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Au Soudan, les revendications des manifestants concernent plus que le prix du pain

Des manifestants scandent des slogans anti-régime lors d'une manifestation, à Khartoum, le 25 décembre 2018.
Des manifestants scandent des slogans anti-régime lors d'une manifestation, à Khartoum, le 25 décembre 2018. Mohamed Nureldin Abdallah, Reuters

De nouvelles manifestations ont eu lieu vendredi dans plusieurs villes du Soudan, au neuvième jour de la contestation née de la hausse du prix du pain. Mais, aujourd’hui, les revendications des manifestants sont bien plus larges.

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Vendredi 28 décembre, à la sortie d’une mosquée d’Omdourman, au Soudan, des centaines de fidèles se sont mis à scander les mots "Liberté, paix, justice" avant que des forces anti-émeutes interviennent et dispersent la foule.

Depuis une dizaine de jours, les manifestations de ce type se multiplient dans le pays. À l’origine contre la hausse du prix du pain - multiplié par trois le 18 décembre - elles ont rapidement pris un tournant plus politique.

Le Soudan connaît depuis plusieurs années une grave crise économique. Amputé des trois quarts de ses réserves de pétrole depuis l'indépendance du Soudan du Sud en 2011, le pays est plongé dans une crise monétaire profonde depuis la levée des sanctions économiques américaines – dont un embargo commercial, l’année dernière.

"La fin des sanctions américaines ayant permis à de nombreuses personnes de la communauté des affaires de se lancer dans des transactions avec des pays du Golfe, la livre soudanaise a été mise sous pression", explique Jean-Baptiste Gallopin, doctorant à l’université de Yale et spécialiste du Soudan contacté par France 24. "Or, la banque centrale a très peu de réserve de change. Elle n’a pas pu gérer le cours de la livre qui s’est effondré". Certains économistes estiment que l’inflation réelle depuis un an atteint 170 % dans le pays.

Environ 70 % du budget national dans la défense et la sécurité

La crise économique s’explique aussi par une mauvaise gestion de la part du gouvernement soudanais. Selon le chercheur, "le gouvernement soudanais dépense environ 70 % du budget national dans la défense et la sécurité" et la corruption est omniprésente au sein des institutions gouvernementales.

À cours de ressources financières, l’État soudanais a dû lever les subventions sur le pain en décembre. "Le processus a été lancé à Atbara parce que le gouvernement pensait que cela ne provoquerait pas de troubles dans cette ville traditionnellement acquise au régime et qui est un vivier de recrutement pour les services de sécurité", précise Jean-Baptiste Gallopin.

Pour lui, le fait que les manifestations aient commencé dans des villes favorables au régime comme Atbara "en dit long sur l’état de mécontentement du pays". La contestation rassemble aujourd’hui les étudiants, les syndicalistes, le personnel médical des hôpitaux, les journalistes mais aussi, selon Jean-Baptiste Gallopin, "des groupes qui ne font pas partie de l’opposition traditionnellement".

"La révolte ne se restreint pas aux groupes qui ont mobilisé précédemment [en 2013, la suppression de la subvention sur certaines denrées alimentaires avait provoqué des manifestations hostiles à Omar el-Béchir, NDLR], tels que les groupes de jeunes (Girifna, Sudan Change Now, étudiants darfouris) ou l'opposition dite radicale (tels que le Sudan Congress Party ou le Sudan People Liberation Movement in Opposition)", affirme-t-il. Elle s’étend à l’opposition modérée et notamment aux Frères musulmans et à une partie du Parti démocratique unioniste qui n’avait pas soutenu les précédents mouvements de contestation.

"Le peuple demande la chute du régime"

C’est aujourd’hui la figure du président Omar el-Béchir, à la tête du pays depuis 1989 et incarnation d’un pouvoir violent et corrompu, qui cristallise la révolte des Soudanais. Dans les rangs des manifestants, des slogans déjà utilisés durant les printemps arabes tels que "Le peuple demande la chute du régime", se sont multipliés depuis le 19 décembre.

