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Peur et rejet de la vaccination : quand la rougeole fait son retour aux États-Unis

Une manifestante opposée à la vaccination des enfants, arbore sur son sac une affiche "anti-vaccin", lors d'une manifestation dans le comté de Rockland, à New York, le 28 mars 2019.
Une manifestante opposée à la vaccination des enfants, arbore sur son sac une affiche "anti-vaccin", lors d'une manifestation dans le comté de Rockland, à New York, le 28 mars 2019. Mike Segar, Reuters

La rougeole, officiellement éradiquée depuis près de 20 ans aux États-Unis, est réapparue dans certains États américains et gagne du terrain. En cause, le refus de vacciner motivé par la peur et la désinformation.

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"Les clients ne parlent plus que de cela", assure un serveur dans un café à moitié plein de la petite ville de West Nyack, dans l'État de New York. "Je n'ai pas d'enfants, mais les autres gars de la cuisine en ont et en parlent beaucoup, c'est vraiment effrayant, ça peut se répandre comme une traînée de poudre."

Le sujet qui occupe tous les esprits de cette paisible et verdoyante banlieue de 330 000 habitants située à quelques kilomètres au nord de New York est bien la réapparition de la rougeole. Officiellement éradiquée aux États-Unis en 2000, la maladie infectieuse a fait son grand retour dans le pays en janvier.

L'état d'urgence déclaré

Depuis le mois d'octobre, au moins 158 personnes vivant dans le comté de Rockland, où se situe la petite ville, ont contracté la maladie – qui peut s'avérer mortelle. À ce jour, les autorités sanitaires n'ont pas déclaré de décès mais elles prennent le sujet très au sérieux. "Nous ne devons pas permettre à cette maladie infectieuse de se répandre à nouveau", a déclaré Ed Day, responsable du comté. "Nous ne resterons pas les bras croisés pendant que les enfants de notre communauté sont en danger."

Devant l'inefficacité des efforts déployés pour contenir le virus, le comté de Rockland a pris une mesure drastique : le 26 mars, l'état d'urgence a été déclaré. Un dispositif exceptionnel qui interdit pendant 30 jours à tout mineur non vacciné contre la rougeole de se rendre dans des lieux publics, notamment les écoles, les restaurants, les lieux de culte et les centres commerciaux.

Du jour au lendemain, le comté de Rockland a cristallisé les passions autour de la vaccination. Pourtant, l'infection touche l'ensemble du pays. Aux États-Unis, depuis le 1er janvier, le Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC) a confirmé 387 cas dans quinze États américains. En quatre mois, le nombre de cas de rougeole a dépassé le nombre total de cas de l'année dernière.

Le retour de la rougeole dépasse d'ailleurs largement les frontières américaines. Selon l'Unicef, 98 pays ont signalé un plus grand nombre de cas en 2018 qu'en 2017. Dix, dont l'Ukraine, le Brésil et la France, sont responsables des trois quarts de l'augmentation totale. L'Organisation mondiale de la santé a même classé la "réticence au vaccin" parmi les dix menaces les plus dangereuses pour la santé mondiale en 2019.

Des raisons psychologiques

Comment la maladie a-t-elle pu faire son retour dans les cabinets médicaux ? La faute aux mouvements anti-vaccination, très présents sur les réseaux sociaux, qui entretiennent l'idée d'un lien entre le vaccin ROR (rougeole, oreillons et rubéole) et l'autisme.

Si la médecine traditionnelle a prouvé qu'il ne pouvait y avoir de lien entre le vaccin et l'autisme, certains parents, séduits par ces thèses controversées, refusent de faire vacciner leurs enfants. D'autres redoutent des réactions allergiques graves – ce que le CDC décrit comme "extrêmement rare". "Il y a une part psychologique indéniable dans ce phénomène, explique Sean O'Leary, professeur agrégé en maladies infectieuses pédiatriques à la faculté de médecine de l'Université du Colorado. Beaucoup des réfractaires ont plus peur des effets secondaires rares que des maladies elles-mêmes. Et une fois qu'une peur est entrée dans l'esprit d'une personne, il est très difficile de la chasser."

Certains parents enfin ne vaccinent pas leurs enfants pour des raisons religieuses ou philosophiques. Si le comté de Rockland a recensé davantage de cas de rougeole qu'ailleurs, c'est parce qu'il compte l'une des plus grandes communautés juives orthodoxes du pays, dont certains membres sont hostiles à toute idée de vaccination.

Le bâtiment de la fédération juive de West Nyack, dans le comté de Rockland, au nord de New York.
Le bâtiment de la fédération juive de West Nyack, dans le comté de Rockland, au nord de New York. Sam Ball, France 24

Dès que l'état d'urgence a été décrété, Gary Siepser, patron de la Fédération et fondation juives du comté de Rockland, a publié sur sa page Facebook les mesures sanitaires à observer et appelé les membres de la communauté juive à se faire vacciner. Les réactions ont été édifiantes. "Du jour au lendemain, nous avons eu plus de 300 commentaires, ce qui est énorme pour nous, raconte le responsable religieux à France 24. C'était un déferlement de cris. Je n'ai jamais rien vu de tel."

