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Au Liban, les décès des employées de maison étrangères souvent "classés sans suite"

Des employées de maison de différentes nationalités lors d'une manifestation dans la banlieue de Beyrouth pour protester contre les abus, le 24 juin 2018.
Des employées de maison de différentes nationalités lors d'une manifestation dans la banlieue de Beyrouth pour protester contre les abus, le 24 juin 2018. Anwar Amro, AFP (archives)

Trois employées de maison éthiopiennes ont perdu la vie au Liban ces derniers jours en se défenestrant, alors que le pays est fréquemment accusé de laxisme face aux abus dont sont victimes les travailleuses étrangères.

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Deux employées de maison éthiopiennes ont perdu la vie, le 24 avril au Liban, à une dizaine de kilomètres de distance. La première victime est décédée des suites d’une chute du sixième étage d’un immeuble de Beyrouth, tandis que le corps de la deuxième a été découvert dans un appartement situé dans la ville de Biakout (centre). Des enquêtes sont en cours pour expliquer les causes de leur décès, mais selon plusieurs médias libanais, Mulu Bateri Defar, la jeune Éthiopienne âgé de 18 ans retrouvée à Beyrouth, se serait volontairement jetée dans le vide.

Le 8 avril, Zulifa Hassima Tadissou, également de nationalité éthiopienne, qui travaillait comme employée de maison à Tripoli (nord), est décédée quelques minutes après être tombée du huitième étage de son immeuble. L’enquête en cours n’a toujours pas déterminé s’il s’agissait d’un suicide, si la jeune femme a été poussée dans le vide, ou si elle a été victime d’une chute accidentelle. Un proche de ses employeurs, cité par le quotidien francophone L’Orient-Le Jour, défend la thèse du suicide.

Des "des enquêtes hâtives"

Cette série macabre braque une nouvelle fois l’attention sur le sort des employées de maison étrangères au Liban, un pays fréquemment épinglé par les ONG locales et internationales pour son laxisme au sujet des conditions de travail de celles-ci et des multiples abus dont elles peuvent être victimes. Harcèlement, séquestration, maltraitance, faibles rémunérations, salaires impayés ou encore passeports confisqués : si des travailleusessont logées à bonne enseigne, la liste des griefs est longue contre une partie des employeurs et agences de recrutement.

Selon les ONG, le Liban accueillerait plus de 250 000 employés de maison originaires notamment de pays africains (Éthiopie, Ghana et Kenya) et asiatiques (Philippines, Sri Lanka et Banglasesh). En l’absence de chiffres officiels, des estimations relayées par les médias locaux font état d’un décès en moyenne par semaine d’employées de maison étrangères.

"Lorsqu’elles ne meurent pas d’une chute, en nettoyant les vitres ou sous les coups de leurs employeurs, ces femmes mettent fin à leurs jours, en tentant de fuir des patrons qui les maltraitent ou en se jetant carrément dans le vide, car la mort leur semble plus douce que l’esclavage, déplore la journaliste Anne-Marie El-Hage, dans un article de L’Orient-Le Jour. Comble de l’injustice, ces décès sont souvent classés sans suite, après une enquête hâtive".

Le 24 avril, l’ONG Amnesty International a publié un rapport accablant qui révèle des atteintes "graves et systématiques" aux droits humains de cette catégorie de travailleurs. "Ces femmes ont signalé, entre autres, des horaires de travail journaliers indécents, l’absence de jours de repos, le non-versement ou la réduction de leur salaire, de graves restrictions de leur liberté de mouvement et de communication, le manque de nourriture, l’absence de logement convenable, des violences verbales et physiques et la privation de soins médicaux", constate l’ONG de défense des droits de l’Homme.

"J’ai essayé de me tuer trois fois cette année-là"

Amnesty International, qui a interrogé 32 employées de maison depuis 2018, assure que l’exploitation et les autres atteintes aux droits humains peuvent avoir des effets dévastateurs sur la santé mentale des personnes. Parmi les femmes interviewées, six avaient eu des pensées suicidaires ou avaient tenté de se suicider en raison de leurs conditions de vie et de travail, de leur isolement et des violences qu’elles subissaient. "Je pleurais tous les jours. J’ai essayé de me tuer trois fois cette année-là. Leur maison c’est ma prison", explique Mary, une des travailleuses qui s’est confiée à l’ONG.

De leur côté, les autorités libanaises affirment être conscientes du déséquilibre entre les employeurs et les employés en matière "de pouvoir de négociation". Le ministère du Travail a récemment expliqué faire de l’amélioration des conditions de travail une de ses priorités, et a préparé un projet de loi dans ce sens.

Il est notamment question de créer un groupe de travail en vue de réformer le système de sponsor, la kafala en arabe, très répandu au Moyen-Orient et à l’origine des abus, contre lequel de nombreuses associations locales sont mobilisés.

Non protégées par le Code du travail libanais, les employées de maison étrangères dépendent de ce système qui associe le permis de travail, et de facto le titre de séjour du travailleur, à un employeur déterminé, qui devient son tuteur et très souvent son hébergeur sur le territoire libanais. Ce qui donne à l’employeur un pouvoir de pression absolu, à huis-clos. Ainsi, l’employée de maison a besoin de l’accord de son employeur pour démissionner ou quitter son emploi. Si elle part sans son autorisation, elle risque de perdre son permis de séjour et d’être incarcérée puis expulsée.

En 2009, les autorités libanaises ont mis en place un contrat de travail unique et obligatoire, spécifique pour les employés de maison, établissant une durée de travail limitée à dix heures par jour avec neuf heures de repos en continu, un jour de congé hebdomadaire, la remise de bulletins de salaire et la fixation d’un salaire minimum. Une avancée loin d’avoir porté ses fruits contre les risques de maltraitance physique et de harcèlement moral.

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