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Les femmes soudanaises, chœur des manifestations

Dans les rues de Khartoum, le 11 avril 2019.
Dans les rues de Khartoum, le 11 avril 2019. Reuters

Durant les trente dernières années, le régime islamiste d’Omar el-Béchir a mené au Soudan une politique de répression envers les femmes. Le récent mouvement de protestation change la donne et les perspectives, explique la militante Dalia el Roubi.

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Dalia el-Roubi avait 10 ans quand Omar el-Béchir a pris la tête du Soudan en 1989 au terme d’un coup d’État militaire contre le gouvernement démocratiquement élu de Sadeq al-Mahdi. Elle se souvient précisément des changements profonds dans son quotidien lorsque l’ordre public et les lois ont été bouleversés par le nouveau régime.

"Mon enfance s’est envolée à ce moment-là, c’est très clair. Nous étions jeunes et nous pouvions nous habiller librement, en tant qu’adolescentes et pré-adolescentes", explique Dalia  el-Roubi. "Du jour au lendemain, il a fallu tout changer : notre façon de nous habiller, y compris nos uniformes à l’école. Pour ma génération, c’était étrange d’avoir goûté à la liberté, puis tout à coup d’être contrainte par la société. Nous étions devenues des objets sexuels, nos corps étaient au centre d’un champ de bataille, d’un enjeu politique."

Dalia est aujourd’hui âgée de 41 ans, elle est devenue militante, membre de l’opposition au sein du Sudanese Congress Party (Parti du Congrès soudanais). À l’instar de milliers de femmes, elle a activement participé au mouvement de contestation qui secoue le Soudan depuis décembre 2018, et qui a mené à la destitution par l’armée d’Omar el-Béchir, jeudi 11 avril. Jointe au téléphone par France 24, alors qu’elle était au milieu de la foule de manifestants à Khartoum, elle exprime son enthousiasme de voir les femmes jouer un rôle de premier plan dans le mouvement populaire contre le gouvernement.

"Les femmes sont au premier rang. Ce sont les leaders des protestations", rapporte Dalia el-Roubi. "On est loin du cliché des femmes qui resteraient en second plan, derrière un mouvement mené par les hommes. Ce sont les femmes qui entonnent les chants de protestation et qui régulent ce qui est dit. Si les chants comprennent des phrases sexistes ou discriminatoires, nous intervenons et nous expliquons, sans animosité ou agressivité. Ici, c’est une zone de non-harcèlement. C’est exceptionnel !"

Ancienne civilisation matriarcale

En décembre, lorsque les premières manifestations éclatent dans les rues de Khartoum, les premiers slogans scandés par la foule décrivent Omar el-Béchir comme un homme faible et le comparent à une femme. Ces paroles ont été changées après que plusieurs femmes ont fait valoir leurs arguments sur les réseaux sociaux.

Le reste du monde a pu prendre conscience de la présence de ces figures féminines à la tête du mouvement populaire, en découvrant Alaa Salah, une femme revêtue de blanc et de bijoux traditionnels, exhortant la foule depuis le toit d’une voiture. Cette étudiante en architecture et ingéniérie, âgée de 22 ans, n’incarne pas seulement le pouvoir des femmes dans ce mouvement. Elle se réapproprie aussi la culture soudanaise qui avait été bannie sous le régime el-Béchir, influencé par l’idéologie des Frères musulmans.

>> À lire sur France 24 : "Une femme vêtue de blanc, symbole de la révolte soudanaise"

L’attachement à un gouvernement civil et le rejet de l’islamisme sont clairement exprimés par de nombreux manifestants, restés jeudi soir dans les rues de Khartoum malgré l’instauration d’un couvre-feu, pour faire connaître leur défiance vis-à-vis d’un conseil militaire de transition dirigé par le ministre soudanais de la Défense, Awad Ahmed Benawf.

Femmes puissantes

“Nous sommes déterminés à ne pas accepter un nouveau coup militaire”, explique Dali el-Roubi. "Nous ne voulons pas d’un gouvernement islamiste avec un autre visage."

Qui est le chef du Conseil militaire de transition ?

Certes, le départ d’Omar el-Béchir ne garantit par l’instauration de la liberté d’expression au Soudan. Mais Dalia el-Roubi reste optimiste : "quand je vois des jeunes femmes et de jeunes hommes s’impliquer dans ce mouvement, alors qu’ils ignoraient à quoi ressemblait la société avait le régime il y a trente ans, cela me donne beaucoup d’espoir."

