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DÉCRYPTAGE

Pourquoi la Scala de Milan a renoncé aux pétrodollars saoudiens

Le théâtre de la Scala de Milan, inauguré en 1778, est l'une des scènes les plus mythiques du monde.
Le théâtre de la Scala de Milan, inauguré en 1778, est l'une des scènes les plus mythiques du monde. Brescia / Amisano / Teatro alla Scala / AFP

La Scala de Milan a rejeté lundi l’offre de financement de 15 millions d'euros de Riyad. Les Saoudiens, qui tentent de redorer leur image depuis l’assassinat de Jamal Khashoggi, ont provoqué une polémique en pleine campagne des européennes.

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Les noces entre la Scala de Milan et les millions de pétrodollars saoudiens n’auront pas lieu. Au terme d’une polémique de plusieurs semaines en Italie, le conseil d'administration de l’un des plus mythiques théâtres d'opéra au monde a décidé "à l'unanimité", lundi 18 mars, de renoncer à une proposition de financement d’un montant total de 15 millions d’euros sur cinq ans.

"Retour à la case départ. Nous allons rendre l'argent aux Saoudiens", a déclaré à la presse le maire de Milan et président de la Scala, Giuseppe Sala, après un conseil d’administration "très animé" selon la presse italienne. "Rendre l’argent", car une première tranche de 3 millions d’euros avait déjà été versée le 4 mars auprès d’un notaire milanais. Et ce, par le ministre saoudien de la Culture, le prince Badr ben Abdallah ben Mohammed Al Farhan al-Saoud, proche conseiller de Mohammed ben Salmane (MBS), prince héritier et homme fort de la monarchie wahhabite.

Pour sauver les apparences, le conseil d'administration a motivé son refus des fonds saoudiens par la non-conformité de ce versement, considéré comme entaché d’un vice de procédure. "Ils seront retournés immédiatement. Ils ont été envoyés sans motif et d'une manière non conforme aux règles", s’est justifié le maire centre-gauche de Milan. "Ce n’est pas en raison de la question des droits de l’Homme, car il n’existe pas de liste noire gouvernementale et le Conseil italien ne considère pas l’Arabie saoudite comme un pays avec lequel nous ne devrions pas coopérer", a-t-il précisé.

Si l’argument permet d’éviter un incident diplomatique entre les deux pays, c’est bel est bien l’origine des fonds qui a suscité la polémique après la révélation du projet par la presse début mars. Depuis l'assassinat du journaliste et opposant Jamal Khashoggi, le 2 octobre au consulat saoudien d'Istanbul, l’image du royaume est sensiblement ternie. Certains responsables en Turquie et aux États-Unis ont évoqué une responsabilité directe de MBS dans l’affaire Khashoggi, alors que celui-ci était présenté comme un réformateur désireux d’ouvrir son pays, notamment à la culture occidentale.

Le financement de la Scala, qui prévoyait en contrepartie l'entrée du ministre saoudien de la Culture au conseil d'administration du théâtre, faisait partie d’une stratégie de "soft power" visant à restaurer la réputation de Riyad sur la scène internationale, ainsi que celle du prince héritier.

L’association potentielle entre un fleuron historique et emblématique de la culture italienne, la Scala de Milan, et la monarchie des Saoud, fréquemment pointée du doigt pour son bilan en matière de droits de l’Homme, a été jugée "désastreuse" en termes d’image par les médias et une partie de la classe politique transalpines.

Pier Antonio Panzeri, eurodéputé du Mouvement démocrate et progressiste italien (MDP) et président de la sous-commission "droits de l'Homme" du Parlement européen, a ainsi estimé que "l'hypothèse d'une entrée des Saoudiens dans la Scala était une gifle au Milan des droits de l'Homme". Et d’ajouter : "Je comprends la nécessité d'obtenir des fonds, mais nous ne pouvons absolument pas permettre qu'un des symboles les plus prestigieux de Milan collabore avec qui dans son propre pays piétine tous les jours les droits et la liberté", a-t-il plaidé.

De son côté, la branche italienne de l’ONG Amnesty International avait jugé que si "elle était acceptée, l'entrée de l'Arabie saoudite dans le conseil d'administration de la Scala de Milan serait l'énième preuve qu’avec de l'argent, vous pouvez acheter le silence sur les droits. Nous appelons à un sursaut de cohérence et de dignité."

Une affaire éminemment politique

La polémique sur le financement saoudien a également tourné à la confrontation politique puisque la Lega (la Ligue), le parti populiste et anti-immigration du ministre de l’Intérieur Matteo Salvini, s’est retrouvée mêlée à l’affaire. La Ligue rejette de son côté la responsabilité et la paternité de l’accord avec les Saoudiens sur le maire de centre-gauche Giuseppe Sala et le directeur artistique autrichien de la Scala, Alexander Pereira, qui a réussi à sauver son poste lundi.

