Accéder au contenu principal
REPORTAGE

Les Ivoiriens pensent déjà au retour en politique de Laurent Gbagbo

Dans un bureau de vote de Port-Bouët, à Abidjan, lors d'un scrutin local le 16 décembre 2018.
Dans un bureau de vote de Port-Bouët, à Abidjan, lors d'un scrutin local le 16 décembre 2018. Sia Kambou, AFP

La Cour pénale internationale a acquitté l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo et ordonné sa remise en liberté. Même si le procureur a fait appel de cette décision, la question d’un retour en politique est déjà sur toutes les lèvres.

Publicité

correspondant à Abidjan

Il suffisait de voir l’expression sur les visages des inconditionnels de l’ex-président pour comprendre que la Côte d’ivoire venait de vivre, mardi 15 janvier, un jour historique. À Yopougon, un fief de l’ex-président ivoirien, quelques centaines de pro-Gbagbo s’étaient réunis pour suivre les audiences de la Cour pénale internationale (CPI).

Et même si l’écran géant n’a jamais fonctionné, la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. À peine la décision d’acquittement rendue, des centaines, voire un millier de partisans, ont occupé les rues pour exprimer leur joie. "Ça y est, il est libre, donc nous sommes libres aussi ! Notre président est de retour !", lance un jeune homme torse nu.

Même ambiance à Cocody, dans la résidence de l’ex-président. Une petite centaine de militants s’est rassemblée pour fêter leur "victoire". Simone Gbagbo, tout sourire, assise sous une tente, gratifie chaque militant d’une accolade. "Laurent est innocent, nous l’avons toujours dit. Depuis le début, nous disons que la réconciliation ne peut pas se faire sans Laurent Gbagbo. Maintenant que la CPI l’a libéré, il faut qu’il rentre chez lui et réalise cette réconciliation", lance l’ex-première dame. Mais compte-t-il jouer un rôle politique ? "Ce sera à lui de le décider et à son parti aussi", ajoute-t-elle.

Le FPI de Laurent Gbagbo se réconcilie

Les cadres du Front populaire ivoirien (FPI), le parti fondé par Laurent Gbagbo, entretiennent volontairement le flou. Assoa Adou, ancien ministre et secrétaire général du FPI, a refusé d’aborder les conséquences possibles de la libération de Gbagbo, suspendue suite à un appel déposé par le procureur, et de son allié Charles Blé Goudé, sur le jeu politique local.

>> À lire : La libération de Laurent Gbagbo suspendue après un nouvel appel du procureur de la CPI

Car le FPI se déchire depuis 5 ans. D’un côté, la branche que l’ex-chef d'État préside toujours, de l’autre celle dirigée par Pascal Affi N’Guessan. Pour ce dernier, le retour de Laurent Gbagbo met fin aux divisions : "Le président Gbagbo est le dénominateur commun à toutes ces tendances, donc nécessairement avec son retour, c’est l’unité qui est automatiquement retrouvée. C’est avec un FPI uni que le président Gbagbo va s’impliquer dans le processus de réconciliation nationale". En clair, Pascal Affi N’Guessan est déjà prêt à rentrer dans les rangs en vue de la reconquête du pouvoir en 2020.

>> À voir : "L’acquittement de Gbagbo rebat les cartes de la politique ivoirienne"

Cet acquittement va aussi redonner du baume au cœur des militants du parti qui ont boycotté les élections depuis l’arrestation de Laurent Gbagbo en 2011.

"Même s’il ne sera pas candidat, le retour de Laurent Gbagbo va signer le retour du FPI dans le jeu politique, explique Sylvain N’Guessan, politologue. Cela va tout changer, Laurent Gbagbo est vraiment d’un autre calibre".

Recomposition politique

D’autant que cette décision de la CPI intervient dans un contexte de recomposition politique et même de tensions en Côte d’Ivoire. À moins de deux ans de la présidentielle de 2020, la coalition au pouvoir depuis 2011, jusqu’alors composé du RDR, devenu RHDP du président Alassane Ouattara et du PDCI-RDA de l’ex président Henri Konan Bédié, a volé en éclats. Ce dernier reproche notamment au chef de l’État de ne pas respecter les termes de leur accord sur le choix du candidat à la future présidentielle.

Henri Konan Bedié et son parti sont, depuis, devenus les plus farouches opposants au pouvoir en place et ambitionnent de créer une plateforme, rassemblant plusieurs partis, en vue de prendre le pouvoir en 2020 contre le RHDP. Des discussions sont en cours en vue d’un rapprochement entre le PDCI-RDA et le FPI. Mais il est beaucoup trop tôt pour dire si ces dernières vont aboutir.

Laurent Gbagbo condamné par la justice ivoirienne, une épée de Damoclès

En attendant, les autorités ont décidé de réagir à minima à cette décision de la CPI. À l’issue du Conseil des ministres du 16 janvier, Sidi Tiémoko Touré, le porte-parole du gouvernement, s’est contenté de lire un communiqué : "Le gouvernement ivoirien appelle l’ensemble des populations au calme, au pardon et à la réconciliation […] Le chef de l’État et le gouvernement ont une pensée pour les victimes de la crise post-électorale de 2010-2011. Des mesures additionnelles seront prises en leur faveur".

Refusant de répondre aux questions des journalistes, Sidi Tiémoko Touré a quand même ajouté que la décision de Laurent Gbagbo de rentrer en Côte d’Ivoire lui appartient.

>> À lire : Laurent Gbagbo, l’infatigable combattant

Car le gouvernement conserve un atout dans sa manche. L’ex-président, acquitté de crimes contre l'humanité par la CPI, fait encore face à une condamnation par contumace à 20 ans de prison pour "crimes économique", dans l’affaire dite du casse de l’agence nationale de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) d’Abidjan pendant la crise post-électorale. En août 2018, Alassane Ouattara avait décrété une amnistie pour près de 800 personnes, dont Simone Gbagbo, mais pas son époux. S’il remet les pieds en Côte d’Ivoire, les autorités pourraient décider de l’arrêter.

Interrogé à ce sujet, le porte-parole du gouvernement a botté en touche. Il est peu probable que les autorités prennent le risque de mettre le feu aux poudres, mais Laurent Gbagbo aura toujours cette épée de Damoclès au-dessus de la tête.

La présidentielle de 2020, vers une bataille d'anciens

À moins de deux ans de la présidentielle, les dés sont jetés. En 2010, trois hommes s’affrontaient lors d’un scrutin qui débouchât sur une crise qui fit 3 000 morts : Henri Konan Bedié, Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo. En 2020, les trois hommes auront respectivement 86, 78 et 75 ans. Sur le papier, rien ne s’oppose à les voir s’affronter une seconde fois. Un nouveau chapitre de l’histoire mouvementée de ce pays vient de s’ouvrir. Et l’épilogue n’est pas encore écrit.

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.