"Partez, vous répandez la maladie"

Gary Siepser est pourtant catégorique : "Rien dans la littérature rabbinique n'interdit de vacciner les enfants." Mais rien n'y fait, le sujet déchaîne les passions. Les uns l'ont accusé de trahir la communauté juive. Tandis que d'autres se sont retrouvés soumis à la vindicte populaire. "On m'a rapporté que des juifs orthodoxes, en se rendant au centre commercial ou à l'épicerie, ont subi des commentaires tels que ‘partez, vous répandez la maladie'."

Une épidémie similaire de rougeole a récemment frappé une autre communauté juive orthodoxe, dans le quartier de Williamsburg à Brooklyn.

Il n'y a pas de raison particulière pour que les juifs orthodoxes soient particulièrement vulnérables aux campagnes de "désinformation" anti-vaccinales, estime le pédiatre Sean O'Leary. Selon lui, si des foyers infectieux peuvent parfois être regroupés dans une communauté particulière, il existe surtout des preuves dans les cas de Rockland et de Williamsburg suggérant que la communauté juive orthodoxe a été spécifiquement ciblée par des groupes anti-vaccination. Une brochure anti-vaccination publiée par une organisation connue sous le nom de Peach (Parents Educating and Advocating for Children's Health, "parents pour la défense de la santé des enfants") a d'ailleurs été largement diffusée dans les deux zones. "Ils l'ont adaptée à cette communauté juive orthodoxe en associant les arguments anti-vaccinaux habituels – basés sur la pseudo-science – et les écritures de la Torah."

La communauté juive orthodoxe n'est pas la seule communauté à avoir été prise pour cible par les anti-vaccins. Une communauté américaine d'origine somalienne dans le Minnesota en 2017 et une autre en Californie en 2014 ont également été touchées par le même phénomène. "Dans une communauté très unie, ce genre de désinformation circule très bien par le bouche-à-oreille."

Ingérence des autorités

Dans les rues de Monsey, un hameau juif presque entièrement orthodoxe faisant partie de la ville de Ramapo, dans le comté de Rockland, certains habitants ont le sentiment d'être stigmatisés. "C'est une très petite minorité qui ne se fait pas vacciner, peut-être cinq à dix familles", explique Sarah en rentrant chez elle après son travail.

Le bus scolaire passant non loin de la communauté juive orthodoxe de Monsey, dans le compté de Rockland, au nord de New York.
Le bus scolaire passant non loin de la communauté juive orthodoxe de Monsey, dans le compté de Rockland, au nord de New York. Sam Ball, France 24

"Je pense que cela a été totalement démesuré", estime-t-elle à propos de l'attention portée à la population juive orthodoxe. Néanmoins, elle soutient l'état d'urgence des autorités locales. "Les vaccins sont une bonne chose. J'ai 13 enfants et 24 petits-enfants et ils ont tous été vaccinés."

"Ed Day ne fait rien de bon, assure une autre habitante du quartier qui refuse de donner son nom mais qui assure que tous ses enfants sont vaccinés. Il n'a pas le droit d'intervenir de la sorte dans la vie des gens, il n'a pas à nous dire ce que nous pouvons et ne pouvons pas faire."

Hystérie collective

Deux jours après le décret de l'état d'urgence, un petit groupe de manifestants s'est réuni au centre commercial Palisades Center à West Nyack, dans le comté de Rockland. Certains participants, rassemblés à l'appel du collectif Pro-Informed Consent sur Facebook, portaient des tee-shirts avec des slogans tels que "Research Before Vaccinating" ("faites des recherches avant de vacciner").

La créatrice du mouvement, Kristen (qui n'a pas souhaité donner son nom à France 24 en raison du risque, selon elle, de menaces de mort), est devenue militante anti-vaccin après que l'un de ses quatre enfants a fait une grave réaction allergique au vaccin ROR. "Nous sommes essentiellement un groupe de mères inquiètes au sujet de la décision excessive des autorités", explique la mère de famille de 35 ans.

La trentenaire affirme avoir reçu des messages menaçants et insultants sur les réseaux sociaux. "Il y a une forme d'hystérie collective autour de la vaccination", dit-elle. Mais pour elle, "c'est Ed Day et les autorités de Rockland qui sont responsables de ces dérives".

Sean O'Leary comprend que des parents comme Kristen aient été "nourris de désinformation". Pour lui, dans la plupart des cas, ils essaient simplement de faire ce qu'il y a de mieux pour leurs enfants. "J'entends l'argument selon lequel certains ne sont toujours pas vaccinés et ne propagent pas pour autant la maladie. Mais les autorités de Rockland n'avaient guère d'autre choix que de prendre des mesures radicales. Soyons clairs, il s'agit d'une maladie mortelle."

Texte original de Sam Ball traduit de l'anglais par Aude Mazoué.

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