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"Grand remplacement", l'idéologie qui inspire le terrorisme d'extrême droite

L'attentat de Christchurch dans deux mosquées a fait au moins 49 morts vendredi 15 mars.
L'attentat de Christchurch dans deux mosquées a fait au moins 49 morts vendredi 15 mars. Anthony Wallace, AFP

Le terroriste qui a commis un massacre dans deux mosquées de Christchurch, le 15 mars, s'est justifié par un manifeste intitulé "Le Grand remplacement". L'idée, qui fait écho à une thèse de Renaud Camus, est populaire auprès de l'extrême droite.

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"Le grand remplacement". C'est le titre du manifeste publié par le terroriste de Christchurch dans la matinée du vendredi 15 mars sur son compte Twitter, juste avant son passage à l'acte. Dans ce document de 74 pages, le tueur multiplie les références haineuses pour justifier le massacre qu'il a commis dans deux mosquées où au moins 50 personnes ont trouvé la mort.

Le titre en lui-même est une référence à un ouvrage de 2011 où l'écrivain français Renaud Camus développe la thèse du même nom. Il y dénonce un prétendu remplacement à terme des populations blanches européennes – ou occidentales– par des immigrés de couleur et majoritairement musulmans.

"Le grand remplacement est le choc le plus grave qu’ait connu notre patrie depuis le début de son histoire puisque, si le changement de peuple et de civilisation, déjà tellement avancé, est mené jusqu’à son terme, l’histoire qui continuera ne sera plus la sienne, ni la nôtre", écrit notamment Renaud Camus.

L'écrivain s'est désolidarisé de l'auteur de ces actes. Il a dénoncé vendredi les attaques en les qualifiant de "terroristes, épouvantables, criminelles, désastreuses et imbéciles". "Moi, je suis absolument non-violent", a affirmé l'écrivain, qui a été condamné en 2015 pour provocation à la haine ou à la violence contre les musulmans.

Un voyage en France, déterminant dans le passage à l'acte

Dans le manifeste que l'Obs a pu consulter avant la suppression des comptes Facebook et Twitter du tueur de 28 ans, ce dernier se décrit comme "un homme blanc ordinaire […] né en Australie dans une famille de la classe ouvrière aux faibles revenus". Il explique surtout que c'est à la suite d'un voyage touristique en France qu'il a compris l'ampleur du supposé "grand remplacement" et qu'il a décidé de passer à l'acte. Il qualifie les Français "non-Blancs" "d'envahisseurs".

"J'ai été accablé de voir l'état des villes françaises. Pendant des années j'avais entendu des histoires sur l'invasion de la France par les non-Blancs, mais je pensais que c'était des rumeurs ou des exagérations. Mais quand je suis arrivé en France, [...] j'ai vu que dans toutes les villes françaises les envahisseurs étaient là. Les Français qui restaient étaient souvent seuls, vieux ou sans enfants, alors que les immigrés étaient jeunes avec de grandes familles [...]", écrit-il dans un passage relevé par l'Obs.

Le terroriste décrit son voyage en France durant le printemps 2017 alors que l'hexagone se passionne pour l'élection présidentielle. L'Australien voit dans le duel Emmanuel Macron-Marine Le Pen un symbole des supposés maux de son époque.

"Les deux candidats étaient représentatifs de notre temps. Un ex-banquier d'affaire globaliste, capitaliste, égalitarien, sans croyances nationales, contre une nationaliste timide et un peu controversée, dont l'idée la plus courageuse était de déporter les immigrés illégaux. La possibilité de la victoire de la nationaliste était un signe qu'une solution politique était possible. La victoire de l'internationaliste m'a plongé dans le désespoir", écrit-il.

Une thèse aux origines nazies…

Si le concept a été popularisé par Renaud Camus, les origines de la thèse du "grand remplacement" européen remontent en réalité à l'après-guerre. L'extrême droite radicale va développer la thématique de destruction de l'Europe par une "colonisation" d'immigrés africains après 1945, en la disant œuvre du complot juif, explique l'historien Nicolas Lebourg dans Médiapart.

"Dès 1946, des groupes d'anciens Waffen-SS affirmaient que désormais toute l'Europe était occupée par les 'nègres' (les soldats américains) et les 'mongols' (les soldats russes), et qu'il s'agissait de libérer le continent de 'l'occupation' par 'une nouvelle résistance' ", rappelle-t-il.

Mais c'est l'ancien trotskyste et ancien Waffen-SS français René Binet qui va diffuser, au plan international, la thématique d'un grand remplacement organisé par les Juifs.

