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Italie, France, Brésil, Bolivie : la longue cavale de Cesare Battisti

Cesare Battisti dans l'avion qui doit le ramener en Italie le 13 janvier 2019.
Cesare Battisti dans l'avion qui doit le ramener en Italie le 13 janvier 2019. AFP

Cesare Battisti, arrêté le 12 janvier en Bolivie, a été remis lundi matin à Rome aux autorités italiennes. Depuis plus de 37 ans, l'ancien militant d'extrême gauche, condamné pour assassinats dans son pays, échappait à la justice de son pays.

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L'arrestation de Cesare Battisti en Bolivie met un point final à plus de 37 ans de cavale. L’ancien militant d’extrême gauche, condamné par contumace en Italie en 1993 à la prison à perpétuité pour quatre meurtres, est arrivé lundi 14 janvier en Italie, où il devrait purger sa peine – comme l'a toujours réclamé Rome et comme l’avait promis le populiste Jair Bolsonaro, nouvellement élu au Brésil. La fuite de Battisti, qui s’était réfugié au Brésil en 2004, avait provoqué une crise diplomatique entre les deux pays.

"Ma première pensée va aujourd'hui aux proches des victimes de cet assassin, qui a profité trop longtemps d'une vie qu'il a lâchement prise à d'autres, chouchouté par les gauches de la moitié de la planète. Le pique-nique est fini", a déclaré dimanche le ministre de l’Intérieur italien et leader populiste Matteo Salvini, tandis que Jair Bolsonaro, dans l’outrance, a dit sa satisfaction sur Twitter : "Enfin, justice sera faite (envers) l'assassin italien, qui partage les idées d'un des gouvernements les plus corrompus qui aient existé au monde".

Considéré comme un meurtrier en Italie, mais niant avoir "jamais blessé ou tué un seul être humain", comment Cesare Battisti a-t-il pu passer près de quarante ans à échapper à la justice italienne ? Depuis son arrestation en Italie en 1979 à sa fuite en France, puis au Brésil, jusqu'à son ultime interpellation en Bolivie, retour sur une vie de fugitif.

L'Italie des années de plomb

À la fin des années 1970, en pleines "années de plomb", le jeune Cesare Battisti, né en 1954 à Rome, rejoint un groupuscule d’extrême gauche, les Prolétaires armés pour le communisme (PAC). L’Italie est alors frappée par une vague de violences politiques perpétrées par l’extrême gauche et l’extrême droite, au cours desquelles plus de 360 personnes mourront. Celui qui n’était qui était jusque-là qu’un petit délinquant condamné pour des délits de droit commun, embrasse l’idéologie de ce groupe qui revendiquera par la suite plusieurs assassinats. En juin 1979, il est arrêté à Milan dans l'enquête sur le meurtre d'un bijoutier.

Il est condamné en mai 1981 à douze ans et dix mois de prison pour "participation à bande armée" et "recel d'armes". Il s'évade en octobre 1981 de sa prison près de Rome et gagne la France, puis en 1982 le Mexique.

En France, protégé par la "doctrine Mitterrand"

Cesare Battisti revient en France en 1990. Un an plus tard, la justice française rejette une demande italienne d'extradition. Elle applique en cela la "doctrine Mitterand" : en 1985, le président socialiste s'était engagé à ne pas extrader les anciens activistes d'extrême gauche italiens qui ont rompu avec leur passé. Des anciens membres des Brigades rouges, la plus connue de ces formations clandestines, ont également pu bénéficier de cette protection et se réfugier dans l’Hexagone.

Mais les condamnations de Battisti s’aggravent. Le 31 mars 1993, la cour d'assises de Milan le condamne par contumace à la réclusion à perpétuité pour deux homicides : celui d'un gardien de prison en juin 1978 à Udine, qui a reçu deux balles dans le dos avant d’être achevé, et celui d'un agent de police, en avril 1979 à Milan. L'instance le juge également coupable de complicité dans l'assassinat d'un militant néo-fasciste le 16 février 1979 à Mestre (nord-est) et le même jour, à Milan, du bijoutier.

