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Au printemps 1919, la lente sortie de guerre des Poilus

Des soldats démobilisés reçoivent leur pécule en février 1919 à Paris.
Des soldats démobilisés reçoivent leur pécule en février 1919 à Paris. Collection La Contemporaine

Au printemps 1919, les combats ont cessé depuis plusieurs mois déjà. Mais pour de très nombreux soldats, la Grande Guerre ne fait pas encore partie du passé. Beaucoup ne sont pas encore rentrés chez eux. La démobilisation s'avère très longue.

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"Je te recommande de ne pas trop t'emballer. As-tu songé à ce qu'était une démobilisation ? Ne crois pas que nous rentrerons dans nos foyers aussi vivement que nous sommes partis." Dans une lettre à sa femme, un soldat français du 79e régiment d'infanterie se montre prudent. Même si les combats ont cessé depuis le 11 novembre 1918, ce Poilu de la Première Guerre mondiale sait qu'il lui faudra encore du temps avant de retrouver les siens. L'historien Bruno Cabanes, professeur à l'Ohio State University, a choisi cet extrait de lettre dans son ouvrage "La Victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920)" pour illustrer "l'entreprise longue et chaotique" qu'a représentée la démobilisation après plus de quatre ans de guerre.

L'entrée d'un bureau de démobilisation à Paris en février 1919
Collection La Contemporaine

"Une simple suspension des hostilités"

Au printemps 1919, des millions de soldats doivent ainsi s'armer de patience. La guerre n'est d'ailleurs pas vraiment terminée. "Le 11 novembre 1918, les combats prennent fin pour les soldats français sur le front occidental. D'autres troupes françaises restent cependant engagées dans d'autres aires géographiques encore en guerre – dans les Balkans, en Russie méridionale et au Levant par exemple", explique Bruno Cabanes. "Et même en ce qui concerne le front de l'Ouest, l'armistice ne marque pas la fin définitive, mais une simple suspension des hostilités en attendant la signature du traité de paix, qui n'interviendra qu'en juin 1919, dans la galerie des glaces du château de Versailles."

La France conserve donc une armée puissante pour faire pression sur l'Allemagne pour qu'elle signe la paix. Organiser la démobilisation n'est également pas une mince affaire. Comment renvoyer à la vie civile, dans leurs foyers, cinq millions de soldats, dont près de la moitié a été blessé? "C'est un gigantesque mouvement d'hommes", résume Bruno Cabanes. "La démobilisation des troupes combattantes, qui débute dès le mois de novembre 1918 pour les classes les plus âgées, ne s'achève qu'au printemps 1920". Le renvoi des soldats à la vie civile s'effectue en effet de façon échelonnée. "Il faut attendre que tous les hommes de la classe plus âgée aient été libérés pour pouvoir être libéré soi-même", décrit l'historien.

Un démobilisé en train de passer une visite médicale, en février 1919 à Paris.
Collection La Contemporaine

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"Qu'ils se dépêchent de faire vite"

En attendant le retour au pays, certains soldats sont envoyés en Alsace et en Lorraine libérées ou comme troupes d'occupation en Rhénanie. Les autres se retrouvent dans de simples casernes où ils s'occupent à faire de l'exercice et des marches dans la campagne. C'est le temps de l'attente et surtout de la frustration. "Qu'ils se dépêchent de faire vite. Je voudrais bien être chez moi pour les vendanges, et je ne pourrai pas s'ils ne nous démobilisent qu'au mois d'octobre", écrit ainsi un soldat de la Xe armée dans une lettre à son oncle.

Quand arrive enfin leur tour, les démobilisés doivent alors suivre un nouveau parcours du combattant : une visite médicale, la mise à jour des papiers militaires et d'interminables démarches administratives dans les dépôts démobilisateurs. À cette occasion, ils reçoivent un casque commémoratif offert par l'armée française à tous les démobilisés et un costume civil.

Pour d'autres, la situation est encore plus compliquée. C'est le cas notamment des 500 000 prisonniers de guerre qui, pour beaucoup, sont rentrés en France par leurs propres moyens : "Sur eux pèse souvent le soupçon des conditions de leur capture et de leur travail pour l'ennemi dans les usines ou dans les fermes. Aucune fête n'est organisée pour leur retour. Ils n'obtiendront le droit à la médaille interalliée qu'en 1922." La démobilisation des soldats coloniaux donne aussi lieu à des incidents."Certains espèrent bénéficier de leur qualité d'ancien combattant pour échapper aux injonctions de l'administration ou gagner de nouveaux droits. La prime de démobilisation leur vaut une certaine aisance pour les premiers mois. Mais bientôt la restauration de l'ordre colonial, la soumission aux anciens des sociétés traditionnelles nourrissent une profonde désillusion", note Bruno Cabanes.

Un démobilisé essayant "le complet national", le costume offert aux anciens soldats.
Collection La Contemporaine

>> À lire aussi : "Armistice de 1918 : 'La fin du cauchemar' pour les Français"

"L'ombre d'un camarade"

En métropole, le retour au foyer ne s'avère pas non plus si idyllique. Les Poilus doivent retrouver leur place dans la société et notamment reprendre le travail, ce qui n'est pas toujours aisé. "Au lendemain de la guerre, près de deux millions de démobilisés français souffrent d'une invalidité de plus de 10 %. Pour tous, handicapés à vie, gueules cassées, victimes de shell shock [syndrome de l'obusite, une forme de stress post-traumatique, NDLR], le retour à la vie civile est un interminable parcours d'obstacles", décrit Bruno Cabanes.

Au sein de leur famille, une réadaptation est aussi nécessaire. Comment vivre de nouveau en temps de paix après des mois passés sur le front ? Comment reprendre son destin en main après avoir été si longtemps sous les ordres ? Comment renouer les liens avec son épouse ou ses enfants ? Comment parler de cette expérience guerrière indescriptible ? Aux blessures physiques bien visibles s'ajoutent aussi les traumatismes psychologiques. Ce sont les proches qui, en première ligne, doivent affronter ces hommes qui ont bien changé. "La nuit, très souvent, (mon père) émettait en dormant de terribles hurlements de loup en chasse et aux abois, interminables, d'une violence insoutenable, qui nous jetaient au bas du lit. Ma mère ne parvenait pas à le réveiller de ses cauchemars. Pour nous, pour moi du moins, la nuit devenait terreur et je vivais sans cesse dans l'appréhension de ses cris de bête insoutenables que jamais je n'ai pu oublier", a raconté le philosophe Louis Althusser, dans "L'avenir dure longtemps" en se souvenant de son père.

Au lendemain de la guerre, l'heure n'est pas à la joie ni à l'apaisement. La France vit "une victoire endeuillée", comme l'a synthétisé Bruno Cabanes. Dans chaque commune s'élève bientôt un monument aux morts. Dans chaque foyer trône la photo d'un être cher disparu : "Derrière chaque rescapé se profile l'ombre d'un camarade, parfois de plusieurs amis tués au combat. De manière certaine, une guerre d'une telle ampleur qu'on l'a appelée la Grande Guerre, et cela, dès l'année 1915, ne pouvait pas se refermer aussi vite. 'Nous, à vingt ans', confiera Maurice Genevoix, 'lorsque nous nous retournions, nous ne voyions plus que des fantômes et des morts.'"

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