Arrestation aux Philippines d'une journaliste critique de Duterte

Manille (AFP) –

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Maria Ressa, une journaliste philippine distinguée par le Time, a été arrêtée à nouveau vendredi, dernier épisode des représailles lancées contre elle selon ses défenseurs pour sa couverture du gouvernement de Rodrigo Duterte.

Mme Ressa et son site internet d'informations Rappler ont adopté une ligne critique contre la guerre antidrogue meurtrière menée par le président Duterte, dans laquelle des milliers de personnes ont été tuées. En conséquence, le média dit être la cible d'une campagne de répression soutenue de la part des autorités.

La journaliste a été désignée l'une des "personnalités de l'année" 2018 par le magazine Time pour avoir "pris de grands risques dans la recherche de la vérité".

Ces derniers mois, elle et son employeur ont fait l'objet de multiples poursuites.

"Je suis traitée comme une criminelle quand mon seul crime est d'être une journaliste indépendante", a-t-elle dit à la presse avant son arrestation à l'aéroport à Manille, où elle venait d'atterrir en provenance de l'étranger. Ses confrères ont ensuite pu la voir se faire emmener par la police.

Maria Ressa, qui a la double nationalité philippine et américaine, devrait normalement bénéficier d'une libération sous caution. Elle devait comparaître devant un tribunal dans les heures suivant son interpellation.

Dans ce dernier dossier, il lui est reproché d'avoir enfreint la loi interdisant à des intérêts étrangers de détenir des médias, un chef qui découle d'une enquête ouverte en 2015 sur des investissements dans Rappler. Le site avait alors vendu des obligations, entre autres à un investisseur américain, pour lever des fonds.

Aux termes de la Constitution, le secteur des médias est réservé aux Philippins ou à des groupes sous contrôle philippin.

- "Harcèlement" -

En février, la journaliste avait été arrêtée pour diffamation et avait passé une nuit en détention avant d'être libérée sous caution. Cette arrestation avait été condamnée à l'international.

Elle est également accusée, ainsi que Rappler, d'évasion fiscale.

"Les poursuites contre Mme Ressa (...) sont sans précédent et en disent long sur la détermination du gouvernement Duterte à fermer le site pour sa couverture crédible et cohérente sur le gouvernement", a réagi Carlos Conde, de Human Rights Watch.

Un certain nombre de médias philippins ont remis en cause la brutale campagne de répression antidrogue du président. Depuis 2016, la police dit avoir tué 5.281 trafiquants ou toxicomanes présumés.

Les défenseurs des droits estiment qu'en réalité, ce bilan est trois fois supérieur, et que la campagne pourrait relever d'un crime contre l'humanité.

Mais de manière plus générale, Rappler exerce un regard critique la situation aux Philippines, y compris sur la corruption généralisée et l'influence croissante de la Chine, que le pays courtise dans l'espoir d'obtenir investissements et échanges commerciaux.

Mme Ressa martèle que son site n'est pas anti-Duterte mais veut simplement faire son travail, c'est-à-dire faire en sorte que le gouvernement rende des comptes.

Pour sa part, le gouvernement dément avec constance viser Rappler pour son travail journalistique, déclarant que la loi s'applique à lui comme à tous les autres.

Certaines des voix les plus critiques contre la répression antidrogue sont derrière les barreaux, dont la sénatrice Leila de Lima, incarcérée pour trafic de stupéfiants. Selon cette élue, les accusations ont été montées de toutes pièces.

Les défenseurs de Mme Ressa ont déclaré que Rappler continuerait à faire son travail. "Ces actes de harcèlement ne dissuaderont pas nos clients de faire leur devoir de journalistes", a déclaré l'avocat Francis Lim dans un communiqué. "Nous croyons en l'Etat de droit".

La licence de Rappler avait été révoquée l'année dernière dans l'affaire des obligations, mais l'affaire est pendante devant la justice et le site continue de fonctionner.