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OPINION

Billet : les enfants de jihadistes indésirables en France ?

Une prisonnière française qui a fuit le dernier bastion du groupe État Islamique avec son enfant attend dans un camp de réfugiés au nord-est de la Syrie, le 19 février 2019.
Une prisonnière française qui a fuit le dernier bastion du groupe État Islamique avec son enfant attend dans un camp de réfugiés au nord-est de la Syrie, le 19 février 2019. Bulent Kilic, AFP

En s’opposant au retour des enfants de jihadistes, deux tiers des Français renouent avec un réflexe tribal et refusent de voir en eux des êtres potentiellement autonomes sur le plan intellectuel... pour peu qu’on leur en donne la chance.

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Une large majorité de Français* se prononcent contre le retour ou la venue sur le territoire national d’enfants de jihadistes français, ces derniers ayant été défaits sur les théâtres d’opération syrien et irakien.

Parmi eux, nombreux sont ceux qui invoquent les mânes de la "grandeur de la France", qui revendiquent pour le "peuple" la prérogative d’intervenir directement dans les affaires publiques et qui vilipendent une démocratie à leurs yeux dévoyée. En l’occurrence pourtant, et en présence d’enfants par définition innocents, les zélotes de la France prennent le chemin du retour à l’âge des cavernes. "Tel père, tel fils", "Si ce n’est toi, c’est donc ton frère", "Les chats ne font pas des chiens" : d’ordinaire empruntes d’une certaine vérité empirique, ces formules deviennent hideuses lorsqu’elles se muent en prêt-à-penser général. L’air de rien, cela s’apparente à une sorte de "Sippenhaftung"**.

"Les enfants de jihadistes n'auraient pas droit à la tendresse du monde ?"

Insulte faite à ces milliers d’enfants, y compris bien sûr à tous ceux qui n’ont aucune attache française. Faut-il avoir oublié que les "enfants de guerre" sont les premiers à trinquer pendant et après le conflit, lorsque l’on veut bien considérer l’ampleur des traumatismes subis ? Les "enfants de jihadistes", eux, n’auraient pas droit à l’attention et la tendresse du monde qui, dans son acception la plus banale, ne peut raisonnablement voir en eux la relève du glaive du jihadisme international…

L’exécutif français a plusieurs fois revu sa religion sur le sujet. En fonction de ses intérêts, mais aussi de l’écho que rencontre la question dans l’opinion publique. Redoutant qu'on demande un jour à l'État des éclaircissements sur l’histoire et la dérive sociale de jeunes Français devenus les tueurs minables d’un totalitarisme moderne – le religieux – 75 % de nos concitoyens veulent donc effacer les traces de tous les crimes. Les enfants, par conséquent, n’avaient qu’à naître d’autres parents !

À ceux qui, décidément, voudront ignorer avec acharnement les "bouilles" et les regards apeurés des enfants du camp de Al-Hol au Kurdistan syrien, deux rappels d’évidence s’imposent :

1) Suivant le modèle de "L’éducation permanente" de Condorcet, la République française – et d’autres à travers le monde – fonde sa croyance en l’être humain sur le caractère amendable de celui-ci. Elle parie également sur la capacité de celui-ci à échapper à des déterminants lourds, qu’ils soient sociaux, politiques, religieux. Ainsi – à l’inverse de "l’école" nationaliste et identitaire – chaque enfant venant au monde incarne, outre lui-même, une éminente promesse de non-reproduction. C’est à ce prix que l’humanité est vivable et supportable : au prix de cette immense attente, si facile à combler en apparence et si largement contrariée par les volontés organicistes à l’œuvre sur la planète. Marquer au fer rouge les "enfants de jihadistes" revient donc à s’asseoir sur un pan entier des fondements de l’éthique française. Des aspirants-penseurs français prétendent de nos jours réduire l’histoire du pays à une succession d’événements parfaitement reproductibles, puisant leur dignité dans leur ancienneté et dans leur simple antériorité à d’autres. Ainsi, les pensées et les actions politiques sont glorifiées dès lors qu’elles s’ancrent dans une "tradition". Leur légitimité vient de leur fréquence de reproduction, plus ou moins élevée, à travers les siècles. Place à l’immuabilité, rien ne se crée, tout se garde ! Soit dit en passant, ce n’est pas tellement l’infantile "Grand remplacement" qu’il faut craindre mais plutôt la "Grande reproduction", sorte de glaciation de l’histoire humaine.

