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À Aix-la-Chapelle, le couple franco-allemand renouvelle ses vœux

Emmanuel Macron et Angela Merkel à Aix-la-Chapelle le 22 janvier.
Emmanuel Macron et Angela Merkel à Aix-la-Chapelle le 22 janvier. Patrik Stollarz, AFP

Plus de 55 ans après avoir scellé leur réconciliation, la France et l'Allemagne ont signé à Aix-la-Chapelle un nouveau traité visant à consolider l'unité européenne. Mais que l'accord de 2019 a-t-il de plus que celui de 1963 ?

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Le 22 janvier 1963, le président Charles de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer scellaient à l’Élysée la réconciliation franco-allemande par un traité d’amitié destiné à accroître la coopération entre deux anciens "ennemis héréditaires". Cinquante-six ans jour pour jour après cet accord bilatéral, Emmanuel Macron et Angela Merkel, leurs lointains successeurs, ont signé un nouveau traité, mardi à Aix-la-Chapelle, en Allemagne. Le but est, là encore, de renforcer la relation franco-allemande mais aussi d’envoyer un signal fort en faveur de la construction européenne, au moment où l’unité du Vieux Continent est affaiblie par la montée des nationalismes.

Par ce traité, les deux États entendent approfondir "leur coopération en matière de politique étrangère, de défense, de sécurité extérieure et intérieure et de développement tout en s'efforçant de renforcer la capacité d'action autonome de l'Europe". Lors de leurs discours respectifs avant la signature du document, Angela Merkel a estimé que le nouveau traité visait à "contribuer à une armée européenne" tandis qu'Emmanuel Macron a défendu pour l'Europe l'ambition d'être un "bouclier contre les tumultes du monde".

Rumeurs, infox, Alsace et Lorraine...

Ainsi, pour ses partisans, le traité d’Aix-la-Chapelle est donc un moyen de consolider l’existant, à savoir le couple franco-allemand, considéré comme la pierre angulaire de la construction européenne. Pour ses détracteurs, issus pour la plupart des rangs de l’extrême droite française, le texte est, au contraire, un moyen de céder encore un peu plus de la souveraineté hexagonale. Objet d’une campagne d’infox relayée sur les réseaux sociaux français, le traité a ainsi été accusé par Marine Le Pen et les partisans du Rassemblement national (RN, extrême droite) de vouloir brader le statut de "grande puissance" de la France, puisqu’il stipulerait que Paris "partage" avec Berlin son siège au Conseil de sécurité de l’ONU.

>> À voir dans la Revue de presse : "France-Allemagne, un lien à consolider"

Tout ceci est faux, tout comme l’est la rumeur selon laquelle le texte aurait pour conséquence la cession à l’Allemagne de ces deux territoires français autrefois disputés que sont l’Alsace et la Lorraine… Peut-être les théoriciens du complot ont-ils confondu l’actuel traité d'Aix-la-Chapelle avec ceux signés en 1668 et 1748, lorsque les rois français Louis XIV et Louis XV échangèrent des territoires avec leurs ennemis d’outre-Rhin.

En Allemagne, le dirigeant de l'extrême droite Alexander Gauland a, de son côté, accusé Paris et Berlin de vouloir créer "une super-UE" à l'intérieur de l'Union européenne. "Nous autres, populistes, demandons que chacun s'occupe d'abord de son pays. Et nous ne voulons pas que Macron le fasse avec l'argent des Allemands", a-t-il tonné.

Aix-la-Chapelle, symbole de l'Europe unie

Ville imprégnée d’histoire, Aix-la-Chapelle (connue sous le nom d’Aachen en Allemagne) fut au IXe siècle la capitale de ce qu’on considérait alors comme l’empire de Charlemagne, un vaste territoire qui fut longtemps considéré comme un premier embryon d’Europe unie, notamment parce qu’il recouvrait la France et l’Allemagne actuelles. La ville avait d’ailleurs déjà accueilli Emmanuel Macron et Angela Merkel en mai dernier, lorsque le président français avait reçu la médaille Charlemagne "en reconnaissance de sa vision d'une nouvelle Europe".

