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Manifestations au Soudan : comme un air de printemps arabe

Des manifestants soudanais rassemblés, le 7 avril 2019, devant le quartier général de l'armée, à Khartoum.
Des manifestants soudanais rassemblés, le 7 avril 2019, devant le quartier général de l'armée, à Khartoum. AFP

Après la chute d’Abdelaziz Bouteflika en Algérie, soufflerait-il sur le Soudan un vent de révolte propre à balayer le président Omar el-Béchir, régnant d’une main de fer sur le Soudan depuis plus de 30 ans ? Certains signes semblent l’indiquer.

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Comme un air de printemps arabe. Les manifestations antigouvernementales qui agitent le Soudan depuis plus de trois mois ont pris un tour nouveau ces derniers jours. Depuis le 6 avril, les contestataires, équipés de tentes et de banderoles, occupent désormais massivement le quartier général de l'armée à Khartoum, situé dans un complexe abritant également une résidence présidentielle. Bravant les interdictions de manifester, les opposants au président Omar el-Béchir appellent les militaires à rejoindre le mouvement.

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Les bourgeons de la révolution

Le peuple soudanais s’était déjà soulevé en 2013. Et on comparait déjà ce soulèvement à une réplique du printemps arabe. Mais cette fois, les choses semblent bien différentes. À l’époque, les manifestations s’étaient principalement concentrées dans la capitale. Aujourd’hui, la contestation a gagné du terrain et touche l’ensemble des couches sociales.

Autre nouveauté, le mouvement de contestation dispose désormais d’un lieu symbolique de révolte. Comme la place Audin à Alger ces dernières semaines, ou la place Tahrir en Égypte huit ans plus tôt, le mouvement contestataire a choisi une place pour exprimer ses revendications – ici, devant le QG des militaires. "Trouver un point de rassemblement emblématique est essentiel pour faire vivre un mouvement de protestation, explique à France 24 Anne-Laure Mahé, spécialiste du Soudan au centre de recherche stratégique IRSEM à Paris. Les manifestants soudanais en ont désormais un. La place a permis de rassembler les opposants et la foule s'y est agrandie." Occuper ce lieu symbolique à Khartoum "est un défi lancé à l’ensemble de l’appareil sécuritaire du pays", poursuit la chercheuse.

Le choix du 6 avril est également un autre symbole fort. C’est à cette même date que 24 ans plus tôt avait eu lieu le coup d’État militaire de 1985 qui avait renversé le régime du président Jaafar Nimeiri et avait ouvert la voie à un nouveau gouvernement.

Des défections militaires

Au-delà des symboles, les opposants au président Omar el-Béchir entendent bien cette fois rallier les militaires à leur cause pour faire tomber le régime, comme l'armée égyptienne avait rejoint les manifestants, huit ans plus tôt, lors du printemps arabe : les militaires avaient fini par contraindre le président Hosni Moubarak à quitter le pouvoir.

Les appels du pied destinés à l’armée semblent d’ailleurs commencer à porter leurs fruits. En partie du moins. Alors que les forces de sécurité ont tenté à plusieurs reprises de disperser la manifestation, utilisant des gaz lacrymogènes et des balles réelles, les soldats de l'armée se sont à plusieurs reprises levés pour protéger les manifestants, tirant souvent des coups de feu en l'air et déployant des troupes dans les rues entourant les manifestants. Des témoins ont cité des cas de soldats en uniforme se mêlant aux manifestants, distribuant de l'eau et même scandant des slogans. Des images non authentifiées de soldats portés par des manifestants, dansant et souriant, sont en outre devenues virales sur les réseaux sociaux.

Le Comité des médecins du Soudan a également déclaré qu'un soldat avait été mortellement blessé lundi alors qu'il tentait de protéger les manifestants, sans que le rapport puisse être vérifié de manière indépendante.

"Nous voulons que vous, jeunes officiers et soldats, restiez attachés au rôle de l'armée nationale, qui consiste à protéger la population", a déclaré de son côté l'Association soudanaise des professionnels (ASP), l'un des groupes à l'origine des manifestations, dans un communiqué publié lundi.

