Accéder au contenu principal

Seule parmi les poilus : la surprenante découverte de la tombe d'une infirmière

La tombe de Marthe de Goutière, dans le cimetière militaire français de Bitola, en Macédoine.
La tombe de Marthe de Goutière, dans le cimetière militaire français de Bitola, en Macédoine. Kaliopa Stilinovic

Il aura fallu attendre la fin du centenaire de la Première Guerre mondiale pour que la tombe d'une infirmière française soit découverte dans le cimetière de Bitola, en Macédoine. Jusqu'à présent, elle n'apparaissait sur aucun registre.

PUBLICITÉ

Des milliers de tombes à perte de vue. Des rangées de croix impeccablement alignées. Le cimetière militaire français de Bitola, en Macédoine, rassemble les sépultures de plus de 13 000 soldats morts lors de la Première Guerre mondiale. Laurence Auer a parcouru ces allées en long, en large et en travers à l’occasion de nombreuses cérémonies commémoratives. Ancienne ambassadrice de France dans le pays, de 2013 à 2016, elle pensait presque tout savoir sur ce lieu de mémoire. Mais en novembre dernier, une découverte a tout changé.

"Je suis revenue à Bitola pour découvrir le Mémorial, un projet de musée sur lequel j’ai travaillé plusieurs années", raconte Laurence Auer, aujourd’hui directrice de la culture au Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. "En nous rendant, avec le maire d’Épinal Michel Heinrich, au fond du cimetière déposer une gerbe sur la tombe de René Argant, poilu originaire de la ville, je vois en passant une tombe avec un prénom féminin. J’appelle la consule Kaliopa Stilinovic qui vérifie dans son registre : il n’y a pas de femme inscrite. Le numéro de la tombe 2976 ne correspond à aucune identité".

La tombe de Marthe de Goutière dans le cimetière militaire de Bitola.
La tombe de Marthe de Goutière dans le cimetière militaire de Bitola. Kaliopa Stilinovic

>> À lire aussi : Comment j'ai rencontré mon grand-oncle, un zouave, mort sur le front d’Orient

"Une femme est enterrée au milieu des 13 262 sépultures"

La diplomate n’a pourtant pas rêvé. Sur une des croix du cimetière, elle a bien lu le nom d’une femme, celui de Degoutiere Marthe : "Le cimetière, nous l’avons quadrillé pendant quatre ans avec mes équipes, pendant les célébrations du Centenaire. Jamais nous n’avions imaginé qu’une femme pouvait s’y trouver. Une seule femme est répertoriée dans les cimetières de Macédoine, une infirmière anglaise, à Skopje". Sur le coup, elle ne voit que deux explications : "Il s’agit soit d’une erreur, un homme enterré avec un nom mal retranscrit, soit un élément totalement nouveau, que nous n’avions jamais cru possible : une femme est enterrée au milieu des 13 262 sépultures".

La deuxième hypothèse se révèle être la bonne. En quelques clics sur Internet, elle retrouve la trace d’une infirmière française : Marthe de Goutière, morte le 3 juillet 1918 à Koritsa, en Albanie, à une centaine de kilomètres de Bitola. Informée de sa découverte, je décide de l’aider en essayant de retrouver la famille de cette femme. Sur un site de généalogie, je découvre que son nom est mentionné sur le monument aux morts de Saint-Servan-sur-Mer, près de Saint-Malo, en Ille-et-Vilaine.

Un portrait de Marthe de Goutière non daté.
Un portrait de Marthe de Goutière non daté. Famille Onraët

>> À lire aussi : Un mémorial en Macédoine pour se souvenir des poilus du front d'Orient

"Zèle, exactitude, compétence, dévouement"

C’est l’une de ses arrières-petites-nièces, Marguerite Onraët, qui a publié ces informations. "Marthe de Goutière était la sœur cadette de mon arrière-grand-mère, Anne-Marie-Willemine", m’explique-t-elle, tout en levant le voile sur son parcours. Née en avril 1864 au sein d’une famille aisée implantée depuis trois générations en Inde, Marthe a vécu une grande partie de sa vie en Asie. Ce n’est qu’en 1899 qu’elle s’installe en Bretagne avec sa sœur devenue veuve. Lorsque la guerre éclate, elle est déjà infirmière au Maroc au sein de la société de secours aux blessés militaire à l’hôpital de Fès. En décembre 1914, elle rejoint le front en France et est affectée à une ambulance à Saint-Menehould dans la Marne.