2) Si un certain nombre de jihadistes français demandent à être jugés en France, c’est qu’ils redoutent un procès expéditif en Irak, procès qui les enverrait immanquablement à la mort. La rage nous étrangle ici : ils n’ont eu de cesse de mépriser le genre humain ; la justice française ne leur inspirait que dégoût. Dans ce cas, qu’ils se soumettent au verdict des juridictions non-occidentales, qu’ils s’adonnent au martyre que leur promettait, il y a longtemps déjà, le chef des Frères musulmans d’Égypte, Mohammed Badi***. Mais que gagnerions-nous en adoptant cette attitude ? Pas grand-chose. Si l’on veut bien, en revanche, prendre en compte l’éventualité d’un amendement des jihadistes, aux yeux desquels le martyre ne serait plus aussi "séduisant", nous ne sommes plus tout à fait perdants. Le fait même qu’un jihadiste craigne pour sa peau n’est pas qu’un calcul sournois de sa part, mais la manifestation d’une volonté de vivre. Sorti des prétoires et condamné à de très lourdes peines de prison, celui-ci peut alors devenir le meilleur contempteur de ses activités passées et des actuelles menées par ses "héritiers".

"Bombes à retardement"

Il n’est pas rare, ces derniers temps, d’entendre parler, à propos des enfants de jihadistes, de "bombes à retardement". Passons sur la réification abjecte qu’implique une telle formule… Celle-ci trahit également un fatalisme irresponsable. Nul doute en effet que des enfants, promis à un avenir jalonné de camps de réfugiés et de vagues orphelinats, marqués du sceau d’une infamie trop grande pour leur âge, finiront par chérir une image idéalisée de parents dont les crimes effroyables se métamorphoseront, par effet pervers, en signe distinctif de noblesse à opposer aux maltraitances des geôliers et des "rééducateurs".

À l’inverse, il n’est pas très difficile de saisir en quoi le bonheur de ces enfants, débarrassés de l’univers dans lequel ils avaient été plongés, les conduirait tout naturellement à condamner implacablement les actes de leurs parents, tout comme l’endoctrinement et l’abêtissement qui y présidèrent.

À un détail près cependant : indécrottables, les "agents de l’immuable" auraient tôt fait de coller à vie l’étiquette de "enfant-de-jihadiste-servant-à-dénoncer-la-radicalisation" sur le front de ces enfants, les enjoignant de manifester toujours plus leur attachement aux mœurs occidentales, sous peine de retomber dans le statut de "bombe à retardement".

Gageons alors que si ces enfants ont pris le meilleur de l’éducation à la française, ils sauront renvoyer à la tête de leurs tourmenteurs le généreux mot de Cambronne !

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*Selon un sondage Odoxa-Dentsu Consulting pour Le Figaro et FranceInfo de février 2019.

**Le régime hitlérien appliquait "la responsabilité de la parenté, de la clique". Aux termes de la Sippenhaftung, la famille, les proches, les amis des auteurs de "crimes contre l’État" étaient tenus pour responsables au même titre que le principal protagoniste et pouvaient être exécutés.

**Mohammed Badi, 8e guide des Frères musulmans égyptiens, condamné à mort en 2015, déclarait lors d’un sermon en 2010 : "L’amélioration et le changement auxquels aspire la nation musulmane ne peuvent être réalisés que par le jihad et le sacrifice (…) Il faut former à la quête de la mort une génération de jihadistes, tout comme nos ennemis sont formés à la quête de la vie."

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