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"996", la révolte des développeurs chinois contre les cadences infernales

Jack Ma, PDG d'Alibaba, soutient les rythmes de travail de 9h à 21h, six jours sur sept.
Jack Ma, PDG d'Alibaba, soutient les rythmes de travail de 9h à 21h, six jours sur sept. Aly Song, Reuters

Les salariés chinois du secteur tech ont lancé un mouvement contre les cadences infernales imposées par des géants comme Alibaba ou Huawei. Ces rythmes effrénés ont un nom : le 996, qui désigne des journées de 9h à 21h, six jours sur sept.

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L’époque n’est plus à la colère des ouvriers exploités dans des usines pour construire des iPhone à la chaîne. Aujourd’hui, la révolte gagne les salariés des fleurons de la tech chinoise, qu’il s’agisse d’Alibaba, Huawei ou encore Bytedance (propriétaire de l’application de partage vidéo Tik Tok).

L’objet de leur mécontentement tient en trois chiffres : 9-9-6. Ceux-ci décrivent les cadences de travail - de 9h à 21 h, six jours sur sept - d’une partie des salariés et symbolise leur malaise croissant.

Un atout devenu handicap

Fin mars, un nouveau répertoire baptisé 996.ICU est apparu sur Github, le site collaboratif où des développeurs informatiques du monde entier partagent leurs travaux en libre accès. Mais il ne s’agissait pas d’un nouveau code informatique : 996.ICU est un dossier créé par des informaticiens chinois pour inciter leurs pairs à dénoncer des employeurs imposant systématiquement le "996". ICU est l'abréviation d’”Intensive Care Unit” (unité de soins intensifs), c’est-à-dire “ce qui attend ceux qui acceptent de travailler plus de 60 heures par semaine”, expliquent les créateurs anonymes de cette initiative.

Résultat : plus de 200 000 “étoiles” (l’équivalent des “Like” sur Github) en moins de deux semaines, l’établissement d’une liste noire comprenant plus d’une centaine de noms d’entreprises, ou encore un appel aux autorités à faire cesser ces pratiques.

C’est la première fois depuis l’émergence de la scène tech chinoise, il y a plus d’une décennie, qu’une telle colère prend corps sur Internet. Les autorités et les patrons des entreprises visées ont été pris de court. Et comme la plateforme Github appartient au géant américain Microsoft, et est très utilisée par les start-up chinoises, elle peut difficilement être censurée.

Le système "996" existe depuis des années en Chine et n’avait jamais été remis en cause. “Il était même perçu comme l’un des principaux avantages de l’écosystème innovant chinois sur la Silicon Valley”, rappelle Tom Xiong, l’un des animateurs du podcast Digitally China dans l’émission consacré à la révolte contre le "996".

Dans une contribution en janvier 2018 au Financial Times, l’investisseur américain Michael Moritz appelait “la Silicon Valley à s’inspirer au plus vite de l’exemple chinois”. Ce financier y déclarait sa flamme pour le "996", qui permettait aux start-up chinoises d’innover plus vite que leurs concurrentes américaines.

Des patrons chinois ont tenté d’ériger ces cadences effrénées de travail en élément central de la success-story de la révolution numérique chinoise. “Le patron de Huawei est célèbre pour avoir suggéré le divorce à un de ses salariés qui demandait à avoir un meilleur équilibre entre le travail et le temps libre à consacrer à sa famille”, rappelle Ying-Ying Lu, co-animatrice de l’émission radio Tech Buzz China. Jack Ma, le très influent fondateur d’Alibaba, a soutenu, de son côté, que “le '996' ne pose pas de problème à ceux qui aiment leur travail”.

Les patrons pour le 996

La réalité est plus complexe. D’abord, la loi chinoise fixe la durée légale du travail à 44 h par semaine, sauf à payer les heures supplémentaires. L’une des principales revendications des développeurs chinois sur Github est d’être payés s’ils acceptaient de travailler plus.

Car jusqu’à présent ce n’est pas le cas partout. Le "996" sans compensation salariale a longtemps été toléré par les employés du secteur tech car “la concurrence est tellement forte en Chine que ces rythmes de travail se sont imposés tacitement. Ils étaient considérés comme le seul moyen pour une start-up de survivre”, a expliqué Xiao Yang, un développeur chinois interrogé par Digitally China.

Mais depuis quelques mois, plusieurs patrons ont commencé à défier la loi en imposant ces rythmes de façon officielle. “Si vous n’êtes soumis à aucune pression horaire à votre travail, vous feriez bien de partir au plus vite car cela signifie que votre entreprise va disparaître”, a écrit Zhu Ning, fondateur du site d’e-commerce Youzhan pour justifier l’instauration du "996" pour tous dans son groupe. La direction de JD.com, le numéro 2 chinois du e-commerce, a indiqué par email à ses salariés qu’ils devaient faire plus, “quel que soit leur état de santé ou leur situation familiale”.

La révolte des développeurs vient de là, d’après le quotidien hongkongais South China Morning Post : ils consentent à faire des efforts, mais refusent que ces rythmes deviennent la norme. D’autant plus que JD.com, Alibaba ou Youzan ne sont plus des start-up qui doivent mettre les bouchées doubles pour survivre.

Ralentissement économique

En outre, le prix à payer pour ces cadences à rallonge commence à devenir évident. “Plus de 70 % des jeunes chinois de 20 à 30 ans ont des problèmes de santé liés au surmenage”, indique le podcast Digitally China.  

Les développeurs craignent que la pression plus forte sur les rythmes de travail soient une conséquence du ralentissement économique chinois. “Ils estiment que dans le contexte actuel, où les licenciements sont légion, la pression mise sur les rythmes de travail est une manière de pousser les gens à démissionner pour faire des économies”, explique Tech Buzz China. “Les salariés se disent que s’ils ne font pas le 996, quelqu’un d’autre le fera à leur place, car il y a plus de demandeurs d’emploi que de postes dans le secteur tech. Et le nombre de places va baisser à cause des difficultés économiques actuelles”, souligne Xiao Yang.

Les patrons sont donc en position de force. C’est pourquoi les développeurs en appellent au pouvoir politique. “La plupart des médias publics ont pris position en faveur de ce mouvement et ont dénoncé les entreprises qui abusaient du '996'”, explique Ying-Ying Lu. Le Guangming Daily, l’un des trois grands quotidiens d’État, a même lié ces rythmes effrénés à la baisse du nombre de mariage. Ils seraient, à ce titre, un risque pour l’avenir de la société chinoise. Reste à savoir si les autorités vont sévir contre des entreprises comme Alibaba ou Tencent, au risque de ralentir leur croissance et, par conséquent celle du pays.

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