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Écrire à des prisonniers, de l’acte engagé à la fascination

Charles Manson, l'un des plus célèbres tueurs en série, emprisonné en 1971, qui a provoqué la fascination d'une jeune femme de 26 ans (ici, lors de son procès à Los Angeles en 1970).
Charles Manson, l'un des plus célèbres tueurs en série, emprisonné en 1971, qui a provoqué la fascination d'une jeune femme de 26 ans (ici, lors de son procès à Los Angeles en 1970). AFP Photo - UPI

S'il est possible d'écrire à n'importe quel détenu en France ou à l'étranger, les motivations des correspondants varient. Entre pur altruisme et fascination parfois poussée à l'extrême.

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En janvier 2019, Netflix mettait en ligne un documentaire retraçant la vie du tueur en série Ted Bundy. Faits, enquête et procès, la vie de celui qu'on a longtemps surnommé "le Tueur de Femmes" et responsable d’au moins 30 meurtres est détaillée pendant près de quatre heures. À son procès, sont présentes des jeunes femmes, du même âge que celles que Ted Bundy a assassinées. Pas des proches, ni des compagnes, mais des "fans", fascinées par le criminel. Elles n’hésitent pas à confier à la sortie du procès leur admiration pour le tueur, et leur envie de se faire remarquer par ce dernier.

Ce n’est pas un phénomène isolé, puisque nombreuses sont les femmes désireuses d’entrer en contact avec des prisonniers lorsqu’ils purgent leurs peines, pour des motivations diverses. Enquête sur ces relations épistolaires, entre anonymes et détenus.

Il n’est pas forcément nécessaire d’avoir un proche en prison pour communiquer avec un détenu. Il est même possible d’adresser des lettres à n’importe quelle personne incarcérée en France ou à l’étranger. Cependant, si l’on souhaite conserver son anonymat, il existe des alternatives à la lettre estampillée de son adresse personnelle.

Créée en 1950, l’association Le Courrier de Bovet organise des échanges écrits entre prisonniers et bénévoles. Leur devise ? "Écrire, ça libère". Ou comment tenter de décloisonner ces hommes – qui représentent plus de 96 % de la population carcérale en France – isolés derrière les barreaux. Pour encadrer ces correspondances, l’association a mis en place de nombreuses règles. Côté correspondants, il est notamment obligatoire d’être âgé de plus de 22 ans, de communiquer sous pseudonyme, mais aussi de ne pas chercher à connaître les raisons de l’incarcération du prisonnier, ou de faire du prosélytisme religieux. Côté détenu, il ne faut pas chercher à connaître l’identité réelle de son correspondant, ne pas demander d’argent ou d’aide matériel, et s’engager à répondre aux lettres. L'association Le Courrier de Bovet se chargera ensuite de faire le lien entre le correspondant anonyme et l’incarcéré, en transmettant les écrits reçus des deux concernés.

"On évacue les demandes sentimentales"

Dans sa charte, Le Courrier de Bovet insiste à plusieurs reprises sur le fait que l’association n’est pas "une agence matrimoniale". "Les détenus préfèrent correspondre avec des femmes, ils disent avoir peur des hommes, et avoir davantage confiance en elles", détaille Catherine Daum, ancienne présidente de l’association, avant de préciser que 644 femmes sont bénévoles, contre seulement 140 hommes. À part cette majorité de genre, pas de profil type : des étudiantes, des retraitées, certaines déjà confrontées au milieu carcéral, d’autres totalement novices dans le domaine. Les adhérentes et leurs histoires se succèdent, mais ne se ressemblent pas. Ce qui n’empêche pas la répétition de certaines situations.

Capture d'écran du site du Courrier de Bovet. Le Courrier de Bovet

"Très souvent, on évacue les demandes sentimentales", poursuit Catherine Daum. "Mais parfois, certains détenus vont vite. Ça peut rapidement devenir ‘envoie une photo de toi nue, n’écris plus à personne, donne-moi ton adresse personnelle…". De temps en temps, ce sont les adhérentes qui s’imaginent pouvoir entreprendre une relation avec leur correspondant. C’est le cas d’une bénévole, que Catherine Daum évoque brièvement : "On l’a su, car un autre détenu nous a un jour demandé : 'mon codétenu voit sa correspondante au parloir, pourquoi pas moi ?'". Avant de couper court au récit d’un bref : "elle fait du tort au Courrier de Bovet".

Cependant, Catherine Daum tempère : s’il y a déjà eu des "comportements inappropriés", la majorité des bénévoles a rejoint l’association "parce qu’ils ont vu à la télé que la situation dans les prisons était vraiment terrible, c’est ce qui les motive. Et elles aiment écrire." C’est d’ailleurs le cas de Sylvie, retraitée et adhérente du Courrier de Bovet, qui souhaitait "se faire une véritable opinion du milieu carcéral [et outrepasser] les clichés sur les autres". Le détenu avec qui elle échange "est très intéressant", et elle "a plusieurs autres correspondantes", comme elle, ce qui contribue à éviter toute ambiguïté quant à la nature des échanges. 

Les bénévoles… mais aussi les fascinées

Comme l’indique Catherine Daum, la frontière entre bénévolat pur et simple, et l'envie de dépasser les limites imposées par Le Courrier de Bovet est parfois fine pour certaines. Elle nous précise que, souvent, son équipe de bénévoles a dû "modérer les envies de régler tous les problèmes du détenu". Un syndrome de l’infirmière peu fréquent mais persistant. "Je ne sais pas si elles espèrent les changer, ou avoir des confidences à propos de leurs crimes ou délits. Nous ne sommes pas censés poser de questions, encore moins sur la peine. Et je dois le redire sans arrêt, car les bénévoles ne peuvent pas s’en empêcher." Quant à celles qui rêvent d’écrire à Michel Fourniret ou Guy Georges, l’ex-présidente n’hésite pas à leur expliquer "qu’elles n’auront pas le détenu dont elles rêvent, mais celui dont le dossier sera sur la table ce jour-là".

