"Tenir bon", le credo d'une journaliste philippine distinguée par le Time

Publicité

Manille (AFP)

La journaliste philippine Maria Ressa, l'une des "personnalités de l'année" du magazine Time, a une longue expérience des zones de conflit mais livre aujourd'hui bataille contre un gouvernement qui voudrait la voir derrière les barreaux.

Quelques heures après avoir versé une caution de près de 4.000 dollars mardi dans une affaire de fraude fiscale "montée de toute pièce" selon l'intéressée, Mme Ressa, 55 ans, a été distinguée par le magazine américain.

Elle a été désignée aux côtés entre autres du journaliste saoudien assassiné Jamal Khashoggi et de deux reporters birmans de l'agence Reuters Wa Lone et Kyaw Soe Oo, actuellement en prison, "qui ont pris de grands risques dans la recherche de la vérité".

Le site créé par la journaliste, Rappler, a adopté une ligne critique contre la guerre antidrogue meurtrière menée par le président Rodrigo Duterte, dans laquelle des milliers de personnes ont été tuées. En conséquence, le média dit être la cible d'une campagne de répression soutenue de la part des autorités.

"Il est plus facile de louvoyer dans une zone de conflit, une zone de guerre, que de louvoyer à travers le système judiciaire de notre pays transformé en arme", avait-elle expliqué à la semaine dernière à l'AFP. "Mais nous allons tenir bon".

Mme Ressa et le site font l'objet d'accusations de fraude fiscale. Elle encourt jusqu'à 10 ans derrière les barreaux.

L'année a été difficile pour le site. Le régulateur boursier a révoqué sa licence en janvier, une décision contestée par Rappler et qui est toujours pendante.

Dans le même temps, la journaliste a reçu une série de prix des mains de groupes internationaux de défense de la liberté de la presse, dont le Comité pour la protection des journalistes.

- "Nous ne nous sommes pas cachés" -

Un certain nombre de médias philippins, dont Rappler, ont remis en cause la campagne de répression antidrogue du président. Depuis 2016, la police dit avoir tué près de 5.000 trafiquants ou toxicomanes présumés.

Mme Ressa exerce son métier depuis plus de 30 ans et a connu son lot de menaces.

Ancienne cheffe du bureau de CNN à Manille et Jakarta, elle s'était spécialisée dans le terrorisme, enquêtant sur les liens entre des réseaux comme Al-Qaïda et les jihadistes du Sud-Est asiatique.

"On m'a tirée dessus. J'ai failli être expulsée d'un pays. J'ai été emprisonnée pendant une nuit".

De retour dans l'archipel, la journaliste titulaire de la double nationalité philippine et américaine fut pendant six ans responsable de l'information de la plus grande chaîne de télévision ABS-CBN.

En 2012, elle lança son site, qui lutte aujourd'hui pour sa survie, accusé de violations des lois constitutionnelles sur les financements étrangers, diffamation et évasion fiscale.

Comme on l'interrogeait sur la distinction du magazine américain, Salvador Panelo, porte-parole de M. Duterte, a assuré qu'il était légitime de poursuivre les critiques du pouvoir et que la liberté d'expression restait "solide" dans l'archipel.

Mme Ressa dément toutes les accusations portées contre elle et a promis de se battre.

"A Rappler, nous avons décidé que dans 10 ans, quand nous nous rappellerons de cette période, nous nous dirons que nous avions fait tout ce qui était en notre pouvoir: nous n'avons pas esquivé, nous ne nous sommes pas cachés", avait-elle dit le mois dernier en acceptant un prix.

"On ne se connaît pas vraiment tant qu'on n'est pas forcé de se battre pour se défendre".