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Internet "souverain" : Poutine veut isoler pour mieux contrôler

L'Internet "souverain" russe est censé entré en vigueur le 1er novembre 2019.
L'Internet "souverain" russe est censé entré en vigueur le 1er novembre 2019. Maxim Shemetov, Reuters

Le président russe, Vladimir Poutine, a signé, mercredi, la loi pour créer un Internet "souverain". Un projet censé mieux protéger le pays contre les cyberattaques, mais qui permet surtout de surveiller les internautes plus efficacement.

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La Russie va construire son Internet “souverain”, aussi appelé “RuNet”. Le président russe, Vladimir Poutine, a promulgué, mercredi 1er mai, la loi pour un Internet “sûr et durable” qui doit permettre d’isoler le réseau russe du reste du monde pour, officiellement, le protéger des attaques informatiques de puissances étrangères. Mais les défenseurs de la liberté d’expression dénoncent un texte liberticide offrant au Kremlin des nouveaux outils pour museler toute opposition au pouvoir en place.

La loi n°608767-7 prévoit de nationaliser progressivement Internet dans le pays. Moscou veut, d’un côté, établir son propre registre de noms de domaine [DNS] que les opérateurs internet seront obligés d’utiliser à partir de 2021. Aujourd’hui, cette sorte de grand annuaire des adresses internet, géré par l’Icann, l’organisation qui fait office de gouvernement mondial de l’Internet, est le même pour tous, partout dans le monde. Mais Moscou dénonce ce système en place, qu’il accuse d’être sous influence de Washington. À partir de 2021, les Russes auront donc leur propre annuaire d'adresses pour tous les sites internet.

Pour protéger Moscou contre Trump ?

Les autorités russes veulent aussi contrôler l’acheminement des données internet dans le pays. La loi charge ainsi Roskomnadzor, le gendarme russe des télécommunications, d’indiquer aux fournisseurs d’accès à Internet (FAI) par quels nœuds ils sont autorisés à faire passer leur trafic. Ces nœuds sont des infrastructures physiques - souvent des immeubles - qui agissent comme des carrefours pour le flux des données. Et cet organisme fera aussi installer des dispositifs mouchards dans chacun de ces nœuds qui “lui permettront de surveiller tout le trafic, et de fermer ces installations à distance, ce qui lui donnera de facto un panneau de contrôle pour couper des régions, voire le pays entier d’internet”, souligne Damelya Aitkhozhina, spécialiste de la Russie pour l’ONG Human Rights Watch, contactée par France 24.

Officiellement, ce nouvel Internet “souverain” a été élaboré pour protéger la Russie contre les nouvelles ambitions américaines dans l’espace cyber, souligne le Moscow Times. En ocbore 2018, Donald Trump a affirmé que les États-Unis utiliseraient leur arsenal d’armes informatiques (virus, logiciels d’espionnage) de manière plus agressive. Grâce à cette nouvelle loi, Moscou pourrait rapidement fermer le réseau en Russie pour éviter qu’une attaque informatique atteigne ses infrastructures critiques.

Mais pour la plupart des experts, ce n’est qu’un prétexte. Vladimir Poutine flirte avec l’idée d’un “Internet souverain” depuis au moins 2015, rappelle un rapport de la Defense Intelligence Agency, l’agence américaine de renseignements militaires. En outre, “se couper du monde n’a jamais empêché d’être attaqué. Le virus Stuxnet, qui a paralysé le programme nucléaire iranien en 2010, avait été introduit dans le système informatique de centrale nucléaire coupé de l’Internet”, rappelle Georg Carl, spécialiste des réseaux informatiques à l’Université de Munich, interrogé par le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung.

Une censure à la sauce chinoise ?

La loi n°608767-7 marque “surtout le passage d’une logique de contrôle des contenus à une logique de maîtrise de l’infrastructure”, explique Julien Nocetti, expert de l’internet en Russie à l’Institut français des relations internationales (IFRI), contacté par France 24. Ce spécialiste rappelle que jusqu’à récemment, Moscou avait multiplié les textes - contre le piratage, les contenus “pornographiques” - pour essayer de censurer le web et surveiller ce qui se disait en ligne. Sans grand succès : des services comme la messagerie très sécurisée Telegram rendaient ces tentatives de surveillance peu efficaces. La nouvelle loi permettra, au moins, aux autorités de contrôler qui peut avoir accès à des services comme Telegram.

Certains médias ont comparé le nouvel “internet souverain” russe à la très sophistiquée censure des autorités chinoises qui contrôlent à la virgule près ce que les internautes peuvent écrire et lire en ligne. La loi permet ainsi à Roskomnadzor de prendre “toutes les mesures nécessaires” pour faire face à toute “menace imminente” sur Internet, sans “pour autant définir ce qu’est une menace imminente, ce qui signifie que les autorités pourront, probablement, agir avec une très grande latitude pour censurer le réseau”, craint Damelya Aitkhozhina.

Mais ce parallèle avec la Chine est en partie trompeur, d’après Andrei Soldatov, auteur de “Le Web rouge : la guerre du Kremlin contre Internet”. “cette loi n’est pas là pour permettre de bloquer l’accès à Facebook ou Google, ça le Kremlin peut déjà le faire. Elle servira surtout à couper du réseau certaines régions touchées par des mouvements sociaux”, explique-t-il au Moscow Times.

La question du financement

Conscient du risque liberticide, des milliers de Russes avaient manifesté à Moscou contre cette loi en mars 2019. Quelques semaines plus tard, une dizaine d’ONG, dont Human Rights Watch, ont publié une lettre ouverte appelant le pouvoir russe à abandonner son projet. Vladimir Poutine est passé outre cette contestation.

Mais tout espoir n’est pas perdu pour les opposants à cette loi. Personne ne sait, en effet, comment Moscou compte réaliser son “internet souverain”. Surtout dans les délais fixés par Vladimir Poutine, qui veut que les infrastructures soient prêtes le 1er novembre 2019. “Pour un territoire aussi vaste que la Russie, c’est un défi logistique qui semble difficile à réaliser”, résume Julien Nocetti.

C’est aussi une question de financement. Et pas seulement pour construire les infrastructures. Roskomnadzor aura besoin de moyens conséquents pour gérer ses nouvelles prérogatives de grand censeur en chef capable d’isoler entièrement le pays du “World Wide Web”. Il faudra dépenser 20 milliards de roubles (273 millions d’euros) pour faire face aux dépenses immédiates d’embauches, de construction et de rénovations d’infrastructures, d’après une note du Conseil d’experts économiques de Russie, cité par le quotidien économique russe Kommersant. Une addition qui pourrait rapidement s’envoler, par la suite, à cause des dépenses de recherche et développement, de maintenance, souligne le Conseil d’experts russe qui estime qu’une facture d’1,7 milliard d’euros est tout à fait envisageable. “Il faut aussi prendre en compte le fait que ce genre de grand chantier, en Russie, génère de la corruption et devrait entraîner des frais supplémentaires pour les opérateurs qui vont, probablement, les répercuter sur le consommateur”, affirme Julien Nocetti.

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