Photo de Guy Georges, diffusée par la police en 1998. COR / AFP

Isabelle Horlans, journaliste et auteure, s’est penchée sur ce genre de dérive dans son ouvrage "L’amour (fou) pour un criminel" (Le Cherche Midi, 2015). Interrogée par France 24, elle confirme que les correspondances partent souvent "d’un bon sentiment, et du postulat que tout être mérite le pardon. Leurs motivations sont généralement altruistes", avant d’ajouter que, côté bénévoles, "cela vient parfois combler un vide dans l’existence, car c’est plus facile que de nouer une relation à l’extérieur dans laquelle il faudra s’investir". Et si la fascination souvent nourrie par divers contenus médiatiques (séries télévisées, films, documentaires…) peut contribuer à des dérives, le poids des mots a également un rôle essentiel dans la libération de la parole, ce qui peut conduire à des dérapages. "La relation épistolaire permet de tout dire, sans tabou, ce qui n’est pas le cas lors d’une conversation", explique Isabelle Horlans. "Les mots peuvent également laisser libre cours au romantisme, un sentiment jugé désuet dans 'la vraie vie'".

Désir de popularité, perversion et refus du verdict judiciaire

Du côté de celles qui ont franchi la limite, il y aurait selon l'auteure Isabelle Horlans trois profils types majeurs constatés au fil du temps, en plus du syndrome de l’infirmière, évoqué précédemment par Catherine Daum. Certaines seraient donc principalement motivées par "l’envie de se mettre en danger, de devenir 'populaire' par ricochet – ce fut le cas d’Afton Burton, 26 ans lorsuq'elle voulu séduire Charles Manson [le célèbre tueur en série, condamné à la peine de mort en 1971 et dont la peine fut commuée en emprisonnement à vie. Il est reconnu coupable, en 1971, du meurtre, très médiatisé, de Sharon Tate, épouse du réalisateur Roman Polanski]." En effet, cette jeune américaine a tout quitté dès l’âge de 18 ans pour devenir la femme du serial killer, et n’a pas manqué de multiplier les apparences médiatiques au cours de sa vie. De nombreuses photos d’elle choisissant sa robe de mariée en 2014 ont été relayées dans les médias du monde entier.

Parfois, c’est "l’envie de partager une perversion refoulée" qui motive cette relation. Isabelle Horlans évoque d’ailleurs le cas de Monique Olivier, célèbre épouse du tueur en série français Michel Fourniret, condamnée à la prison à perpétuité pour complicité.

Michel Fourniret et Monique Olivier durant leur procès en novembre 2018. BENOIT PEYRUCQ / AFP

Enfin, il existe une minorité de femmes ne croyant pas en la culpabilité des détenus. "Elles pensent que le prisonnier est injustement accusé. On trouve, parmi elles, des militantes contre la peine de mort ou des avocates." Comme par exemple Carole Ann Boone, une ex-collègue de Ted Bundy persuadée de son innocence, et qui deviendra son épouse en 1980. Si les deux individus se connaissaient avant l’arrestation de Ted Bundy, la relation amoureuse aurait débuté de manière épistolaire, et s’était concrétisée dans le couloir de la mort.

Et l’inverse ?

Selon le rapport de l’Observatoire International des Prisons (OIP) daté du 30 janvier 2019, 2 534 femmes seraient détenues en France à l’heure actuelle, soit seulement 3,6 % de la population carcérale dans son intégralité. Un nombre réduit, certes, mais qui interroge tout de même sur la situation inverse : est-ce que certains hommes sont eux aussi fascinés par des femmes détenues ? "C’est rare, car les hommes fuient les tueuses, qui les effraient", nous explique Isabelle Horlans. "Mais, oui, cela existe. Susan Atkins [membre de la "famille" de Charles Manson], qui a poignardé à 16 reprises l’actrice Sharon Tate, épouse de Roman Polanski, a séduit James W. Whitehouse, un étudiant de 24 ans. Il est devenu avocat pour la défendre et tenter d’obtenir sa remise en liberté. Il l’a épousée et accompagnée jusqu’à ce qu’elle meure en 2009."

En France, c’est également arrivé avec Florent Gonçalves, directeur de la maison d’arrêt pour femmes de Versailles, "tombé fou amoureux" d’Emma [de son vrai nom Sorour Arbabzadeh] – le fameux "appât" du gang des barbares responsable du meurtre d'Ilan Halimi en 2006. Pour elle, il a transgressé la loi, abandonné sa famille, et il a tout perdu. En 2014, un an après la confirmation de sa peine en appel (deux ans avec sursis), il était toujours au chômage. Emma, libérée, l’avait quitté".

Que les intentions soient purement désintéressées ou, au contraire, fondées sur de la fascination, les correspondants et les prisonniers sont autant les uns que les autres à la recherche de quelque chose à travers ces échanges. Et si certains d’entre eux sont abrégés par des comportements inappropriés, ou simplement par la sortie de prison du détenu, d’autres perdurent après la libération. L’association espère contribuer au "retour à la vie sociale future en maintenant un lien avec le monde extérieur". Un point cher à Catherine Daum, qui discute encore aujourd’hui avec un homme relâché depuis plusieurs années, de la même façon qu’elle correspondait avec lui lorsqu’il purgeait sa peine. "Il y a des correspondances qui durent longtemps, car on a toujours des choses à se dire", nous confie-t-elle. Quand on lui demande si elle souhaite le rencontrer un jour, elle répond par la négative. "Ça a toujours été épistolaire, donc ça le restera."

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