À cette occasion, la chancelière avait salué "l’enthousiasme contagieux" du chef d’État français en faveur du projet européen. Contagion qui tarde toutefois à faire son effet. Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée en mai 2017, Angela Merkel n’a plus vraiment la tête au projet européen. Aux manettes d’un gouvernement de coalition qui n’a jamais été aussi fragile, la dirigeante allemande est confrontée, chez elle, à un euroscepticisme croissant qui l’incite de plus en plus à la prudence vis-à-vis de tout ce qui touche à l’intégration européenne. Au-delà des frontières allemandes, le contexte n’est guère plus favorable au volontarisme pro-européen d’Emmanuel Macron : Brexit au Royaume-Uni, présidence Trump aux États-Unis, populisme en Italie et en Hongrie…

>> À voir : "Traité d'Aix-la-Chapelle : vers une nouvelle coopération franco-allemande ?"

Reste que malgré leurs désaccords européens, Paris et Berlin parviennent encore à s’entendre. Souvent au prix de nombreuses concessions de part et d’autre. "Il y a tellement de divergences entre les deux pays qu’il est parfaitement normal de trouver autant de compromis", explique Hélène Miard-Delacroix, professeure d'histoire et de civilisation de l'Allemagne contemporaine à l’Université Paris-Sorbonne.

De la difficile coopération militaire

En 1963, rappelle l’enseignante, tout l’enjeu du traité de l’Élysée était de trouver un terrain d’entente entre deux pays qui avaient livré pas moins de trois guerres entre 1870 et 1945. Or, dans plusieurs domaines, les deux parties ont su montrer leur capacité à surmonter leur divergence de vues. Si, par exemple, les dirigeants, ministres et hauts fonctionnaires de deux pays se rencontrent régulièrement depuis des années, c’est grâce au traité de l’Élysée, note Hélène Miard-Delacroix. Des réunions bilatérales qui "obligent les deux parties à prendre en compte leurs contraintes et objectifs respectifs, en s'efforçant de parvenir à une position commune". Autre succès du traité de 1963 : l’ambitieux programme d'échanges qui a permis à quelque neuf millions de jeunes Français et Allemands de traverser le Rhin au fil des ans.

L’accord de l’Élysée a, en revanche, achoppé sur la coopération militaire. À l’époque, Charles de Gaulle souhaitait que la France et l’Allemagne tiennent tête aux États-Unis, alors que les Allemands n’étaient pas disposés à se passer de la protection de l’Otan. Peu de temps après la signature du traité de 1963, le président français avait ainsi eu la mauvaise surprise d’apprendre que le Parlement allemand avait ajouté un préambule réaffirmant les relations privilégiées de Berlin avec les États-Unis. Ce qui lui avait inspiré cette phrase désormais fameuse : "les traités sont comme les filles et les roses : ils durent tant qu'ils durent."

Certes, depuis, la France et l’Allemagne sont parvenues à créer une force militaire conjointe, qui est aujourd’hui déployée au Mali. Mais les brigades ne sont pas mixtes et les règles d’engagement afférentes à chacun de deux pays font que les opérations de combat sont en grande partie laissées aux Français.

En matière de défense, les approches françaises et allemandes sont si différentes qu’il semble difficile qu’elles puissent converger sur tous les sujets. En ce qui concerne les exportations d'armes par exemple, l’objectif d’une coopération accrue, énoncé dans le nouveau traité, risque de rencontrer des obstacles. Comme en témoigne la décision de l'Allemagne de mettre fin aux ventes d'armes à l'Arabie saoudite après le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. Chose que le gouvernement français se refuse à faire…

>> À lire : "Affaire Khashoggi : pour Macron, ne plus vendre d'armes à l'Arabie saoudite est 'démagogique'"

