, pour l’AFP. On était tous là. Des jeunes, des vieux, des Noirs, des Blancs. On espérait qu’après les épreuves que la nation avait endurées, les choses allaient changer. Malheureusement, seulement une personne et une poignée de parasites ont été renvoyées et le système est resté en place." La gérontocratique Zanu-PF, parti de Mugabe et du nouveau président, garde en effet une importante assise dans le pays.

Dette abyssale

Dès sa prise de pouvoir après la chute de Robert Mugabe, et après son élection au premier tour avec 50,8 % des suffrages en juillet 2018, Emmerson Mnangagwa avait pourtant promis des réformes rapides pour redresser l’économie et commencer à rembourser les quelque 17 milliards de dollars de dettes, dont 2 milliards d’arriérés auprès de la Banque mondiale et du FMI. Des annonces obligatoires si le pays - qui possède un sous-sol riche, des terres fertiles et une population très éduquée - veut voir revenir les investisseurs et profiter des haut courts en bourse du cuivre, de l’or, et du tabac qu’il exporte. Dans son discours du 21 novembre, dans lequel il ne fait à aucun moment allusion aux difficultés de la vie courante des Zimbabwéens, le président défend encore sa "vision 2030" qui doit faire émerger le Zimbabwe au rang des pays à revenus intermédiaires d’ici douze ans.

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"Il a hérité d’une situation catastrophique. Un pays comme ça ne peut pas se réformer du jour au lendemain. L'absence de réaction des pays occidentaux et de la Chine pour redresser l'économie est un coup dur, parce que le pays va devoir se débrouiller seul pour repartir, et entraîner une réforme économique et surtout politique", analyse Virginie Roiron, maître de conférences à Science-Po Strasbourg et spécialiste du Zimbabwe.

Les Zimbabwéens, habitués à la débrouille (plus de 80 % sont toujours au chômage), se sont largement tournés vers le marché noir et les transactions financières non matérielles, comme le paiement par téléphone. En 2016, le FMI estimait que le secteur informel atteignait 60 % de l’économie du pays. La monnaie nationale ne vaut plus rien, et les transactions se font grâce à des "bond notes", des obligations censées être indexées sur le dollar américain, mais dont la valeur s’effondre en permanence.

"Nous n’y arriverons pas sans souffrances"

Afin de donner des gages à la communauté internationale et aux investisseurs chinois, encore très frileux, Emmerson Mnangagwa a nommé aux Finances l’économiste Mthuli Ncube, ancien vice-président de la Banque africaine de développement. Soucieux de renflouer les caisses de son pays et de compenser les déficits budgétaires, il a mis en place un Programme de stabilisation transitionnel, incluant une taxe de 2 % sur les transactions financières électroniques, afin que l’État puisse profiter de l’économie informelle.

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"La taxe a créé un mécontentement énorme et a accentué l'inflation, puisque la valeur du 'bond note' s'est encore effondrée, et le manque de cash est flagrant. Certains détaillants renoncent à acheter leurs marchandises, comme les pharmaciens, et tout cela a provoqué une spirale à la fois sur le niveau de vie des gens et sur l'économie", commente Virginie Roiron.

Pour le mnistre des Finances Mthuli Ncube, le pays ne pourra pas se relever sans un effort collectif. "Nous n’y arriverons pas sans souffrances. Pendant la première ou la deuxième année, cela sera difficile, car nous devons stabiliser notre macroéconomie. Mais après cela, nous serons heureux d’avoir souffert ensemble, en tant que pays, et pourrons aller de l’avant. Les gens ne réalisent pas qu’ils paient déjà indirectement pour la faiblesse de l’économie. Nous ne faisons que réparer le problème ensemble en faisant des sacrifices", a-t-il annoncé début octobre pour calmer la gronde des Zimbabwéens désabusés.

Manifestations interdites

La transition démocratique, là aussi louée par Emmerson Mnangagwa dans son discours de mercredi, reste très timide. L’élection présidentielle, à laquelle de nombreux observateurs internationaux étaient invités, fut certes la plus "juste" que le pays ait connue depuis le début de l’ère Mugabe, mais le principal parti d’opposition conteste son résultat. Et le 1er août 2018, une manifestation en ce sens a été durement réprimée par l’armée, faisant six morts.

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"La répression a montré que le Zimbabwe restait un état ou l'armée est extrêmement puissante, et où les réformes politiques n'allaient pas forcément accompagner les réformes économiques", relève Virginie Roiron. Le nouveau président avait dénoncé l’usage de la force, affirmant ignorer qui avait donné l’ordre de tirer. Mais pour la chercheuse, l’événement est révélateur de l’ambiguïté qui entoure l’homme fort de Harare. "Il doit son pouvoir à l'armée. La question que l'on se pose, c’est s’il a la volonté de dissocier le pouvoir politique et le pouvoir militaire, pour montrer l’existence d’un pouvoir civil efficace, ou s’il ne joue pas un double jeu, avec un discours policé vers l'extérieur et une complicité avec l'armée à l'intérieur."

Force est de constater que la parole ne s’est pas autant libérée que le prétend Emmerson Mnangagwa. Mi-octobre, une manifestation contre l’aggravation de la crise économique était empêchée par la police, officiellement à cause de l’épidémie de choléra qui frappe le pays, et plusieurs responsables syndicalistes ont été arrêtés.

Robert Mugabe, dont la figure de héros de la guerre d'indépendance, intouchable, reste très pregnante, continue de bénéficier d'une très généreuse retraite dans sa villa de Harare.

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