Accéder au contenu principal

L'Australie bloque-t-elle les Saoudiennes fuyant l'oppression dans leur pays ?

La Saoudienne Rahaf Mohammed al-Qunun à son arrivée à Toronto, le 12 janvier 2019.
La Saoudienne Rahaf Mohammed al-Qunun à son arrivée à Toronto, le 12 janvier 2019. Lars Hagberg, AFP

Des journalistes australiens ont découvert que les autorités de leur pays bloquent à leur arrivée en Australie des femmes saoudiennes dont elles soupçonnaient qu'elles voulaient demander l'asile.

PUBLICITÉ

Dans une émission diffusée début février sur la télévision australienne, des journalistes ont mis en évidence le fait que les autorités du pays ciblaient des femmes dont elles soupçonnaient qu'elles voulaient fuir l’Arabie Saoudite. Selon ce programme, intitulé Four Corners, au moins deux jeunes Saoudiennes ont été renvoyées dans leur pays juste après leur arrivée à l’aéroport de Sydney. Elles comptaient demander l’asile en Australie.

Ces journalistes ont également découvert que les autorités australiennes demandaient aux femmes saoudiennes qui arrivent seules pourquoi elles voyagent sans tuteur masculin et exigeaient qu'elles leur fournissent le numéro de téléphone de ces derniers. Malgré de récentes réformes dans le royaume, l’Arabie Saoudite maintient un système de tutorat masculin. Une femme doit obligatoirement voyager accompagnée d’un homme, appelé "mahram", ayant autorité légale sur elle. Elle ne peut également demander un passeport sans son autorisation. "Ce système étrangle les femmes et les considère comme des mineures au sein de la société", explique à France 24 Suad Abu Dayyeh, consultante spécialiste du Moyen-Orient pour l'ONG Equality Now

Alors que dans d’autres parties du monde arabe, découvrir sa peau, sortir maquillée ou nager en public est considéré comme normal, cela peut être puni en Arabie Saoudite et mener à la prison. Les femmes peuvent toujours y être victimes de crimes d’honneur.

Les journalistes de l’émission Four Corners ont parlé à plusieurs femmes qui avaient réussi à fuir jusqu’en Australie. Toutes attendent encore que leur demande d’asile soit instruite. Mais même à des milliers de kilomètres de leur pays d’origine, elles ne se sentent pas en sécurité. Elles sont en effet régulièrement harcelées par des Saoudiens qui tentent de les persuader de rentrer chez elles. L’un d’entre eux travaille pour le ministère saoudien de l’Intérieur. D’après le reportage, près de 80 Saoudiennes ont demandé l'asile en Australie au cours des dernières années.

Refus d’entrer

L’une des femmes interrogées dans le cadre de l’émission a raconté qu’en 2017, elle s’est rendue à l’aéroport de Sydney pour y retrouver une amie qui avait fui l’Arabie Saoudite via l’Indonésie et qui avait pour projet de demander l’asile. Elle n’est jamais apparue dans le hall d’arrivée et ses amis n’ont plus jamais eu de ses nouvelles.

Four Corners rapporte aussi l’histoire d’une femme qui a atterri en novembre 2017 à l’aéroport de Sydney. Elle a été interrogée, détenue pendant trois jours sans accès à un avocat et reconduite de force dans son pays, selon Taleb Al Abdulmohsen, un psychiatre saoudien et militant vivant en Allemagne, interrogé par France 24 et qui intervient dans l’émission. "Ils ont commencé à interroger méticuleusement les filles dans les aéroports australiens depuis au moins août 2017. C’est de pire en pire", décrit-il. "Ils leurs demandent si leur tuteur masculin les autorise à voyager. Ils leur demandent leur numéro pour les appeler. Ils exigent aussi de consulter leur téléphone pour lire leurs SMS, leurs messages sur Whatsapp et leurs autres messageries pour chercher des preuves de leur intention de demander l’asile. Ils fouillent aussi leurs bagages pour trouver des documents pouvant servir à cette demande comme des diplômes scolaires".

Une personne à qui on interdit l’entrée en Australie a toujours le droit de demander l’asile, mais le processus est complètement différent. "Ils vous emmènent dans un centre de rétention et votre traitement est très difficile", explique Taleb Al Abdulmohsen. Pour un demandeur d’asile, un centre de rétention australien est "le pire endroit où vous pouvez vous retrouver dans tous les pays développés".

Beaucoup de femmes n’arrivent même pas jusqu’en Australie. L’émission raconte le parcours de deux sœurs saoudiennes qui avaient prévu d’arriver à Sydney depuis Hong Kong en septembre dernier. Elles avaient des visas australiens valides, mais les autorités saoudiennes ont contrecarré leur plan à l’aéroport de Hong Kong en confisquant leur passeport et en demandant aux autorités consulaires australiennes d’annuler leurs visas. Ces dernières ont obtempéré. Les deux sœurs vivent depuis cachées à Hong Kong.

