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"Il fallait prendre les armes" : le récit d'un Français engagé contre l'OEI en Syrie

André Hébert aux côtés d'un soldat des YPG.
André Hébert aux côtés d'un soldat des YPG. Non créditée

Un jeune communiste révolutionnaire quitte en 2015 sa paisible vie parisienne pour combattre l'organisation État islamique durant 15 mois aux côtés des Kurdes, au sein des YPG. Un quotidien âpre qu'il relate dans un livre : "Jusqu'à Raqqa".

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Nulle intention de briller dans les dîners en ville. Juste l'envie de mettre son idéal communiste révolutionnaire en pratique. À 27 ans, André Hébert (c'est son pseudonyme), jeune étudiant titulaire d'un master d'histoire, prend la décision radicale de s'engager dans la guerre en Syrie, contre l'organisation État islamique (OEI) aux côtés des combattants kurdes des YPG (les unités de protection du peuple). De retour en France, il signe ses mémoires de guerre dans un ouvrage lucide et engagé, intitulé "Jusqu'à Raqqa", publié aux éditions des Belles Lettres. Il raconte également à France 24 son engagement et le quotidien de la guerre.

France 24 : Qu'est-ce qui vous a poussé à vous engager aux côtés des combattants kurdes contre l'OEI ?

André Hébert : Je suis communiste révolutionnaire depuis mon adolescence. Au moment de la bataille de Kobané, fin 2014, j'ai vu le courage des femmes et des hommes kurdes, et de quelques bataillons arabes, se battre seuls avec des armes légères, résister à la déferlante de l'organisation État islamique qui était supérieure en nombre et en équipement. C'est ce courage qui m'a frappé et m'a poussé à mieux connaître les raisons de leur combat. J'ai compris qu'ils ne défendaient pas seulement leur terre contre l'OEI, mais qu'ils avaient un vrai projet révolutionnaire, basé sur un système de commune, de coopérative et sur le féminisme. Tous leurs idéaux correspondaient aux miens. J'ai alors décidé de m'impliquer dans cette lutte et d'y participer.

Couverture du livre "Jusqu'à Raqqa", d'André Hébert".
Couverture du livre "Jusqu'à Raqqa", d'André Hébert". Éditions Belles Lettres

Quel objectif vous étiez-vous fixé ?

J'ai rapidement compris qu'il fallait que j'aille sur place pour être vraiment utile. Soutenir les combattants kurdes depuis la France n'était pas suffisant : il fallait prendre les armes. Une fois sur place, mon but a d'abord été d'apprendre le maniement des armes, car je n'avais aucune expérience dans ce domaine, progresser, repousser mes limites avec l'ambition d'être le plus utile possible.

Êtes-vous êtes entré facilement en contact avec les combattants kurdes ?

À l'époque, en 2015, cela m'a été très facile. Il m'a suffi de leur envoyer un simple message sur Facebook, via leur page "Les Lions de Rojava". J'ai ensuite réservé un billet d'avion, puis je leur ai envoyé la copie du billet, ils sont passés me prendre à l'aéroport de Souleymaniyeh, au Kurdistan irakien. En arrivant sur place, j'ai passé un rapide entretien de motivation sur mon engagement dans ce combat. Ils voulaient aussi s'assurer que j'étais bien conscient de ce qui m'attendait. Il y a ensuite eu un second tri sur place, lors de l'entraînement militaire.

À votre arrivée, vous avez été déçu de voir que les autres recrues étrangères ne partageaient pas forcément vos motivations politiques…

En 2015, j'ai effectivement été surpris de voir que la majorité de mes camarades "de promotion" n'étaient pas des militants politiques dans leur pays d'origine. Il y avait beaucoup de militaires apolitiques qui avaient appris à ne pas s'intéresser à la politique, mais à obéir aux ordres. Mais finalement, au bout de quelques mois, beaucoup d'entre eux ont fini par se politiser au contact des Kurdes et de leurs camarades occidentaux. À partir de mi-2016, la tendance s'est d'ailleurs inversée : les personnes qui s'engageaient étaient majoritairement des militants politiques.

Vous racontez que lors de votre formation, vous êtes presque déçu de ne pas recevoir d'enseignement idéologique, mais une formation très pratique…

Au moment où je suis arrivé, les enseignements idéologiques ont été suspendus. Mais ils avaient lieu avant et après ma formation. J'ai surtout pu constater au fil des semaines que cette idéologie reposait davantage sur la pratique que sur des théories. Au quotidien, j'ai pu vivre cet idéal démocratique au sein des forces militaires : personne ne portait de grade apparent sur son uniforme et dans des assemblées, on pouvait librement remettre en cause certaines choses et même certaines personnes. Certaines critiques ont pu aboutir au remplacement d'un chef. C'était la première fois que je pouvais voir la mise en place de la démocratie directe dans l'armée, sans que cela ne nuise à son efficacité. Certes, il y a aussi des limites à ce système. Mais elles ne pèsent pas lourd par rapport à tout le bien que j'ai pu en voir. Ce fonctionnement participatif et égalitaire m'a largement conforté dans mes convictions politiques.

Pendant les combats, vous êtes-vous demandé ce que vous faisiez là ?

Au début, le temps m'a paru extrêmement long. J'ai connu des moments avec des conditions de vie difficiles. J'ai passé la majorité de mon temps à construire des positions défensives en remplissant des sacs de sable, ou à monter la garde. J'ai découvert les réalités de cette guerre avec ce rythme. Et je l'ai accepté.