Depuis des générations, et même durant les trois dernières décennies, "dans la société, nous avons toujours eu des femmes puissantes", affirme-t-elle. "C’est très rare de ne pas rencontrer des mères, des grand-mères, des sœurs, des étudiantes, qui n’aient pas une forte volonté. Nous savons gagner notre pain, nous travaillons dur, et nous exigeons le respect – telle est notre tradition."

Brutalités du régime

En trente ans, les autorités n’ont pas seulement réduit au silence l’opposition politique, permis un génocide au Darfour et opprimé la population chrétienne du Sud jusqu’à l’indépendance proclamée en 2011. Les femmes ont également été la cible de la répression, contraintes dans leurs déplacements par des lois de morales publiques, soumises à des châtiments corporels et à des viols, particulièrement lors de passage en détention. Les activistes, les juristes et les journalistes qui militaient pour les droits des femmes ont été traquées par les autorités soudanaises, avait dénoncé Human Rights Watch, dans un rapport datant de 2016.

En 2013, Dalia el-Roubi avait été détenue en prison lors du "Sudan Change Now", un mouvement de contestation né dans le sillage du printemps arabe de 2011. Contacté par l’AFP, le ministre de l'Information Ahmed Bilal Osmane avait alors affirmé que Dali el-Roubi et les autres femmes avaient été arrêtées pour leur propos tenus sur Internet. "Elles demandent aux gens d'aller manifester, et sur Facebook, elles disent des choses qui ne sont pas correctes", avait-il indiqué.

Dalia el-Roubi avait, plus tard, décrit combien elle avait été préservée des conditions les plus sévères de détention – interrogatoires, intimidations, coups de fouet – en raison de son statut d’employée de la Banque mondiale qui lui a donné une forte visibilité au Soudan. Son cas était médiatisé dans les journaux traitant de l’actualité africaine. "Plus de 200 personnes ont été exécutées, à Khartoum, en plein jour. J’ai été en prison pendant huit jours. Ma détention n’a rien de comparable à ce que les autres ont enduré", expliquait-elle.

Depuis le début du mouvement de protestation contre le régime d’Omar el-Béchir, la crainte d’être arrêtée n’a freiné personne, estime Dalia el-Roubi. "Par milliers, des manifestants ont été arrêtés en décembre 2018. Trois mois plus tard, le 8 mars [journée internationale des droits des femmes], plusieurs prisonnières ont été relâchées, et le gouvernement cherchait à en tirer une reconnaissance. Mais nous étions prêtes à remplir les geôles du régime. Si nous sommes toutes prêtes à affronter la prison, ce n’est plus intimidant", déclare-t-elle.

© Mohamed Subahi

Les règles religieuses en question

Dans un pays au carrefour des échanges commerciaux de l’Afrique, où convergent des marchands venus d’Inde et d’Anatolie, la religion officielle soudanaise est sunnite, mais de nombreux musulmans du pays adhèrent à la branche malikite de l’islam et acceptent l’influence de la mystique soufie. L’islam des Frères musulmans, adopté par Omar el-Béchir, est contre-nature pour les Soudanais habitués à un syncrétisme ancestral.

Même si Omar el-Béchir a mis à l’écart le principal idéologue des Frères musulmans au Soudan, Hassan al-Tourabi, à partir de 1996, la pression sur les femmes n’a pas été allégée pour autant. Les difficultés rencontrées par Khartoum pour remplir les caisses de l’État en raison des sanctions internationales et la perte des revenus pétroliers depuis l’indépendance du Soudan du Sud, a même poussé Omar el-Béchir à se rapprocher de l’Arabie saoudite et à s’ouvrir à l’influence wahhabite.

Les activistes de la génération de Dalia el-Roubi ont pu être les témoins de décennies d’une politique d’oppression des femmes, et des conséquences sur les plus jeunes : "J’ai longtemps été frustrée de discuter de questions de genre avec la jeune génération, parce que le régime avait induit chez eux comme vision de la société". Mais ce regard a changé depuis le début des manifestations, en décembre. "Je ne perçois plus d’antagonisme générationnel. Les jeunes femmes se sont mobilisées, elles ont fait campagne avec tant de résilience et de courage. Nous avons encore besoin d’échanger nos points de vue. Je rencontre des femmes qui sont favorables au fait de prendre part au débat, tout en restant conservatrices sur les questions de société. Nous tombons toutes d’accord sur la nécessité de prendre la parole en public, au travail, et de tenir des positions de leadership. Notre voix est forte, et se fait entendre."

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