Marthe de Goutière, à Salonique, en mai 1916, au pavillon des grands opérés de l'hôpital Princesse Marie.
Marthe de Goutière, à Salonique, en mai 1916, au pavillon des grands opérés de l'hôpital Princesse Marie. Famille Onraët

Un an plus tard, elle se retrouve sur le front d’Orient, à Salonique en Grèce. Aux côtés des poilus, elle fait preuve d’une abnégation hors du commun, comme le prouve son carnet d’infirmière conservé par Jean Onraët, le frère de Marguerite. "Il n'y a que des éloges à son sujet : zèle, exactitude, compétence, dévouement. Elle semblait très appréciée", décrit son arrière-petit-neveu. Nommée à la tête d’un groupe d’infirmières, elle obtient même une citation à l’ordre de la 122e division d’infanterie : "Lors des dernières opérations entreprises par la Division a donné dans le traitement d'un grand nombre de blessés traités et reçus dans l'ambulance de colonne mobile, l'exemple de la plus magnifique valeur professionnelle, en se surmenant, jour et nuit, sans repos, dans l'exercice délicat de ses fonctions".

En 1918, Marthe est envoyée à Koritsa, en Albanie, en qualité d’infirmière major d’une ambulance. C’est là qu’elle contracte une broncho-pneumonie en juin et qu’elle meurt quelques semaines plus tard à l’âge de 54 ans. À son décès, le médecin-chef de son ambulance lui rend hommage dans ses écrits : "Elle est tombée au champ d’honneur du dévouement, usant jusqu’à ses dernières forces, luttant jusqu’au dernier moment pour arracher à la mort le soldat de France auquel, depuis des années, elle avait consacré sa vie .

Marthe de Goutière, en Albanie, le 3 juin 1918, un mois avant son décès.
Marthe de Goutière, en Albanie, le 3 juin 1918, un mois avant son décès. Famille Onraët

Un futur pélerinage familial ?

Le souvenir de cette arrière-grande-tante au parcours peu banal s’est transmis de génération en génération dans la famille Onraët, mais la découverte récente de sa tombe a suscité un nouvel intérêt. Tous savaient qu’elle avait perdu la vie sur le Front d’Orient, "mais personne à ma connaissance n’y est jamais allé", souligne Marguerite. "Il n’est pas impossible que je m’y rende du fait que maintenant je connais le lieu de sa sépulture", ajoute son frère Jean, ravi de cette soudaine mise en lumière.

L'avis de décès de Marthe de Goutière.
L'avis de décès de Marthe de Goutière. Famille Onraët

Au-delà de ce pèlerinage familial, l’histoire de Marthe de Goutière pourrait aussi trouver sa place dans le Mémorial du cimetière de Bitola. Impressionnée par le courage de l’infirmière, l’ancienne ambassadrice Laurence Auer compte bien lui rendre hommage. Même si le centenaire de la Première Guerre mondiale vient de se conclure, la diplomate ne veut pas tourner la page. Pour elle, le front d’Orient n’a pas livré tous ses secrets. "Il reste à recenser les parcours de nombreux poilus. C’est souvent très difficile voire impossible lorsqu’ils sont issus des colonies et enterrés avec des surnoms", souligne-t-elle. "Au cimetière de Bitola, il y a également 128 tombes non identifiées. L’ambassade de France à Skopje et mon successeur, Christian Thimonier, ainsi que la consule honoraire, Kaliopa Stilinovic, poursuivent sans relâche ce travail de mémoire".

Cette page n'est pas disponible.

Il semblerait qu'il y ait une erreur de notre côté et que cette page ne soit pas disponible. Nos équipes vont se pencher sur la question pour résoudre ce problème au plus tôt.