Après le 11 septembre 2001, ses partisans vont cependant extraire "l'argumentaire antisémite" pour le transformer en "mythe mobilisateur raciste et islamophobe", affirme Nicolas Lebourg.

…qui infusent mondialement

La thèse du "Grand remplacement" repose largement sur le sentiment de déclassement des ouvriers blancs, notamment aux États-Unis, note le New-Yorker dans une longue enquête effectuée sur le sujet dès 2017. Celui-ci constitue un terreau fertile a fleuri Donald Trump dont les discours agitent largement le spectre de la peur des immigrés latino-américains. Dans les milieux d'extrême droite américains, une théorie du complot qui reprend les ressorts du grand remplacement a d'ailleurs émergé : les Mexicains s'organiseraient pour reprendre démographiquement le territoire conquis par les États-Unis en 1848.

Le tireur de Christchurch voit d'ailleurs en Donald Trump le "symbole de l'identité blanche renouvelée et d'un but commun". Ce dernier a qualifié l'attentat "d'horrible". Cependant, devant la presse à Washington, il a refusé de voir dans l'idéologie suprémaciste une menace répandue et a affirmé qu'elle émanait "d'un petit groupe de personnes qui ont des gros, gros problèmes".

L'Europe n'est pas en reste en matière de fantasmes migratoires. En Hongrie, le Premier ministre Viktor Orban a fait de la défense des valeurs chrétiennes face aux vagues de migrants son combat, notamment pour les futures élections européennes. Début 2018, le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki avait également déclaré que son pays refuserait d’accueillir des migrants "issus de pays d’Afrique ou du Moyen-Orient" et n'a pas souhaité signé le pacte de Marrakech sur les migrations.

En France, l'extrême-droite a largement repris à son compte l'idée d'un grand remplacement. Tout au long de sa carrière politique, Jean-Marie Le Pen a largement utilisé le slogan : "1 million de chômeurs, c’est 1 million d’immigrés de trop (La France et les Français d'abord)". Aujourd'hui, sa fille, Marine, parle de "submersion migratoire". Robert Ménard, maire de Béziers proche du Rassemblement national (RN) et de Marine Le Pen, a nommément cité la théorie du "grand remplacement" au détour d'un tweet pour attaquer Sadiq Khan, premier maire musulman de Londres.

Chez les intellectuels de la droite "hors les murs" – comprendre faisant la liaison entre la droite et l'extrême droite française –, l'expression fait également florès : le journaliste Eric Zemmour parle dans Le Figaro d'"un peuple arabo-musulman [s'étant] substitué aux anciens habitants." Le politique Philippe de Villiers préfère la "France des clochers" à celle des "kebabs". La rhétorique s'insinue jusqu'aux hebdomadaires traditionnels, tels que Le Point, qui s'alarmait en février 2019 du fait qu'il y avait en France "18 % de prénoms arabo-musulmans parmi les nouveaux-nés".

Le rôle d'Internet dans la propagation

Dans son manifeste, le tireur affirme avoir forgé ses motivations sur Internet. "On ne trouve pas la vérité ailleurs", affirme-t-il.

Des rassemblements néonazis de Charlottesville en août 2017, où une militante antiraciste a été tuée, à l'attaque contre une synagogue de Pittsburgh (onze morts) fin 2018, les États-Unis notamment ont vu se multiplier les actions d'une extrême droite ultra-violente et raciste. À chaque fois, les réseaux sociaux ont joué un rôle prépondérant.

Le groupe de réflexion britannique Hope Not Hate, qui s'oppose aux mouvements racistes, note que le tueur avait fait part de ses intentions sur la section politique du forum 8chan, prisé des extrémistes. Il a également tenté d'optimiser la diffusion de ses idées et ses actes via les réseaux sociaux.

L'assaillant de Christchurch ne semblait cependant pas appartenir à un groupe constitué. Il se présente lui-même comme un "simple partisan" et prône la "résistance sans dirigeant", une théorie développée depuis les années 1980, relève Sophie Bjork-James, spécialiste des milieux nationalistes à l'université Vanderbilt (Tenessee).

"L'attentat d'un loup solitaire fait partie d'une stratégie globale", explique-t-elle.

Le politologue Jean Bogais abonde en ce sens sur France 24 : "Il n'y a pas un grand groupe qui coordonne plusieurs attaques de ce type, mais plusieurs groupes qui se ressemblent un peu partout sur la planète. Ces groupes communiquent les uns avec les autres, aux États-Unis, en Australie, en France, en Nouvelle-Zélande," explique-t-il. "Et ce qui se passe dans un pays influe sur les groupes dans d'autres pays."

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