Pourtant, début mars, Alexander Pereira avait déclaré à la presse que les discussions autour d’un tel financement, justifiées selon lui pour une Scala qui a vu ses subventions publiques diminuer, ont été facilitées et encouragées par des membres de la Ligue. Notamment par un certain Max Ferrari, élu régional de la Ligue en Lombardie, décrit par la presse italienne comme un proche du président de la région Attilio Fontana (Ligue), dont il est le conseiller diplomatique, et de Matteo Salvini.

Max Ferrari, journaliste et ancien directeur de TelePadania, la chaîne de télévision des léguistes, publie couramment des articles sur le site Arab News, principal quotidien anglophone saoudien, contrôlé par la famille royale. Ardent défenseur de la monarchie wahhabite, il a été l’un des premiers à révéler, dans l’un de ses articles, daté du 9 juillet 2018, la future collaboration entre la Scala et Riyad. Il n’était alors question que de délocaliser un concert sur le sol saoudien.

Également mis en cause, Attilio Fontana, président d’une région qui finance la Scala et disposant à ce titre d’un représentant au sein du conseil d’administration, ne pouvait donc pas ignorer, selon le maire de Milan, l’existence de l’offre saoudienne, discutée par le conseil une première fois au cours du mois de février. Attilio Fontana a cependant rejeté toutes les accusations en les qualifiant d’infox visant à ternir l’image de la Ligue et a affirmé qu’il avait appris l’existence du financement dans la presse. De son côté, Alexander Pereira, qui refuse de porter le chapeau seul, a déclaré qu’il l’avait pourtant informé du premier versement saoudien, lors d’un entretien privé le 8 mars.

La volte-face de Salvini

Cette affaire était potentiellement embarrassante pour Matteo Salvini, engagé dans la campagne des élections européennes, qui s’est prononcé contre le financement saoudien de la Scala. "Vous ne pouvez pas aller dans les rues pour défendre les droits de l'Homme, puis faire des affaires avec des pays, tels que l'Arabie saoudite, qui ne permettent pas de nombreuses libertés", a-t-il déclaré quelques heures avant la tenue du conseil d’administration du théâtre fondé en 1778.

Pourtant, quelques semaines avant que les premiers échos d'une collaboration entre la Scala et les Saoudiens ne retentissent, le ton du ministre de l’Intérieur était différent. En juillet 2018, après avoir reçu l’ambassadeur saoudien dans son bureau romain, il avait décrit l’Arabie saoudite comme un "élément de stabilité et de fiabilité" de l’échiquier moyen-oriental. Et d’ajouter : "J'ai l'intention de relancer la collaboration entre les deux pays afin de reprendre un dialogue constructif non seulement en termes de sécurité, mais dans tous les secteurs économiques, commerciaux et culturels". Il était même question qu’il se rende dans le royaume, un des acteurs les plus importants sur le marché des armements, et client habituel des Italiens.

"Je ne veux pas interférer dans les choix de la Scala. Je reste, cependant, déconcerté par l'indignation de la Ligue sur les investissements de l'Arabie saoudite dans la culture et pas un seul mot par contre sur l'investissement dans l’armement. Je m'attends à une cohérence sur la réduction des exportations d'armements", a tweeté, lundi 18 mars, Luigi Gallo, porte-parole du Mouvement 5 Étoiles (M5S, antisystème), et président de la commission Culture, Sciences et Instruction de la Chambre des députés. Les deux partis au pouvoir sont à couteaux tirés à l’approche du scrutin européen.

Matteo Salvini a longtemps été engagé dans une campagne contre le Qatar, le rival de Riyad, qu’il accusait de financer l’intégrisme et le terrorisme international. Le leader de la Ligue s’était notamment félicité de la mise au ban du petit émirat gazier par ses voisins du Golfe, en juin 2017.

Depuis, il a viré sa cuti, en se rendant en octobre 2018, en sa qualité de ministre de l’Intérieur, à Doha et en s’affichant tout sourire avec le Premier ministre qatari. "J'ai trouvé un pays respectueux et tolérant qui a rejeté l'extrémisme, qui veut investir en Italie, ce qui ouvre les portes de nos entrepreneurs et nous donnera un coup de main dans la stabilisation de la Libye", avait-il tweeté.

Une volte-face diplomatique, provoquée selon les médias italiens par la dégradation de l’image de l’Arabie saoudite auprès de l’opinion publique transalpine, chère au ministre italien, après l’assassinat de Jamal Khashoggi.

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