Sur le plan diplomatique en revanche, Paris pousse volontiers les desiderata allemands. Si, contrairement à ce qu’a bien voulu faire croire l’extrême droite française, la France n’envisage nullement de céder son siège de membre permanent à l’ONU, le traité d’Aix-la-Chapelle stipule bien que la diplomatie franco-allemande aura pour priorité l’ouverture d’un siège pour le pays le plus vaste et le plus riche de l’UE - une demande allemande de longue date. Vœu pieu, rétorquent les détracteurs du texte qui se plaisent à souligner que la Chine et la Russie, tous deux membres permanents, ne permettront jamais l'intrusion d'un autre pays occidental dans le club des cinq.

En ce qui concerne les questions de sécurité, le nouveau traité franco-allemand renforce également la coopération entre les polices et les services de renseignement afin de mieux lutter contre le terrorisme et le crime organisé.

Économiquement enfin, le traité d’Aix-la-Chapelle rappelle que les deux pays s’engagent à la mise en place d’un "espace économique germano-français doté de règles communes". "L’objectif de cette coopération transfrontalière est d’éliminer des obstacles à la vie quotidienne en arrivant à une convergence en matière, par exemple, de droit du travail, de retraites et de santé", indique Hélène Miard-Delacroix. "Encore une fois, l’idée est d’être une force de proposition à l’échelle européenne," ajoute-t-elle en précisant que les initiatives franco-allemandes, telle la levée progressive des contrôles à la frontière initiée dès 1984, ont impulsé un mouvement plus large sur l’ensemble de la communauté européenne.

"Unique au monde"

Selon Béatrice Angrand, secrétaire générale de l'Office franco-allemand pour la jeunesse (Ofaj), ce n’est pas uniquement l’Europe qui s’est inspirée de la réconciliation et de la coopération entre Paris et Berlin, mais le monde entier. Les programmes d’échange gravés dans le traité de l’Élysée et aujourd’hui gérés par l’Ofaj ont ainsi favorisé la mise en place d’"un réseau de relations unique au monde que de nombreuses personnes nous envient", se félicite Béatrice Angrand qui cite, notamment, les pays des Balkans. Et d’ajouter : "J'ai récemment rencontré de jeunes Marocains engagés dans la vie associative qui se disent intéressés par notre modèle et le verraient bien s’appliquer aux relations avec l'Algérie. Des universitaires sud-coréens sont même venus étudier notre cas dans l'optique d'une réunification future de la péninsule."

D’après Marion Gaillard, historienne et spécialiste des relations franco-allemandes à Sciences-Po Paris, les liens tissés au niveau politique, économique et culturel par le traité de 1963 sont si profonds qu’il n’y avait aucune nécessité à changer le texte. "Le premier traité était court, simple, accessible et posait une base juridique parfaite pour développer des liens qui sont aujourd’hui uniques dans le monde, commente-t-elle. On n’avait vraiment pas besoin d’un nouveau traité".

Pour l’historienne, même les thèmes nécessairement absents de l'original, tels que l'économie numérique et la lutte contre la cybercriminalité, pouvaient bénéficier de la grande flexibilité de l'accord de 1963. Lorsque les relations entre les deux pays n’ont pas progressé, c’est davantage à cause d’un "manque de volonté politique" que des limites du traité.

L'objectif réel de ce nouvel accord de 2019 est politique, à un moment où le projet européen rencontre des difficultés, résume Marion Gaillard, pour qui la signature du traité d’Aix-la-Chapelle, mardi, rappelle "un vieux couple renouvelant ses vœux matrimoniaux. Cela ne changera pas leur façon de vivre, mais cela a une valeur symbolique." Et de conclure : "Le couple franco-allemand a toujours fonctionné avec des symboles et il n’y a rien de mal à cela. À condition qu’ils soient ensuite traduits en actions concrètes."

Texte traduit par Guillaume Guguen. Pour lire la version originale, cliquez ici.

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