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Fichage ADN des Ouïghours : l'Américain Thermo Fisher limite ses liaisons dangereuses avec Pékin

La population du Xinjiang est soumise à une surveillance renforcée dont des prélèvements d'ADN systématiques.
La population du Xinjiang est soumise à une surveillance renforcée dont des prélèvements d'ADN systématiques. Thomas Peter, Reuters

La société américaine Thermo Fisher a annoncé, jeudi, qu’elle arrêtait de livrer à la province chinoise du Xinjiang du matériel dans un vaste programme de fichage génétique des Ouïghours, la principale minorité musulmane chinoise.

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Thermo Fisher a cédé. La multinationale américaine spécialisée dans le matériel de laboratoire a finalement décidé, jeudi 21 février, d’arrêter de livrer certains équipements aux autorités de la province chinoise de Xinjiang (Nord-Ouest du pays). Elle a été accusée, à plusieurs reprises, de faciliter le fichage ADN de la population locale, et plus particulièrement des Ouïghours, la minorité musulmane qui y réside.

“Nous reconnaissons qu’il est important de prendre en compte la manière dont nos produits sont - ou peuvent être - utilisés par nos clients”, a affirmé, dans un communiqué, le géant américain qui réalise en Chine 10 % de son chiffre d’affaires.

Carte d’identité génétique

Sa décision intervient au lendemain de la publication d’une vaste enquête du New York Times sur l’utilisation par la Chine de séquenceurs génétiques de Thermo Fisher pour automatiser le traitement des prélèvements d’ADN effectués sur les habitants du Xinjiang.

En 2017, Pékin a entrepris de collecter systématiquement l’empreinte génétique de la population locale dans le but de créer une vaste base de données qui participe à la surveillance des Ouïghours, affirme le New York Times. Depuis les émeutes inter-ethniques du Xinjiang (capitale provinciale) en 2009, la Chine a progressivement accentué sa répression contre cette minorité religieuse, dont les membres sont présentés comme des “indépendantistes extrémistes”.

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“Les prélèvements de données biométriques [dont les empreintes ADN, NDLR] sont un élément central du système de surveillance massive mis en place par Pékin dans le Xinjiang”, confirme Maya Wang, spécialiste de l’Asie du Sud Est pour l’ONG Human Right Watch (HRW), contactée par France 24. Il permet de créer une sorte de carte d’identité génétique de chaque résident, qui est ensuite associée à toutes les autres données collectées grâce aux nombreuses caméras de surveillance et autres dispositifs high-tech déployés dans cette province.

Difficile pour les musulmans de la région d’échapper à ce fichage génétique. En 2017, les autorités chinoises ont introduit le programme obligatoire “Consultations pour tous”, présentée comme une initiative pour améliorer la santé de la population locale. Les examens comportaient des prélèvements de tissus de peau, qui étaient ensuite soumis aux appareils de Thermo Fisher pour nourrir la base de données d’ADN, raconte le New York Times. En un an, l’empreinte génétique de près de 19 millions de personnes, sur 21 millions d’habitants au Xinjiang, a ainsi été collectée par les autorités, affirme Human Right Watch dans un rapport sur la surveillance biométrique chinoise, publié en 2017.

Trop tard, trop peu ?

“Le prélèvement d’ADN peut être légal s’il existe un cadre réglementaire strict et que le patient est informé sur la finalité de l’opération. Ce n’est absolument pas le cas au Xinjiang où, à nos yeux, ce fichage est une violation pure et simple des droits de l’Homme”, affirme Maya Wang, qui a participé à la rédaction du rapport de 2017 d’HRW sur la surveillance biométrique chinoise.

À lire sur France 24 : Comment Pékin organise la surveillance 2.0 des Ouïghours

Thermo Fisher a joué un rôle central dans l’établissement de ce dispositif de fichage massif car “pour des technologies de pointe comme le séquençage génétique, la Chine dépend encore beaucoup du savoir-faire d’entreprises étrangères”, note Maya Wang. À sa connaissance, la société américaine est “la seule entreprise étrangère qui fournit des séquenceurs génétiques” à Pékin.

C’est pourquoi “sa décision d’arrêter de vendre leur séquenceur aux autorités du Xinjiang est un pas dans le bon sens”, affirme Maya Wang. Mais elle regrette que Thermo Fisher ait attendu si longtemps pour couper les ponts. HRW lui avait, en effet, envoyé deux courriers en 2017 pour l’alerter sur le recours par la police chinoise à leur matériel, et la commission sur la Chine du Congrès américain a demandé à la multinationale, début 2018, d’éclaircir son rôle dans la surveillance des Ouïghours. Les dirigeants de Thermo Fisher ont, à chaque fois, plaidé l’impossibilité de surveiller l’utilisation de leur produits par tous leurs clients.

Cet arrêt de la collaboration “ne concerne que la province du Xinjiang”, déplore Maya Wang. Pourtant, Pékin collecte aussi les données ADN au niveau national et utilise le matériel de Thermo Fisher pour traiter ces informations, a établi HRW. “Même si c’est de manière moins systématique qu’au Xinjiang, cela n’en reste pas moins très problématique au regard des droits de l’individu”, note la responsable associative. Enfin, elle craint “que Pékin fasse parvenir les séquenceurs génétiques aux autorités du Xinjiang, même s’ils ont été livrés ailleurs dans le pays”.

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