S’échapper

Selon Adam Coogle, un chercheur spécialisé dans le Moyen-Orient pour l'ONG Human Rights Watch, il existe deux méthodes pour réussir à fuir l’Arabie Saoudite. "La première consiste à pirater le téléphone de leur père, changer leurs autorisations de voyager et courir jusqu’à l’aéroport. La seconde est de profiter d’un voyage en famille à l’étranger pour prendre la fuite".

Rahaf Mohammed al-Qunun a opté pour la seconde option. Cette adolescente saoudienne s’est enfuie au cours d’un séjour avec sa famille au Koweït. Elle avait prévu de partir en Australie, mais elle a été arrêtée à Bangkok. Les autorités thaïlandaises lui avaient d’abord dit qu’elle serait reconduite dans son pays, mais elle a réussi à se barricader dans sa chambre d’hôtel et à ouvrir un compte Twitter pour alerter le monde sur sa situation.

A l’époque, Rahaf Mohammed al-Qunun disposait d’un visa de tourisme australien valide. Son projet de départ était de passer quelques jours à Bangkok avant de continuer sa route vers Melbourne où elle aurait demandé l’asile. Mais à peine a-t-elle posé le pied en Thaïlande qu’un homme lui a proposé de l’aide pour obtenir un visa pour la Thaïlande. Ce n’était qu’un mensonge. Cet homme travaillant pour l’ambassade saoudienne lui a aussitôt confisqué son passeport. Sa famille avait en effet signalé sa disparition.

>> À lire : La nouvelle vie au Canada de la Saoudienne Rahaf Mohammed

Dès qu’elle a entendu parler de cette affaire, la journaliste australienne Sophie McNeill a pris un vol pour Bangkok. Elle a pu pénétrer dans la chambre de la jeune fille qui lui a expliqué qu’elle avait été mise en garde contre les agents australiens des frontières. "J’ai entendu dire qu’ils enquêtaient sur les femmes, tout spécialement les Saoudiennes en leur demandant qui était leur tuteur", a raconté Rahaf Mohammed al-Qunun. "J’avais prévu de leur dire que mon père était au courant et m’avait autorisé à voyager".

Finalement, coincée à Bangkok dans son hôtel, Rahaf Mohammed al-Qunun a annoncé qu’elle ne quitterait pas la pièce tant qu’elle ne parlerait pas à un représentant du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Ce dernier a fini par lui accorder le statut de réfugiée. Le gouvernement australien a alors annoncé qu’il allait étudier son dossier, mais que cela prendrait du temps. C’est finalement le Canada qui a accepté de l’accueillir, seulement quelques heures après sa demande. Elle est arrivée à Toronto le 12 janvier,accueillie à l'aéroport par la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland.

Où est Dina ?

Toutes les jeunes filles fuyant l’Arabie Saoudite n’ont pas la même chance que Rahaf Mohammed al-Qunun. En avril 2017, Dina Ali Lasloom, âgée de 24 ans, a été arrêtée aux Philippines alors qu’elle tentait de rejoindre l’Australie. Son histoire a fait le tour du monde car un homme l’a filmée à l’aéroport. Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, la jeune femme a raconté qu’elle allait être tuée si elle rentrait dans son pays. Mais son témoignage n’a servi à rien. Deux hommes se présentant comme ses oncles sont arrivés à l’aéroport et l’ont conduite de force dans un avion après l'avoir baillonnée et immobilisée. Selon des militants des droits de l’Homme, elle serait depuis enfermée dans un refuge pour femmes, une prison de fait, mais personne n’a eu directement de ses nouvelles.

Ce qui est sûr, c’est que les femmes qui sont reconduites en Arabie saoudite font face à un avenir sombre. "Elles vont vivre un enfer", estime Suad Abu Dayyeh. "Si elles ne sont pas tuées, elles vont finir enfermées chez elle".

Après la diffusion de cette émission, la police des frontières australienne a réagi par un communiqué sans répondre à aucune critique spécifique : "Tout voyageur qui cherche à demander la protection de l’Australie est soumis à un processus qui doit confirmer les raisons de cette demande et voir si la personne répond aux critères pour rester en Australie ou pour être reconduit dans son pays d’origine ou dans son pays de départ, tout cela en accord avec les obligations internationales auxquelles est soumise l’Australie".

Cette page n'est pas disponible.

Il semblerait qu'il y ait une erreur de notre côté et que cette page ne soit pas disponible. Nos équipes vont se pencher sur la question pour résoudre ce problème au plus tôt.