Malgré les demandes répétées de l’Italie, la France continue de refuser l’extradition. Gardien d'immeuble pour assurer ses fins de mois, Cesare Battisti entame une carrière d'écrivain, publiant une douzaine de polars et bénéficiant du soutien de plusieurs personnalités comme la romancière Fred Vargas, l’intellectuel Bernard Henri-Lévy, ou François Hollande, alors leader du Parti socialiste.

Changement de ton en 2004 : en juin, la justice française, répondant à une nouvelle demande de Rome, se déclare favorable à l’extradition.Le président de droite Jacques Chirac, désavouant son prédécesseur, ne s’oppose pas à cette décision. "Il est de notre devoir de répondre favorablement à une demande d'extradition", déclare-t-il.

Au Brésil, crise diplomatique et l'asile sous Lula

Battisti s’enfuit au Brésil, aidé, a-t-il déclaré au magazine brésilien Istoe, par les services secrets français. Il y vit dans la clandestinité, puis est finalement arrêté en mars 2007. L’ancien militant d’extrême gauche passe par la case prison, jusqu’à ce que le Brésil lui accorde l’asile politique en janvier 2009. S’ensuit une grave crise diplomatique avec l’Italie, qui rappelle son ambassadeur à Brasilia.

Une longue saga juridiciaire démarre alors. Elle permettra à Cesare Battisti de rester près de dix ans supplémentaires au Brésil, mais s’achèvera par sa fuite, puis son arrestation en Bolivie. En novembre 2009, la Cour suprême brésilienne autorise l'extradition mais laisse la décision finale au président de gauche, Luiz Inácio Lula da Silva. Celui-ci s’y oppose finalement le 31 décembre 2010, au dernier jour de son mandat, laissant le dossier à son héritière Dilma Rousseff.

"L’article 5 de la Constitution brésilienne indique que toute personne ayant fait l’objet d’une condamnation à l’étranger et se réfugiant au Brésil ne peut pas être extradée si elle a commis un délit politique ; c’est en vertu de cette disposition que Lula a pris cette décision", affirme Éric Turcon, l’ancien avocat français de Cesare Battisti, interviewé sur l’antenne de France 24.

La réaction d'Éric Turcon, ancien avocat de Cesare Battisti

Sous la pression des poids lourds de son parti et face à la controverse, Lula a déclaré que sa décision se justifiait aussi par la défense de la souveraineté nationale. L’Italie a toujours maintenu la pression depuis, en menaçant par exemple de ne pas participer à la Coupe du monde 2014 de football au Brésil.

La décision de Lula n’a pas toujours été bien reçue au Brésil. Dimanche 13 janvier, après l’annonce de l’arrestation de Battisti, l’hebdomadaire de gauche Carta Capital a ainsi publié un éditorial cinglant, titré "Cesare Battisti n’est pas un persécuté politique". L’arbitrage de Lula est l’une des "plus grandes erreurs" de l’ex-président, juge le média. Battisti "a nourri le mythe d’un activiste de gauche, mais n’est rien de plus qu’un meurtrier", pointe Carta Capital.

En septembre 2011, Battisti avait accordé une interview à l’agence de presse italienne Ansa, dans laquelle il clamait son innocence : "Je demande pardon en tant que responsable politique, pas en tant que responsable militaire d'une participation directe aux attentats".

Quatre ans plus tard, en mars 2015, une juge fédérale du Brésil ordonne l'expulsion de Battisti au Mexique ou en France. Il vivait au Brésil sous cette menace depuis. À l’automne 2018, le candidat populiste Jair Bolsonaro fait de son renvoi en Italie l’une de ses promesses de campagnes.

Le 14 décembre, un juge de la Cour suprême ordonne l'arrestation de Battisti "en vue d'une extradition". L'ex-militant italien, qui vivait à Cananeia, petite ville du sud de l’État de Sao Paulo, passe dans la clandestinité. Même son avocat brésilien n’avait plus eu de nouvelles jusqu’à son arrestation en Bolivie voisine, le 12 janvier. "Depuis quelques années, Battisti réclame un nouveau procès qu’il n’a jamais pu obtenir des autorités italiennes (…) Aujourd’hui, s’il repart en Italie, il sera incarcéré et devra accomplir une peine de prison à vie", estime Éric Turcon.

Avec AFP

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