Venezuela: le quotidien historique "El Nacional" cesse sa parution papier

Publicité

Caracas (AFP)

La dernière édition papier du quotidien vénézuélien "El Nacional" paraîtra vendredi: le manque de papier, la profonde crise économique et les pressions politiques ont eu raison de ce vétéran de la presse de ce pays d'Amérique latine.

Après deux décennies de durs affrontements avec les gouvernements d'Hugo Chavez (1999-2013) et de Nicolas Maduro, au cours desquels des dizaines de médias ont disparu, les presses de "El Nacional", né il y a 75 ans, vont cesser de tourner.

"Ils ont réussi à faire taire la radio et la télévision et à faire disparaître la presse écrite indépendante", s'insurge Miguel Henrique Otero, le propriétaire du quotidien, en référence au gouvernement du président vénézuélien qu'il n'hésite pas à qualifier de "dictateur" dans ses éditos.

Dans une tribune, le journal a toutefois annoncé qu'il allait "booster" son site internet. "Il était impossible de continuer à financer le journal papier", explique à l'AFP Argenis Martinez, responsable de la rédaction au moment où cette dernière prépare le dernier numéro.

"C'est un sentiment étrange", reconnaît-il.

Les problèmes ont commencé en 2013, lorsque le gouvernement a créé une société ayant le monopole de l'importation et de la vente de papier journal.

Selon l'ONG Espacio Publico, qui défend la liberté de la presse, plus de la moitié des 134 journaux qui circulaient à cette époque au Venezuela ont cessé d'être imprimés.

Les médias audiovisuels n'ont pas été épargnés par ce que le Syndicat national des travailleurs de la presse (SNTP) qualifie d'"escalade" contre la liberté de la presse.

En 2017, 52 stations de radio et 8 chaînes de télévision, dont CNN en espagnol, ont cessé d'émettre. "C'est une grande douleur, mais c'est une douleur à laquelle nous nous sommes préparés. Nous avons résisté plus longtemps que nous ne le pensions", témoigne Hilda Lugo, rédactrice à la rubrique arts et divertissements.

- "El Nazional" -

Pour survivre, "El Nacional" a reçu des dons et même des prêts de papier du groupe de presse "Grupo de Diarios de América", qui comprend, entre autres, La Nación (Argentine), O Globo (Brésil) et El Mercurio (Chili), explique Argenis Martinez.

Mais il n'a pas échappé à la profonde crise économique qui asphyxie le pays, plombé par cinq années de sévère récession et une hyperinflation qui devrait atteindre 10.000.000% en 2019 selon le FMI.

"El Nacional", qui a pu compter jusqu'à 72 pages et plusieurs magazines, a réduit ses exemplaires à 16 pages et limité sa diffusion à cinq jours par semaine. Le tirage a chuté à environ 5.000 exemplaires par jour, contre 250.000 en 2014 pour les éditions du week-end.

En août, le gouvernement de Nicolas Maduro a décrété une augmentation de 3.400% du salaire minimum, ce qui a acculé de nombreuses entreprises.

Une vingtaine de journaux ont licencié du personnel, réduit leur offre ou fermé. En novembre, une nouvelle augmentation de 150%, a été décrétée par le dirigeant socialiste.

En 2015, le journal a aussi été attaqué en diffamation par le président de l'Assemblée constituante et numéro deux du pouvoir chaviste, Diosdado Cabello, pour avoir publié des reportages parus dans la presse espagnole le reliant au trafic de drogue.

Des poursuites similaires contre ABC en Espagne et The Wall Street Journal aux États-Unis ont été rejetées dans ces deux pays. Mais au Venezuela, le dirigeant socialiste a eu gain de cause et les médias locaux ont été condamnés à des amendes.

En raison de cette plainte, Argenis Martinez s'est vu interdire de quitter le pays pendant près de quatre ans.

Diosdado Cabello surnomme le quotidien "El Nazional", alors que Nicolas Maduro et d'autres membres du gouvernement accusent régulièrement la presse de "conspirer" en vue d'un coup d?État et d'ignorer volontairement les réalisations du pouvoir.

Les journalistes, pour leur part, dénoncent des agressions constantes et des arrestations illégales. Rien qu'au cours du premier semestre 2018, le SNTP a recensé 113 agressions contre des reporters.

Le syndicat pointe une autre menace: le blocage des sites internet par l'opérateur public CANTV, le principal fournisseur de téléphonie et d'internet au Venezuela.