>> À lire : Omar el-Béchir, l'autocrate soudanais qui défie la justice internationale

Pour Pauline Brücker, doctorante au Centre d'études des relations internationales de Sciences-Po, interrogée par France 24, les manifestations "visent aujourd’hui clairement un renversement du pouvoir d’Omar el-Béchir".

Le 25 décembre, un rassemblement de syndicalistes de divers secteurs souhaitait se rendre au palais présidentiel de Khartoum pour demander la "démission immédiate du président" ainsi que la "formation d'un gouvernement transitoire". Mais les forces de sécurité ont empêché les manifestants de rejoindre le point de départ de la marche.

Depuis le début de la contestation, les manifestations ont été réprimées avec violence. De nombreuses arrestations d’activistes et de protestataires ont eu lieu. Les forces de l’ordre ont fait usage de gaz lacrymogènes et ont également tiré à balles réelles. Les autorités estiment à 19 le nombre de manifestants tués depuis le début de la contestation. Amnesty international avance de son côté le nombre de 37 morts.

Crise de loyauté au sein du régime

Néanmoins, pour Jean-Baptistes Gallopin, "le régime calibre sa réponse par crainte d'une escalade". S’il est arrivé que des forces de sécurité ouvrent le feu sur des manifestants, la plupart tiraient en l’air ou bien à côté.

Lors de précédentes manifestations survenues en 2013, "la stratégie des forces de sécurité était d'empêcher la propagation des manifestations en tuant à grande échelle", rappelle le chercheur.

"Cette fois-ci, le régime semble miser sur les arrestations, la torture et l'intimidation. Il n’y a pas de stratégie létale massive comme en 2013, quand les forces de sécurité ont tiré à vue aux armes automatiques et ont tué environ 200 manifestants en l'espace de quelques jours. Au vu de l'ampleur du mouvement, du déploiement massif des forces militaires et paramilitaires, et malgré les dizaines de morts, le bilan humain aujourd'hui n'est pas comparable. Cela montre qu’Omar el-Béchir craint que ses forces de sécurité ne le suivent pas si la violence devient trop importante", ajoute-t-il.

Car le président soudanais fait face à un vaste mouvement de mécontentement populaire mais aussi à une crise de loyauté de ses proches. "Si les manifestations continuent, on peut s’attendre à ce que des figures issues du régime, peut-être en lien avec l’opposition, puissent tenter de le renverser", avance Jean-Baptistes Gallopin.

Complot contre le régime

Omar el-Béchir a pris la parole le 24 décembre pour tenter d’éteindre la contestation. "L'État va entreprendre de vraies réformes pour garantir une vie digne aux citoyens", a déclaré le président de 74 ans. "J'appelle les citoyens à ne pas croire ce que disent les leaders du mouvement", a-t-il ajouté.

Le chef d’État a également assuré que les manifestations étaient le résultat d’un complot. "Omar el-Béchir accuse l'État hébreu et une partie des Soudanais qui se sont rendus en Israël d’être à l’origine de ce qu’il appelle être un complot contre son régime", explique Pauline Brücker. Les populations soudanaises non-arabes, comme les personnes originaires du Darfour, sont également accusées d'être à l'origine des violences.

Le Soudan a officiellement rompu ses relations diplomatiques avec Israël depuis 1967. En 2012, Khartoum a accusé Israël d'avoir mené une frappe contre le site militaire de Yarmouk, près de la capitale soudanaise. À la suite de cette attaque, Omar el-Béchir avait déclaré qu’Israël était "l’ennemi numéro un" du Soudan.

Pour Jean-Baptistes Gallopin, "le régime cherche à effrayer la classe moyenne de Khartoum en utilisant cette rhétorique du complot. Le but est de diviser l’opposition sur une base ethnique et régionale".

La journée de samedi s’est déroulée dans le calme à Khartoum. Mais la capitale soudanaise est désormais occupée par des unités de l’armée et des milices qui paradent armes au poing. La prochaine manifestation de l’opposition est prévue lundi.

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