De nombreux soldats du rang peuvent facilement prendre fait et cause pour les revendications "face à la flambée des prix des denrées alimentaires et aux pénuries régulières de carburant, et partager les accusations de mauvaise gestion économique qui minent le régime de Béchir", estime Jean-Baptiste Gallopin, doctorant à l'université de Yale, spécialiste des mouvements révolutionnaires et du Soudan.

Une situation "instable"

"La mobilisation a atteint une telle ampleur qu’elle a fini par pousser certains soldats à se ranger du côté des manifestants, poursuit l'observateur. Cela ne signifie pas que l’armée, en tant qu’institution, a changé de camp. Ce ne sont encore que des défections localisées, mais la situation est très instable", souligne le professeur, n’excluant pas pour autant un possible "effet boule de neige" dans les rangs de l’armée.

"Si la désobéissance aboutit à une punition, cela pourrait conduire d’autres soldats à suivre le mouvement et cesser d'obéir aux ordres. À cet égard, nous ne devrions pas sous-estimer l’importance symbolique de ce qui vient de se passer. Les soldats ne se sont pas rangés du côté des manifestants dans une ville éloignée de la province, ils l'ont fait devant le QG de l'armée."

Jean-Baptiste Gallopin appelle toutefois à la prudence. Bien que des cas individuels de désobéissance ont été observés, aucun officier supérieur ne semble avoir rejoint la contestation. "Les hauts gradés jouissent toujours de privilèges substantiels, tout comme le reste de l'appareil de sécurité", confirme Anne-Laure Mahé. "Pour l'instant, aucun d’entre eux n'a donné de signe montrant qu'il était prêt à se ranger du côté des opposants."

Plusieurs hauts responsables de l'armée se sont, par ailleurs, rendus coupables de crimes de guerre et livrés à une corruption généralisée. Les destins de ces derniers sont d’une certaine manière liés à celui du régime répressif, kleptocratique et profondément paranoïaque de Béchir. Et même si certains généraux faisaient volte-face, le chef d’État soudanais dispose encore d’un certain nombre de cartes dans son jeu.

Diviser pour mieux régner

Arrivé au pouvoir à la suite d’un coup d’État en 1989, le dirigeant s’est assuré de ne pas avoir à subir le même sort durant ses trois décennies passées au pouvoir. Pour ce faire, il a réprimé les dissidents, régulièrement remplacé les hauts responsables et divisé l'appareil de sécurité en unités concurrentes.

Si les opposants parvenaient à rallier l’armée à leur cause, il leur faudrait encore faire tomber le puissant Service national de renseignement et de sécurité (NISS), qui a dirigé la répression organisée contre les manifestants, ainsi que les Forces de soutien rapide (RSF), les milices tribales qui ont semé la terreur au Darfour et tué plus de 300 000 personnes depuis 2003. "Le scénario est peu probable pour le moment, mais pas impossible", estime Jean-Baptiste Gallopin, convaincu que les loyautés enracinées peuvent changer lorsque les choses tournent mal. "Les RSF sont peut-être l’assurance-vie de Béchir, mais son dirigeant a exprimé son soutien aux manifestants au début du mouvement, prouvant que sa loyauté n’était pas infaillible." Tout comme l'actuel chef du NISS, aujourd’hui considéré comme un pilier du système Béchir, mais qui a déjà été emprisonné pendant six mois en 2012 pour avoir préparé un coup d'État.

Le risque du conflit permanent

De son côté, le président Omar el-Béchir fera tout pour se maintenir au pouvoir car son statut de président le protège de poursuites pénales. Il fait en effet l’objet de deux mandats d’arrêts internationaux devant la Cour pénale internationale. L’un pour crimes contre l’humanité en 2009 et l’autre pour crimes de guerre et pour génocide en 2010.

Reste que toute tentative de révoquer de force le président pourrait entraîner des conflits internes entre les factions de la sécurité et alimenter la guerre civile dans un pays déjà marqué par des insurrections régionales, met en garde Jean-Baptiste Gallopin.

Certes, en 2011, de nombreux mouvements de contestation ont provoqué la chute des présidents Zine el-Abidine Ben Ali en Tunisie, Hosni Moubarak en Égypte et Mouammar Kadhafi en Libye. Mais en Syrie, au Yémen et en Libye, ces mouvements de révolte populaire ont engendré des guerres toujours en cours.

Traduit du texte original en anglais de Benjamin Dodman par Aude Mazoué.

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