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En Tunisie, la trouble détention de Moncef Kartas, enquêteur de l'ONU sur la Libye

Tunis peine à justifier la détention de Moncef Kartas, un expert onusien bénéficiant théoriquement d'une immunité.
Tunis peine à justifier la détention de Moncef Kartas, un expert onusien bénéficiant théoriquement d'une immunité. AFP

De plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer la libération de Moncef Kartas, un enquêteur de l'ONU arrêté il y a un mois en Tunisie, où il se rendait dans le cadre de sa mission sur les trafics d'armes en Libye voisine.

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Moncef Kartas, expert de l'ONU qui travaille sur les violations de l'embargo sur les livraisons d’armes vers la Libye, est toujours en détention après avoir été arrêté, le 26 mars, à son arrivée à l'aéroport de Tunis, où il se rendait dans le cadre de sa mission. Le ministère de l'Intérieur tunisien avait alors indiqué que l’expert et un autre Tunisien arrêté en même temps que lui étaient soupçonnés "d'espionnage au profit de parties étrangères", sans plus de précision.

De son côté, la justice tunisienne a émis, le 11 avril, un mandat de dépôt contre Moncef Kartas, dans le cadre d'une enquête sur "l'acquisition d'informations sécuritaires liées à la lutte contre le terrorisme et la diffusion de ces informations en violation de la loi". Et ce, en dépit de l'immunité diplomatique dont bénéficie l’expert germano-tunisien.

Dans un communiqué daté du 28 avril, la famille et les proches en Allemagne de Moncef Kartas ont déploré n'avoir eu contact direct avec lui depuis sa détention. "Sa santé n’a, jusqu’à présent, pas été atteinte, mais les conditions de détention sont inacceptables, précisent-ils. Tous ceux qui connaissent Moncef Kartas sont convaincus qu’il n’est coupable d’aucun délit mais qu’il s’agit ici d’une procédure à motivation politique".

Une centaine de chercheurs signent une pétition pour sa libération

Le 1er mai, une centaine de chercheurs d'universités et d'organisations allemandes, françaises et américaines ont publié une pétition réclamant la libération de l’enquêteur de l'ONU. "Aucun élément de preuve n'a été présenté concernant la coopération présumée de Moncef Kartas avec des États étrangers ou leurs associés dans la trahison de secrets relatifs à la sécurité nationale tunisienne", plaident-ils. "La détention de Moncef Kartas pour des motifs fallacieux et en violation de son immunité soulève de graves questions concernant l'État de droit en Tunisie", ajoutent-ils.

Les pétitionnaires ont appelé les Nations unies et le gouvernement allemand "à condamner l'arrestation de Moncef Kartas par les autorités tunisiennes et à déployer tous les efforts possibles pour obtenir sa libération".

Le docteur Wolfram Lacher, chercheur spécialiste de la Libye au German Institute for International and Security Affairs, et ancien collègue de Moncef Kartas au sein de l’organisation Small Arms Survey (SAS) entre 2013 et 2015, est l’un des signataires de la pétition qu’il a contribué à lancer. "D’après nos informations, il n’y a aucun élément sérieux qui permet de soutenir les accusations contre Moncef, nous avons donc forcément des suspicions que derrière cette affaire se cachent des motivations politiques, reste à savoir lesquelles", confie-t-il à France 24.

Et d’ajouter : "Nous avons décidé de lancer cette pétition car il est temps d’obtenir sa libération, et d’accroître la pression sur les autorités tunisiennes, nous nous sommes retenus pendant un mois afin de laisser du temps aux canaux diplomatiques de faire leur travail, mais faute de résultat nous nous sommes activés", explique-t-il.

Dans la pétition, les signataires affirment que sa détention "constitue un obstacle direct" aux travaux du comité de l’ONU sur les violations de l'embargo sur les armes frappant la Libye, étant donné "qu'elle intervient au moment même où le panel des experts prépare son rapport intermédiaire".

Timing trouble

Le Dr Wolfram Lacher fait remarquer que l’arrestation de son ancien collègue a également eu lieu juste avant l’offensive de l'Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l'est de la Libye, lancée début avril pour conquérir la capitale Tripoli. "L’affaire Kartas est intervenue quelques jours avant la reprise des combats en Libye, c’est-à-dire au moment où commence un nouveau cycle d’interférence extérieures dans le conflit libyen, et donc au moment où le travail du panel auquel appartient Moncef est absolument crucial pour documenter ce qui s’y passe. Et nous avons beaucoup d’informations fiables qui laissent croire à de nouvelles livraisons d’armes dans le pays". Divers puissances étrangères sont soupçonnées d'apporter un soutien militaire ou logistique aux différentes forces rivales en Libye, dont celles du maréchal Khalifa Haftar.

L'ONU, qui réclame des éclaircissements à Tunis, avait exprimé le 13 avril sa "grave préoccupation" après l'arrestation et la détention de son expert. Selon elle, l'immunité diplomatique de Moncef Kartas peut être levée par le Secrétaire général uniquement sur demande de Tunis, qui n'a fait aucune démarche en ce sens.

De son côté, la diplomatie allemande a tenté d’obtenir un accès consulaire à son ressortissant, en vain. "Les canaux diplomatiques sont parfois assez lents, et cela s’applique dans le cas de Moncef aux Nations unies et à l’Allemagne", déplore le Dr Wolfram Lacher. Ce dernier décrit son ancien collègue, titulaire d’un doctorat en relations internationales de l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève, avec lequel il avait des contacts réguliers jusqu’à son arrestation, comme étant "un homme aux standards éthique et professionnels très élevés, reconnu par beaucoup de monde comme un expert très important sur les questions de sécurité, notamment en Libye et en Tunisie".

Rumeurs et accusations malveillantes

Les avocats tunisiens de Moncef Kartas ont déposé le 30 avril une demande de libération, faisant valoir le manque d'éléments étayant les accusations portées contre lui. "L'un des principaux éléments à charge est un appareil donnant accès aux données publiques concernant les vols d'avions civils et commerciaux", a indiqué à l'AFP son avocate, Sarah Zaafrani.

Or, cet appareil, un RTL-SDR, soumis à une autorisation en Tunisie, lui servait "uniquement pour la surveillance du trafic aérien à destination de la Libye, afin d'identifier les vols susceptibles d'être liés à des violations de l'embargo sur les armes", explique-t-elle. Les avocats du chercheur redoutent que la justice tunisienne ne garde leur client en prison le temps de l'instruction, qui peut durer plusieurs mois, sachant aussi que l’espionnage est un crime passible de la peine de mort en Tunisie.

"Il y a beaucoup de rumeurs qui circulent, notamment dans les médias tunisiens, ainsi que de fausses informations sur les découvertes de Moncef qui auraient justifié son arrestation, mais nous n’avons aucun élément pour confirmer cela, et cette campagne de désinformation nous désole", regrette le Dr Wolfram Lacher.

Selon plusieurs articles de presse tunisiens, Moncef Kartas aurait pâti d’accusations malveillantes de la part du ressortissant tunisien arrêté le même jour que lui. Le chercheur avait pris ses distances et cessé de collaborer cet intermédiaire plusieurs mois avant leur arrestation.

 

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