Le plus dur à vivre a été de perdre des camarades. Plus on les a connus personnellement, plus c'est dur. On ne se fait pas non plus aux décès des civils. Malgré tous les efforts déployés, certains d'entre eux ont été tués par l'EI, qui s'en servait comme bouclier ou les tuait avant que l'on arrive… Le dépaysement a été aussi difficile en raison des conditions de vie. Et puis enfin, partir sans dire la vérité à ses proches et ne pas savoir si on va les revoir n'était pas non plus chose facile.

Comment avez-vous vécu la chute de Raqqa ?

Elle a été inattendue. Quand on est arrivé à encercler leurs derniers bastions comprenant les quartiers Nord, le stade et l'hôpital, dans le centre-ville de Raqqa, on savait que la bataille touchait à sa fin, mais pas à ce point. Alors que l'on s'attendait à prendre les armes comme tous les autres jours, le commandant nous a annoncé que la ville était tombée. J'ai été surpris, je n'y croyais pas.

On s'est ensuite dirigé dans un centre de commandement à l'arrière, où il y avait de nombreux journalistes. Des Arabes faisaient une danse de la victoire. C'est là que j'ai pris conscience que c'était vraiment fini. J'ai ressenti pour la première fois un sentiment d'accomplissement.

Raqqa était la capitale syrienne des jihadistes, c'était leur centre militaire, leur base logistique, leur bureau de propagande. C'est là qu'ils ont planifié les attentats de Paris, notamment. Prendre Raqqa voulait dire détruire les capacités de l'EI à mener des attaques à l'étranger, donc une bataille historique et importante. Cela ne signifiait pas non plus la fin de l'organisation État islamique.

Quel a été votre quotidien durant ces quinze mois ?

Tout dépendait de notre position. Lorsque l'on était en défense, on passait beaucoup de temps à construire des positions défensives en remplissant des sacs de sable ou à monter la garde. Il y avait beaucoup d'attente et aussi beaucoup d'ennui. Lorsque l'on passait à l'offensive, le rythme était au contraire très soutenu. On se déplaçait tous les jours. On progressait petit à petit, prenant un village après un autre, ville après ville. On pénétrait dans chaque bâtiment, par petit groupe de quatre, en lançant des grenades artisanales dans chaque pièce pour déclencher les éventuelles mines. Une fois qu'un bâtiment était contrôlé de fond en comble, nous passions au suivant. Je ne me suis jamais retrouvé face à un jihadiste caché dans un bâtiment.

Avez-vous tué avec votre arme ?

Je n'ai jamais eu la confirmation définitive de mon implication qui aurait pu aboutir à la mort de l'ennemi. Il m'est arrivé de me dire que j'avais pu faire tomber un assaillant, mais je ne l'ai jamais su avec certitude, puisque les tirs ont toujours été effectués dans le cadre d'une action collective.

Comment s'est passé votre retour en France ?

Le retour n'est pas facile. On reprend petit à petit ses repères. Le plus difficile à gérer est la perte de sens. Là-bas, nous savions pourquoi nous nous levions le matin. Nous nous savions utiles, même quand il ne se passait rien. De retour en France, il n'y a plus cette dynamique collective. On revient dans une société individualiste, consumériste et creuse, comparé à ce que nous avons vécu là-bas. Aujourd'hui, j'ai repris un travail, mais je ne peux pas préciser lequel, car je pourrai le perdre. Mon engagement paraît encore obscur pour une partie de la population. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle j'ai écrit ce livre.

Est-ce là l'accomplissement de votre mission ?

Le livre fait complètement partie de la démarche. Un certain nombre de personnes m'ont demandé de le faire en rentrant. Le plus important reste quand même de soutenir les forces sur le terrain, mais mon rôle a été entièrement pris fin à partir du moment où j'ai témoigné de ce que j'avais vécu.

Avez-vous gardé des liens avec vos camarades, kurdes et combattants étrangers ?

Je suis toujours en contact avec quelques personnes sur place, mais de moins en moins malheureusement. Je maintiens également des liens avec des camarades européens, avec qui il est plus facile de se voir.

Êtes-vous prêt à vous engager dans un nouveau combat ?

Oui, mon engament politique et révolutionnaire – et celui de mes camarades – ne va pas s'arrêter avec cette guerre. C'est le début de quelque chose. Je ne sais pas où j'irai, ni quelle forme mon prochain engagement prendra, c'est l'évolution du monde qui en décidera.

Comprenez-vous la position de la France dans le conflit vis-à-vis des combattants kurdes ?

La France se contente de suivre la position des États-Unis. Elle ne se donne pas les moyens d'avoir une politique étrangère autonome. Paris a dit regretter le retrait des troupes américaines [de Syrie, NDLR], mais en même temps, elle ne se donne pas les moyens de se maintenir sur place sans l'appui logistique des Américains.

La France a une position contradictoire. Elle soutient les Kurdes d'un côté, et ne condamne pas, de l'autre, les agressions de la Turquie [envers cette communauté]. Toute la communauté internationale s'est murée dans un silence coupable. Les puissances occidentales devraient être beaucoup plus fermes pour interdire d'envahir le Rojava [le Kurdistan syrien] en mettant par exemple en place une zone d'exclusion aérienne pour protéger les Kurdes. Beaucoup de choses concrètes pourraient être faites et ne le sont pas.

On est dans une période d'incertitude totale et la France devrait comprendre qu'il en va de notre honneur de soutenir les Kurdes qui nous ont débarrassés du "califat" des islamistes. En faisant tomber le "califat", ils ont rendu service à l'ensemble de l'humanité.

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